Les cinq défis d'Hervé Guillou à la barre de DCNS

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Le nouveau patron de DCNS Hervé Guillou devra remettre sous tension le groupe naval
Le nouveau patron de DCNS Hervé Guillou devra remettre sous tension le groupe naval (Crédits : DR)
Relancer DCNS, apaiser les relations avec Thales, conforter le succès du groupe à l'international, trier dans les activités de diversification et nouer des alliances. Ce sont les cinq défis du nouveau patron du groupe naval.

Qu'on se le dise, le nouveau PDG de DCNS Hervé Guillou n'arrive pas dans une société dévastée contrairement à ce que certains diffusent en coulisse. Loin de là même si les résultats du premier semestre 2014 sont "médiocres", comme l'a qualifié le nouveau patron de DCNS. Car le groupe que laisse Patrick Boissier à Hervé Guillou reste une pépite pleine de promesses technologiques et commerciales comme en témoigne le succès à l'export (Malaisie et Egypte) de la famille Gowind qui a été développée sur fonds propres. Comme quoi DCNS sait faire des produits qui se vendent à l'exportation en dehors des processus d'acquisition du ministère de la Défense. Une leçon à retenir.

Bien sûr, DCNS doit être remis sous tension et définir, à travers une classique revue de portefeuille, une nouvelle stratégie pour les 10 à 20 ans qui viennent. C'est ce que veulent à juste raison Thales et l'État, les deux actionnaires du groupe naval. C'est donc les missions prioritaires d'Hervé Guillou, qui pourra s'appuyer sur des équipes compétentes, qui ne demandent qu'à voguer vers un nouveau cap, et sur des savoir-faire qu'en son temps l'ex-PDG de Dassault Aviation Charles Edelstenne avait salué. C'est dire.

Et sanctionner l'équipe précédente serait donc profondément injuste au regard de la forte contraction du budget de la défense français, qui pèse sur les comptes de DCNS, et de la très forte concurrence à l'international. Ainsi, l'un des principaux rivaux du groupe naval tricolore à l'exportation de bâtiments de surface, le néerlandais Damen, n'hésite pas à sous-traiter en Roumanie... Est-ce la voie à suivre ? Le futur PDG promet qu'il n'y aura pas de "chasse aux sorcières" chez DCNS. A suivre.

1/ Rendre DCNS plus rentable

Hervé Guillou veut relancer DCNS. Tant mieux. Car le résultat opérationnel courant de DCNS avant amortissement des écarts d'évaluation ne s'élève qu'à 37 millions d'euros (soit 2,6 % du chiffre d'affaires) au premier semestre 2014 contre 94 millions (5,8 % l'année passée. C'est peu, trop peu pour Thales. C'est d'ailleurs l'un des principaux reproches du groupe électronique (35 % du capital de DCNS) sur la gestion de Patrick Boissier. "La performance dans l'exécution des programmes est en-dessous des objectifs", regrette-t-on au sein du groupe électronique. Sans compter, souligne-t-on chez Thales, les difficultés récurrentes dans les activités de diversification vers le civil (on parle de valorisation, chez DCNS), notamment dans le nucléaire.

"Mon objectif est de rendre DCNS plus efficace sur le plan opérationnel et rentable", souligne Hervé Guillou, qui selon nos informations a déjà longuement évoqué DCNS avec Thales. Il devra toutefois se rappeler qu'il n'a pas toujours été dans les budgets de certains programmes à l'export lorsqu'il était chez EADS. A lui de s'entourer d'un numéro deux avec des qualités de très bon gestionnaire. Comment va-t-il s'y prendre ? Hervé Guillou veut remettre sous tension le groupe. C'est ce que veut également  l'électronicien depuis très longtemps. Jusqu'ici en vain. Pendant son mandat, Patrick Boissier, a fait la sourde oreille et préféré se laisser porter par la croissance de son groupe sans resserrer les boulons. Il a eu à son actif une croissance de 40 % en quatre ans (2010-2013).

Mais aujourd'hui, le groupe le paie au prix fort. La baisse du résultat opérationnel courant s'explique, à parts sensiblement égales, par le moindre volume de facturation, par l'évolution défavorable des indices de révision de prix sur les programmes de frégates FREMM et de sous-marins Barracuda et par les difficultés opérationnelles sur certains projets dans le nucléaire civil.

