Présidentielle : pourquoi la BCE pourrait perturber les 100 premiers jours du mandat du futur chef de l'Etat

La politique qui sera menée durant le prochain quinquennat va dépendre aussi de ce qui se décidera à Francfort, siège de la Banque centrale européenne. L'institution réunit son conseil ce jeudi pour statuer sur le calendrier du resserrement de sa politique monétaire alors que l'inflation augmente mois après mois. Ce changement va fragiliser les pays et les entreprises les plus endettés.
Robert Jules
(Crédits : Reuters)

Durant cette campagne présidentielle, le nom de la Banque centrale européenne (BCE) n'a pratiquement pas été évoqué. Pourtant, ses futurs choix de politique monétaire seront déterminants pour tracer le cadre dans lequel sera mené le programme du candidat qui sera élu le 24 avril.

L'institution monétaire réunit ce jeudi son conseil des gouverneurs. A l'ordre du jour, l'examen de l'évolution de l'inflation, qui s'est affichée à un niveau record en mars, à +7,5% sur un an, après +5,9% en février. La Réserve fédérale américaine et la Banque d'Angleterre ont déjà enclenché le relèvement des taux directeurs pour calmer la hausse généralisée des prix.

Seule la BCE temporise, alors que sa mission est d'agir pour maintenir ce niveau à 2%. "Si le chemin du resserrement est acquis, des divergences subsistent entre les membres, explique Thomas Giudici, co-responsable de la gestion obligataire chez Auris Gestion.

"Certains estiment qu'un resserrement monétaire accéléré n'aurait pas, ou peu, d'impact sur l'inflation, essentiellement tirée par les prix de l'énergie. Mais les membres les plus "hawkish" (les "faucons") estiment au contraire que les prévisions inflationnistes de la BCE (un retour à 2% dès 2023) sont bien trop optimistes. Ces membres se montrent donc moins patients face à l'incertitude générée par la crise ukrainienne".

Des pays européens déjà en difficulté

L'enjeu est de taille pour le prochain locataire de l'Elysée, car un resserrement de la politique monétaire européenne limitera les marges de manœuvre financières pour l'application des programmes politiques.

Ainsi aux Etats-Unis, malgré les premières hausses de taux de la Fed, l'inflation a atteint 8,5% en mars, son plus haut niveau depuis 40 ans, avec des prix records pour l'essence ou l'alimentation.

Cette tendance pourrait lors des élections de mi-mandat en novembre faire perdre à Joe Biden sa majorité démocrate au Congrès où il bataille toujours pour faire passer l'intégralité de ses plans de relance, fers de lance de son programme présidentiel.

La BCE, elle, doit composer avec des pays qui sont en difficulté. Même l'Allemagne voit la dynamique de son modèle économique basé sur les exportations freinée par les perturbations chroniques dans les chaînes d'approvisionnement et le coût de l'énergie. Cette perte de compétitivité est aussi accentuée par l'effet de change.

Affaiblissement de l'euro face au dollar

"Nous constatons que l'euro s'est constamment affaibli par rapport au dollar américain depuis la mi-février, ce qui n'est pas une évolution réjouissante lorsque les prix de l'énergie et des denrées alimentaires internationales augmentent", soulignent Erick Muller et Ian Horn, chez Muzinich & Co.

La conjoncture pourrait même se dégrader avec le ralentissement de l'activité en Chine en raison de la pandémie et le débat européen sur la réduction des importations russes de gaz dont l'Allemagne dépend à 40%. Ainsi, selon les estimations de KPMG, la croissance de l'Allemagne serait de 2,2% en 2022 contre 3% pour la France. Et contrairement à la France où le taux d'inflation s'affiche à 4,5% en mars, outre-Rhin il a grimpé à 7,3%. La hausse des prix est un élément de pression supplémentaire au sein de la BCE pour en finir avec une politique accommodante, avec des taux directeurs à 0% (le taux de dépôt est à -0,5%, celui du refinancement à 0%).

"Le prétexte de la guerre en Ukraine et des risques pour la croissance économique pourraient à nouveau ralentir un éventuel resserrement monétaire au sein de la zone euro", considère Vincent Boy, analyste marchés chez IG France.

Si nombre d'experts ne voient pas une hausse des taux avant la fin de l'année au plus tôt, une accélération de la réduction du programme des rachats de dettes souveraines et d'entreprises modifierait déjà la perception du marché obligataire.

