Robert Goddard, Agnes Ravatn, Élodie Llorca... Nos critiques littéraires de la semaine
Alexis Brocas, Olivier Mony, Juliette Einhorn et Philippe Ridet

Découvrez notre sélection littéraire de la semaine du 30 juin 2025.
LTD/DR
Alexis Brocas, Olivier Mony, Juliette Einhorn et Philippe Ridet

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Osons une définition : un bon roman d'été est un texte qui fera travailler agréablement vos neurones sans chercher à saturer leurs capacités de traitement, restera lisible par 40 degrés à l'ombre, et dont l'ample pagination vous tiendra jusqu'à la rentrée ! Voilà pourquoi la saison est propice aux romans policiers, aux fictions d'espionnage, aux fresques familiales et à ces vastes sagas populaires qui font macédoine de tous ces genres, et que les succès de Pierre Lemaitre et de sa série romanesque Les Années glorieuses ont remises au goût du jour.

L'Anglais Robert Goddard, 71 ans, a bien des points communs avec Lemaitre : comme lui, il a d'abord rencontré le succès dans le thriller et le roman policier avant de se retrousser les manches pour écrire son grand œuvre en plusieurs tomes dont le titre (La Trilogie du monde) dit la folle ambition. Grand œuvre dont le premier volume, Sur les chemins du monde, bénéficie bien de toutes les qualités que l'on peut attendre d'un bon roman de genre - structure nerveuse, dialogues qui claquent, intrigue qui tue - mais appliquées à un matériau bien plus vaste.
Cela commence en 1919, quand James Maxted (ex-héros des forces aériennes britanniques, qui a survécu à un an dans un camp allemand) et Sam (son mécanicien) tentent de lancer une école d'aviation sur les terres de la famille Maxted. Pendant ce temps, lord Henry Maxted, diplomate et père de James, participe à la Conférence de la paix, qui doit solder les comptes de la Première Guerre mondiale. Sauf que Henry est bientôt retrouvé mort en bas d'un immeuble de Montparnasse. Et que James ne peut se contenter de l'explication qu'on lui sert, qui parle d'une maîtresse parisienne, d'un peintre italien, d'une crise de jalousie et d'une chute accidentelle.
Il fait bien : ladite maîtresse se révèle la veuve d'un célèbre agent double français, le peintre italien est assassiné, et James découvre, dans les affaires de son père, une étrange liste ouvrant sur toute une série de pistes qui plongent droit dans les ombres de l'époque, peuplées de dangereux intrigants.
Comme Ireton, avocat américain qui fait commerce d'informations. Ou comme Kuroda, diplomate japonais en quête d'une lettre secrète qui pourrait détruire l'équilibre géopolitique retrouvé en prouvant que son pays a envisagé, avant guerre, une alliance avec l'Allemagne. Ou comme Ribeiro, diplomate d'un Brésil qui louche sur les cargos allemands coincés dans ses ports. Ou comme la séduisante Nadia, liée au monde des exilés russes. Ou comme Appleby et Ennis, maîtres espions anglais et américain officiellement chargés d'assurer la sécurité de leur délégation, et qui poursuivent un autre lièvre (Lemmer, un maître espion allemand)...
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Faut-il s'étonner si, après les menaces anonymes de rigueur, le pauvre James se retrouve bientôt avec une balle dans le buffet ? Rassurez-vous, cela n'éteindra ni ses ardeurs ni les vôtres. D'autant que l'intrigue d'espionnage se double d'un roman familial puisque James a un frère, le lâche Ashley, pressé d'entrer en possession de son héritage et d'enterrer son père sans scandale. Par ailleurs, leur mère a eu, elle-même, un amant : un certain lord Brigham, lui aussi diplomate, lui aussi équivoque, et qui est peut-être le père biologique de James...
Vous l'aurez compris, c'est par cette abondance d'intrigues et par les liens qu'il tisse entre elles que Robert Goddard nous tient, d'autant que tout cela a été minutieusement pensé pour nous laisser toujours en retard d'un ou plusieurs mystères. Goddard a aussi le bon goût de ne se prendre ni pour John le Carré ni pour Ian Fleming, ce qui lui permet d'équilibrer habilement romanesque et crédibilité.
Certes, il lui arrive de céder aux clichés, dans ses personnages (Lydia, belle-sœur de James, à la cupidité caricaturale) comme dans l'expression (« Vous êtes pris dans une toile d'araignée. Et Lemmer en est le centre »). Mais l'ensemble est si riche et parcouru d'une telle tension qu'on les lui pardonne volontiers. Après tout, c'est l'été...
Sur les chemins du monde, de Robert Goddard, traduit de l'anglais par Claude et Jean Demanuelli, Sonatine, 520 pages, 24,90 euros.
Bienvenue au paradis. Un chalet somptueux dans l'archipel d'Oslo, d'une architecture résolument contemporaine, verre, béton, bois, ouvert sur les eaux (ce d'autant plus qu'un voilier est mis à la disposition de ses occupants...), dont Karin et Kai, un couple marié de quadras bien sous tous rapports, s'apprêtent à être les heureux occupants le temps d'une semaine de vacances en amoureux, loin de leurs enfants et des tracas du quotidien. Du moins, heureux, auraient-ils tout pour l'être... Et reconnaissants aussi puisque, juriste dans la fonction publique territoriale pour l'une et menuisier pour l'autre, la jouissance de ce bien d'exception leur paraissait inaccessible.
En réalité, c'est Iris, une amie d'enfance de Karin devenue une très fameuse comédienne qui, ayant quelques semaines auparavant retrouvé par hasard sa camarade perdue de vue depuis longtemps, lui propose de lui prêter gracieusement son chalet moyennant l'engagement de Kai de s'y livrer à quelques travaux de menuiserie. Et ce qui normalement aurait dû apparaître juste comme une offre généreuse et une opportunité formidable est vécu par Karin comme un cauchemar et une humiliation.