2/ Apaiser les relations avec Thales

Hervé Guillou doit pacifier les relations avec Thales. Il le sait et en connait le tarif. S'il est dans le fauteuil de Patrick Boissier, c'est parce que ce dernier a mélangé les dossiers d'actionnariat et de coopération entre les deux groupes. Résultat, Patrick Boissier est aujourd'hui président du GICAN alors qu'il aurait pu être prorogé. C'était pourtant à un moment donné dans le domaine du possible. Chez Thales, c'est clair. "Hervé Guillou doit améliorer les relations entre les deux groupes", assure-t-on à La Tribune. Du coup, les deux dossiers (actionnariat et coopérations) sont bel et bien déconnectés dans l'esprit d'Hervé Guillou.

Il devra jouer finement sur l'autre dossier hautement sensible qui pourrit la vie des deux groupes : le Combat Management System (CMS). La concurrence que se livrent Thales Nederland (Tacticos) et DCNS (Setis) pour équiper les navires de systèmes critiques, le cerveau des bâtiments, va parfois trop loin. Cela a été le cas en Malaisie pour équiper les corvettes Gowind où les deux groupes se sont déchirés comme des chiffonniers. Hervé Guillou relativise cette concurrence. "Cela ne représente qu'un cas sur dix campagnes", estime-t-il. Pour Thales, "il faut dépasser le côté trop émotionnel" de ce dossier. "DCNS ne peut pas tout faire tout seul", souligne-t-on.

Dans la tête d'Hervé Guillou, son groupe doit bien sûr rester un systémier naval. C'est-à-dire garder le S de DCNS. "Nous continuerons à investir en toute bonne foi et en bonne intelligence avec Thales" dans ces domaines, souligne-t-il. Pour lui, DCNS sera partenaire de Thales sur des sujets communs et concurrent sur d'autres dossiers. Hervé Guillou croit beaucoup au dialogue avec Thales, qui mise beaucoup sur une coopération plus étroite avec DCNS pour atteindre ses propres objectifs à l'exportation. Mais il reste lucide en disant que de temps en temps "cela n'empêchera pas d'avoir des problèmes".

3/ Conforter les succès de DCNS à l'international

Hervé Guillou arrive dans une société qui sait vendre à l'export. Son très joli coup en Égypte en témoigne. DCNS est d'ailleurs l'un des rares groupes français à avoir obtenu sur une dizaine d'années de très beaux succès à l'exportation répétés : frégate FREMM au Maroc, BPC en Russie et sous-marins au Brésil, Malaisie, Inde et Chili. Sans compter enfin la modernisation de sous-marins allemands en Amérique du Sud. Le plus beau est peut-être encore à venir en Arabie Saoudite (Sawari 3), au Qatar (frégates ATBM) et en Inde (sous-marins), voire au Canada (FREMM et BPC).

Toutefois les détracteurs de DCNS ont décidé de se focaliser sur l'échec de Singapour. Mais ce que l'on reproche à DCNS, qui a bien sûr des responsabilités (la première offre était très mauvaise sur le plan technique), on pourrait aussi le reprocher à d'autres plate-formistes en attente de contrat. Puis, aucun groupe ne peut gagner 100% des compétitions sur lequel il s'engage. Sans compter que l'échec de Singapour est collégial, l'Etat n'a pas soutenu DCNS au début de cette campagne importante. Contrairement à Berlin.

Le programme de frégates FREMM est également pointé du doigt. Trop chères, trop sophistiquées et donc pas exportables. A qui la faute, qui a défini les FREMM ? Mais le jour où Sawari 3 sera conclu en Arabie Saoudite (six frégates) et que l'Etat français trouve enfin des solutions innovantes (mais pour cela il faudrait qu'il se bouge un peu) pour vendre quatre FREMM à la Grèce, ce programme pourrait finalement devenir un succès à l'export. Il est rare qu'un pays (la Grèce) veuille autant un équipement tricolore et que le vendeur, en l'occurrence le gouvernement français, soit aussi timide.

En dépit des succès de DCNS à l'exportation, le groupe a des marges de progrès. Notamment en profitant des synergies commerciales entre Thales et DCNS dans le domaine du grand export - ce qui était d'ailleurs dans le contrat de mariage lors de la montée au capital (25 %) de l'électronicien dans le groupe naval. "DCNS a besoin de se développer à l'international où il est extrêmement faiblement implanté", constate-t-on chez Thales, qui veut "renforcer le dialogue" avec DCNS de façon à "être plus efficace". C'est d'ailleurs ce que veut Hervé Guillou - "je veux renforcer notre présence hors de France" - , qui associe également MBDA dans la conquête de futurs succès à l'export. "Je compte coopérer avec Thales, ce qui est indispensable à la réussite de l'équipe France".

