Il y a eu la période où le livre que j'ai le plus offert était Vies minuscules, de Pierre Michon. Il y a eu la période où c'était Le Parfum, de Patrick Süskind, ou D'autres vies que la mienne, d'Emmanuel Carrère, ou Belle du Seigneur, d'Albert Cohen. Quand ce gros roman de huit cent cinquante-huit pages est sur le point de paraître, en avril 1968, son auteur est un jeune écrivain de soixante-douze ans. Une pile de cent cinquante livres l'attend aux éditions Gallimard : c'est l'éternelle corvée du service de presse, quand il faut orner chaque exemplaire d'une dédicace. Le jeune écrivain de soixante-douze ans en signe un, deux, dix, et bien qu'il en reste encore au moins cent-quarante à dédicacer, il se lève, s'en va trouver son attachée de presse et l'informe qu'il a terminé. «Déjà ?», s'étonne l'attachée de presse. « Oui, répond Cohen, j'ai décidé de ne plus faire de gratis sur ce monument. » Il y a donc eu une période où le livre que j'ai le plus offert était un monument.
Depuis quelques années, le livre que j'offre le plus est un monument de la littérature de voyage. Son titre est l'un des plus beaux titres de la littérature tout court : L'Usage du monde. Son auteur est un Suisse, mort en 1998, mais qui survit, ô combien, dans le cœur des vivants qui l'ont lu : Nicolas Bouvier. L'Usage du monde relate le périple qu'il fit, en 1953-54, avec son ami Thierry Vernet, en Fiat Topolino à travers les Balkans, l'Anatolie, l'Iran, jusqu'à la passe de Khyber, en Afghanistan. Le merveilleux surgit à chaque page de l'émerveillement du regard, la mélancolie est mise en sourdine au profit de l'allégresse, de la jubilation sensorielle, de l'étonnement perpétuel. Lire Bouvier, c'est prendre la vraie mesure du monde, en même temps que son pouls. C'est s'aviser qu'il est vaste, et grandiose, et terrible - et qu'on n'en a rien vu. Dès lors, on ne connaît pas de mot plus beau, plus enivrant que celui de voyage, et l'on est mû par une seule obsession : prendre la route.