Toute sa vie elle aura essayé de se tenir à distance de son amie qui lui ressemble si peu, insolente de beauté, de talent, de la certitude de se tenir à sa place parmi les heureux du monde. Dans cette villa trop belle pour elle, tout le rappellera à Karin. La rencontre d'un couple voisin d'écrivains n'arrangera guère les choses, la plongeant dans un système de mensonges dont le nœud coulant se resserrera sans cesse autour d'elle et de sa vie.
Cet argument, s'il n'était celui des Invités, le très troublant nouveau roman de la Norvégienne Agnes Ravatn, pourrait être celui d'une pièce de théâtre et d'angoisse comme savait si bien en écrire le grand Harold Pinter ou d'un film à la (première) manière d'un Polanski. Chez Ravatn, le luxe, le calme, la volupté ne sont que les avatars d'une comédie noire dont personne ne sort vraiment grandi ni tout à fait vivant. Du bon usage en littérature de la cruauté.
Les Invités, d'Agnes Ravatn, traduit du néonorvégien par Terje Sinding, Actes Sud, 208 pages, 19 euros
Il faut se méfier de ses vœux - le jour où Sarah, rêvant d'une autre vie, se surprend à souhaiter que son fils disparaisse, elle ne peut se douter que, si fugace soit-elle, cette pulsion aussitôt regrettée va très vite prendre réalité : Germain, 7 ans, se dissout dans la nature quelques jours plus tard. Ce n'est pourtant pas entre les mains de Sarah que se trouve le jouet qui exauce les rêves de cette histoire, un petit marinier dont la canne à pêche attrape les désirs - c'est Justine, le premier amour de Marin, le père qui l'avait offert à ce dernier...
L'écriture lapidaire, l'esthétique hitchcockienne, constellée de doubles, de symboles, se déploient en une géographie intime déchirée autour de la rue Daguerre, dans le 14e arrondissement de Paris. Les lignes narratives y convergent, point de fuite de ce polar psychanalytique paradoxal, à la fois paranoïaque et utopique : l'enquête autour de la disparition du petit Germain sert à déplier les nœuds de la psyché cabossée de Sarah, Marin et Justine, mais aussi à les résoudre en toute provocation.

