"Mario Draghi a rassuré les marchés en inscrivant sa politique dans la durée"

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(Crédits : Kai Pfaffenbach)
Les chiffres annoncés par Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne, se situent dans la fourchette basse des attentes des investisseurs. Les marchés ont toutefois réagi positivement à ce plan de relance inscrit dans la durée, estime Frédéric Rollin, conseiller en stratégie d'investissement chez Pictet AM. Le spécialiste prévient cependant des effets négatifs des taux bas sur le long terme.

Pour sa dernière décision avant de quitter son poste à la Banque centrale européenne (BCE), Super Mario a dévoilé un grand plan de relance monétaire afin de soutenir l'activité économique en berne dans la zone euro. Il a abaissé le taux de dépôt à -0,5% et a annoncé la mise en place d'un nouveau plan de rachats d'actifs (ou QE pour quantitative easing en anglais). Il a également largement insisté sur l'importance des politiques budgétaires, invitant l'Allemagne qui connaît un fort ralentissement économique à agir. De quoi souligner les limites d'une politique monétaire accommodante, devenue la norme depuis la crise de 2008. Frédéric Rollin, conseiller en stratégie d'investissement chez Pictet AM, décrypte ces annonces.

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La TRIBUNE - Les annonces faites aujourd'hui par Mario Draghi ont-elles été suffisantes pour rassurer les marchés ?

FRÉDÉRIC ROLLIN - Avant cette réunion, les marchés s'interrogeaient sur la capacité de Mario Draghi à convaincre les membres du directoire de la BCE à mettre en place un nouveau programme de rachats d'actifs, qui ne faisait pas l'unanimité. Les interrogations portaient également sur l'ampleur de ce programme s'il était bien relancé. Les marchés tablaient sur une fourchette comprise entre 30 et 60 milliards d'euros par mois. Le deuxième point clé concernait la baisse des taux, notamment du taux de dépôt (déjà en territoire négatif à -0,4%, ndlr) où l'on s'attendait à une baisse comprise entre 0,10 et 0,20 %. Pas de grosses surprises de ce côté, plutôt une légère déception. Les chiffres dévoilés se situent en bas de la fourchette avec un programme de rachats d'obligations de 20 milliards d'euros par mois et une baisse du taux de dépôt de 10 points à -0,5%.

Ce sont donc des chiffres un peu faibles et les marchés auraient pu réagir de manière négative, or leur première réaction a été positive. Les actions montent modérément et la devise baisse. Cette réaction s'explique par le fait qu'au-delà des chiffres, Mario Draghi a réussi à rassurer les marchés en inscrivant cette politique accommodante dans la durée. Il a , en effet, déclaré que les taux resteraient à ces niveaux-là tant que l'inflation n'aura pas convergé de façon robuste vers sa cible, de 2%. L'inflation se situe aujourd'hui à un niveau inférieur. Très important, le programme de rachats d'actifs a été relancé pour une durée indéterminée. En somme, plutôt que sur la quantité, Mario Draghi a réussi à rassurer sur la durée.

Nous pouvons par ailleurs estimer que ces décisions de politique monétaire pourront servir de guide pour le prochain gouverneur. Charge à Christine Lagarde, s'il est nécessaire, de renforcer le programme de QE. Mais il était important qu'il soit mis en place, qu'il soit relancé. Le cas contraire aurait été une très mauvaise nouvelle.

Cette politique de taux bas ne présente-t-elle pas des risques sur le long terme ?

Le principe des taux de dépôt négatifs est de dissuader les banques de laisser leur excès de trésorerie au guichet de la BCE, et les encourageant plutôt à les prêter aux ménages et aux entreprises. Ils favorisent donc le développement du crédit, qui est un élément moteur de l'économie. Ils font aussi baisser la devise, qui, mal rémunérée, éloigne les investisseurs. Toutefois, ils s'accompagnent de plusieurs effets négatifs.

D'une part, il pèsent sur les banques qui placent leurs liquidités excédentaires à la banque centrale et qui se retrouvent en quelque sorte "taxer". (La facture est estimée à environ 7,5 milliards d'euros en 2018 et principalement supportée par les banques allemandes et françaises, ndlr). Pour compenser ces effets, la BCE va mettre en place une méthode dite de tiering qui consiste à ne pas soumettre aux taux négatifs une partie des liquidités des banques commerciales.

D'autre part, en constatant que leurs placements sont peu rémunérateurs, les ménages peuvent faire le choix d'épargner encore plus au lieu de consommer et aggraver ainsi le ralentissement. Actuellement, les marchés considèrent que les effets positifs l'emportent sur les effets négatifs. Toutefois, progressivement cette politique monétaire atteint ses limites en termes de quantité et de durée.