Finances publiques dégradées

"Le nouveau gouvernement va devoir faire face à des finances publiques dégradées : la dette publique en 2021 était de 114% du PIB. La hausse de l'inflation et les effets asymétriques de la hausse des prix sur les tensions sociales pourraient également dominer la prise de décision politique et la reprise économique en France", souligne Ventzislav Kartchev, économiste chez KPMG.

Dans cette perspective, le programme de Marine Le Pen, focalisé sur des mesures de soutien du pouvoir d'achat, pourrait trouver rapidement ses limites. La réduction de la TVA sur certains produits de base comme l'énergie (-5,5%), la réindexation des retraites sur l'inflation, une hausse des salaires de 10% jusqu'à trois fois le Smic, ou encore l'exonération fiscale pour les moins de 30 ans, sont non seulement inflationnistes mais aussi de nature à creuser le déficit public.

Le soutien à la consommation de la candidate du Rassemblement national risque donc d'être contracyclique par rapport à l'évolution de l'environnement économique dans la zone euro. Même si le contexte est différent, l'application du programme de la gauche avec l'élection de François Mitterrand en 1981 avait conduit au tournant de la rigueur en 1983.

Son adversaire, Emmanuel Macron, lui défend peu ou prou la continuité de la politique menée durant son mandat. C'est d'ailleurs son point faible pour séduire de nouveaux électeurs, en particulier à gauche. L'effet de surprise en 2017 du candidat ni de droite ni de gauche ne fonctionne plus. Il a un bilan qui lui a permis de gagner largement le premier tour, mais ses mesures comme en 2017 visent à améliorer la compétitivité du pays pour augmenter la croissance en se focalisant sur le marché du travail.

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Ainsi, il prône un cumul emploi-retraite plus simple et plus avantageux, une réforme de la formation professionnelle et du RSA avec obligation de consacrer 15 à 20 heures par semaine à une activité permettant d'aller vers l'insertion professionnelle. En revanche, toujours englué dans sa réforme des retraites devenue un serpent de mer, il s'est dit même prêt à discuter sur le recul d'âge de 62 à 65 ans qu'il a inscrit dans son programme.

Le retour prochain de la politique de rigueur ?

Il compte également sur son plan France 2030 déjà financé, un plan qui assume un programme assez détaillé pour accélérer la transition énergétique et écologique, créatrice de nouveaux emplois grâce à de nouvelles filières, qui restent toutefois encore à structurer.

Paradoxalement, il peut bénéficier de la prime au sortant dans ce climat d'incertitudes, comme on l'a vu aux élections régionales où tous les candidats sortants ont été réélus, sur fond de forte abstention.

Quel que soit l'hôte de l'Elysée, il ou elle devra composer tôt ou tard avec la fin de la politique monétaire accommodante de la BCE, une hausse des taux, un risque de récession plus élevé qui limitera la mise en place de réformes, et le retour d'une expression oubliée ces dernières années : "la politique de rigueur".

Robert Jules
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Commentaires 6
à écrit le 14/04/2022 à 11:52
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Il y a des "causes" qui amènent des "conséquences" insoupçonnées; d'un coté, il se retirera avec son trésor de guerre, de l'autre, elle reviendra a une monnaie locale! Je dis çà, mais j'ai rien dit!;-)

à écrit le 14/04/2022 à 8:36
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ca fait longtemps que la bce aurait du normaliser sa politique tant sur les taux, que sur les illegaux rachats de dette......la france en a bien profite pour jeter un peu plus l'argent par la fenetre!! avec un 10 ans a 1.3, bientot 2.5 3%, il manquer...

à écrit le 13/04/2022 à 23:51
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Heureusement que Macron a appelé les islamo-gauchistes, les wokistes, les éborgnés, les e.m.m.erd.és, les "ceux qui ne sont rien", les amish, les " t'as qu'à traverser la rue", a voter pour lui.

à écrit le 13/04/2022 à 23:30
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eh ben Marine Le pen qui croyait que ça allait être simple .. on voit qu elle ne potasse toujours pas ses cours d économie .. en plus avec son procès de détournement de fonds européens sur la bce ne va pas lui - nous faire de cadeaux… bienvenue dans...

le 14/04/2022 à 4:32
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@ Brehat. Sur, que la gestion du poudre est de loin superieure. Plus de 600 milliards a vos frais pour des decennies de taxes diverses et variees. Vos enfants applaudissent deja.

à écrit le 13/04/2022 à 22:57
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On ne va tout-de-même pas se laisser em...der par notre plus gros créancier!

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