C'est un théâtre d'ombres qui se joue rue Daguerre. Sarah est approchée par une drôle de baby-sitter qui n'est autre que Justine. Les personnages, ici, traînent une noirceur bancale baignée d'enfance : la faille de l'un se révèle en écho et en diagonale de celle des autres, la résout tout en la réactivant.
Éclatée, la chronologie implose, éclaboussant chacun tout en le rédimant : Marin, psychologue, docteur ès perversités, ne s'est pas remis de ses premières années, dans l'Oise, auprès de ses « bouseux » de parents, un prétendu père qui n'est pas le sien et une mère malsaine. Pouvait-il, dans ces conditions, aimer sans accrocs Justine, qu'il a quittée après sa fausse couche ?
Germain, prénom que porte le fils de Marin et Sarah, mais que devait porter aussi celui de Marin et Justine, qui ne sera jamais né, cristallise sur son petit être une triangulation trouble de désirs, de regrets et de deuils, projections où se rejouent et se reflètent les identités, les liens, les fantômes et les substitutions.
Sarah, qui comprend qu'elle habite la vie d'une autre, fera don de son fils, qu'elle ressent comme son vrai-faux enfant, à Justine, ressentie comme la fausse-vraie mère de Germain. Où se logent la vérité profonde, la justice, la justesse subliminales ? C'est avec ces questions sans réponse qu'Élodie Llorca joue au ping-pong, leur rétorquant son antienne audacieuse dans le coup de force d'une irradiante réponse romanesque. Une riposte qui ne dissout pas les questions, mais les gonfle d'un vent osé : une repartie tout en empathie, qui nous donne envie de croire que les enfances trouées peuvent être reprisées.
Rue Daguerre, d'Élodie Llorca, Rivages, 224 pages, 20 euros.
À la fin du plus poignant de ses livres, Frédéric Mitterrand écrit à propos des deux ados qui en illustrent la couverture : « Je garde leurs images, le son de leur voix, des traces éparses de leurs existences et de leurs familles. Et puis un sentiment de grande tristesse en pensant à leur mort et à la solitude où elle me laisse, pour affronter sans eux la mienne qui ne devrait pas tarder. » Puis, après avoir remis son manuscrit à son éditeur, il mourut le 21 mars 2024, à 76 ans.
Posthume, fragile comme les sentiments qu'il décrit, tremblant de l'émotion qu'il contient, ce livre remet à l'heure les pendules de la postérité. Freddo (le surnom de l'homme médiatique) n'était pas seulement celui qu'on croyait frivole parce qu'il narrait d'une voix de stentor la destinée de têtes couronnées dans des pays d'opérette, de starlettes prises au piège de leur beauté. De quoi parle-t-on au fil de ces trois textes largement autobiographiques qui composent le livre ? De l'amitié.

À la manière d'un peintre sur le motif, Frédéric Mitterrand s'y prend à trois fois pour cerner ce sentiment moins littéraire que l'amour, plus complexe que la camaraderie de vestiaire. Amitié des jeunes années, par-delà la bien-pensance de son milieu, passionnée, sexuée et sans remord ; amitié par-delà le temps pour un grand-oncle mort sur le front d'Orient en 1917 ; amitié par-delà les fuseaux horaires pour Andrea Sciré, l'un des jeunes acteurs du film de Franco Rossi déjà intitulé Amis pour la vie (1955) - le petit blond à droite sur la couverture du livre.
S'abandonnant à l'exaltation, assumant l'ambiguïté, l'ancien ministre de la Culture se révèle un écrivain de race tout comme un seul film (Lettres d'amour en Somalie, 1982) avait suffi à en faire un grand cinéaste.
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À elles seules, les 48 premières pages de ce triptyque, écrites dans une langue limpide et sans fioritures, devraient suffire à placer son auteur dans la lignée des grands écrivains de l'amitié. L'évocation quasi mystique du jeune Thierry, dont le prénom répété des dizaines de fois produit un effet de prière, n'est pas sans évoquer la Légende dorée des martyrs. On songe alors à Thomas Mann (Tonio Kröger), à Alain-Fournier (Le Grand Meaulnes), Stefan Zweig (La Confusion des sentiments) à Henry de Montherlant (Les Garçons). Il y a plus désagréable compagnie.
Amis pour la vie, de Frédéric Mitterrand, Mialet-Barrault, 192 pages, 20 euros.
Alexis Brocas, Olivier Mony, Juliette Einhorn et Philippe Ridet