Lors de son allocution, Mario Draghi a justement largement insisté sur l'importance du rôle des politiques budgétaires aux manettes des pays membres...

Depuis la crise de 2008, les politiques monétaires sont devenues prépondérantes au détriment des politiques budgétaires. Or certains pays présentent une situation financière plutôt saine. L'Allemagne montre un excédent budgétaire et connaît dans le même temps un ralentissement économique très marqué. Ce message était donc adressé en bonne partie à l'Allemagne et l'encourage à adopter une politique budgétaire contra cyclique.

Nous pensons que l'Allemagne va s'y résoudre si son économie se dégrade de nouveau, certes peut-être plus tard et avec une ampleur moins importante que nécessaire. Cette relance budgétaire sera demandée par les ménages si le chômage se dégrade encore et des forces politiques importantes, comme les verts et le SPD, y sont favorables.Sous la pression économique et politique, le CDU devra progressivement céderUne politique monétaire plus souple n'est d'ailleurs pas la meilleure solution pour l'économie allemande, dont l'industrie souffre surtout d'une faible demande extérieure, liée à la guerre commerciale et au Brexit, et non pas d'un environnement monétaire défavorable.

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a écrit le 13/09/2019 à 17:13 :
Super Mario aura fait ce qu'il aura pu, mais les états impécunieux n'auront pas profité de cette politique pour reprendre contrôle sur leurs dépenses (et non investissements). Ce n'est nullement en créant de nouvelles routes ou en les améliorant, que l'on va sortir de ce cercle infernal. Dès lors, la confiance en l'Euro va se déliter, les épargnants qui sont prêts à prendre des risques continueront à faire monter le cours des actions (aucune alternative), et ceux qui commencent à avoir peur feront monter le cours de l'or, ou se dirigeront encore et encore vers l'immobilier augmentant la bulle.. Et je ne connais personne qui devant un projet d'entreprise trouve que les taux étaient trop élevés, et reportait de ce fait son projet: Il n'y aura aucun impact sur la croissance. On souhaite bonne chance à Christine Lagarde dont on comprend mal ce qu'elle va pouvoir faire de plus (mais il est sain qu'un(e) politique soit responsable d'une situation que les politiques ont créée).
a écrit le 13/09/2019 à 15:41 :
Brave Mario. Il fait ce qu'il faut pour partir en beauté et laisser la place nette à Christine.
Pas bête son idée d'encore réduire les tx négatifs pour dissuader les banques de laisser les liquidités inemployees à son guichet, ce qui a désormais un coût et de les encourager à les placer en crédit qui leur rapporte bcp pour stimuler l'économie réelle.
Qt à l'invitation à la politique budgétaire, le dogme germanique n'est pas prêt de s'éteindre, malgré un plan d'investissement doté de 40 milliards pour 2020...sans accroissement de la dette fédérale.
a écrit le 13/09/2019 à 15:06 :
"Mario Draghi a rassuré les marchés en inscrivant sa politique dans la durée" et surtout en ne faisant rien que de suivre ce qui est en cours sans la moindre vague! Pour la BCE, TINA est a la mode!
a écrit le 13/09/2019 à 11:15 :
L' EA (économie artificielle ... pour les traders)?.
a écrit le 13/09/2019 à 11:08 :
Encore un coup d'épée dans l'eau, pour l'économie réelle.
a écrit le 13/09/2019 à 9:54 :
On ne pourra sortir de cette politique de nivellement vers le bas , qu en réclamant une politique économique privilégiant le revenu du travail . Un paramètre de cette politique est la suppression du remboursement par les états des obligations détenues par la BCE lors de ses rachats de QE .
Les acheteurs des obligations émises par les états ont été remboursés par les QE de la BCE donc les annuler ne peut pas les spolier ..
a écrit le 13/09/2019 à 8:44 :
QUAND L BCE va t elle arreter de faire de la politique ,,,,,,?on peut etre accommodant mais pas idiot avec des taux négatifs qui ne poussent pas a investir mais à acheter de l'or donc bloquer l'économie et pousser les états à l'endettement qui POUR NOS ENFANTS EST UNE HONTE
a écrit le 13/09/2019 à 7:05 :
Les marchés sont rassurés. La salle de shoot est toujours ouverte et en accès libre.Et pourtant, à défier le bon sens, le cataclysme paraît de plus en plus inévitable ! Et si finalement les anglais avaient vu juste !
a écrit le 12/09/2019 à 21:34 :
Il fait le travail de dieu ! Deus ex machina, il sera lui aussi bientot remplacé par une IA, quoi de plus propice au big data que l'économie dans son entièreté.
a écrit le 12/09/2019 à 19:34 :
Non en continuant de les gaver malgré une économie en berne. Les masques tombent !

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