Hervé Guillou se dit également prêt à revisiter le porte-feuille produits de DCNS. "Il faut accélérer, il faut élargir la gamme par le haut et par le bas". Il souhaite notamment discuter rapidement avec la direction générale de l'armement (DGA) du programme de frégates de taille intermédiaire, les fameuses FTI censées remplacer les trois dernières FREMM (9, 10 et 11) pour cause de budget de la défense trop contraint et être la fameuse martingale à l'export. Il souhaite également lancer DCNS sur des programmes d'intégration de drones sur les produits du groupe, sur de nouveaux systèmes de communications, sur la cybersécurité et sur les matériaux du futur. Enfin, à plus court terme, il est convaincu qu'il devra investir dans un nouveau design de sous-marins et d'un nouveau système de propulsion anaérobie (AIP) pour rester concurrentiel dans le domaine des sous-marins.

Pour finir, Hervé Guillou veut promouvoir l'offre de maintien en condition opérationnelle (MCO) à l'export. DCNS est "trop marqué éléphant blanc (très gros contrat, ndlr), il faut vendre toute notre offre et mieux", explique-t-il. Et de préciser que DCNS a le savoir-faire, qui est jalousé par de nombreux industriels, et des "capacités exceptionnelles".

4/ Un tri dans la diversification ?

Thales a toujours freiné la stratégie de diversification de DCNS. Les difficultés du groupe naval lui donnent en partie raison. Notamment dans le nucléaire. En partie seulement. Car  l'expertise du  groupe naval commence à être reconnue dans les énergies marines renouvelables à l'international où il a déjà enregistré quelques jolis succès. Notamment dans les fermes d'hydroliennes. C'est le cas récemment avec sa filiale spécialisée dans les hydroliennes OpenHydro, qui s'est associée à Alderney Renewable Energy (ARE), pour créer une ferme hydrolienne d'une capacité de 300 MW à proximité d'Aurigny (Alderney pour les Anglais), une des îles anglo-normandes. Ce passage d'une quinzaine de kilomètres entre La Hague et Aurigny est, selon DCNS, "le troisième gisement mondial", après un site au nord de l'Ecosse et la baie de Fundy à l'est du Canada.

Et DCNS est très présent en Amérique du Nord. "On se développe en Europe et en Amérique du Nord", avait confirmé à La Tribune le patron des EMR chez DCNS, Thierry Kalanquin. Le groupe naval a été également sélectionné fin mars au Canada à l'issue d'un appel d'offres du ministère de l'Energie de Nouvelle-Ecosse. OpenHydro va réaliser une ferme pilote hydrolienne d'une puissance de 4 MW sur le site expérimental du Centre de recherche FORCE (Fundy Ocean Research Centre for Energy). Et la filiale de DCNS va procéder en baie de Fundy au déploiement de deux turbines de 2 MW qui seront réalisées sur place et intégralement raccordées au réseau électrique en 2015.

Hervé Guillou est clair : "Il est important de poursuivre cette ambition ans les énergies marines renouvelables" en vue de "trouver des relais de croissance". A condition d'avoir "une offre différenciante sur le marché" et "d'être au meilleur standard des performances de la concurrence dans un secteur de l'énergie extrêmement concurrentiel".

5/ Les alliances

Ancien d'EADS, Hervé Guillou croit en l'Europe. Jusqu'ici tous les patrons de DCNS se sont cassés les dents sur ce dossier. Mais il dit qu'il a "la foi du charbonnier" et "salue" l'opération entre Nexter et le groupe allemand Krauss-Maffei Wegmann dans l'armement terrestre. Un rapprochement qui lui donne des espoirs. "Je ne vais négliger aucune piste, les grosses et les petites", explique-t-il.

C'est pour cela qu'il entamera un tour de piste pour discuter et sonder ses homologues - BAE Systems (Grande-Bretagne), Thyssen Krupp Marine Systems (Allemagne), Navantia (Espagne), Fincantieri (Italie), Kockums AB (Suède)... - une fois qu'il aura terminé sa tournée des popotes chez DCNS. Et de conclure qu'il saisira sa chance s'il y a un alignement des astres...

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Commentaires
a écrit le 25/07/2014 à 10:33 :
L'arrêt de la diversification de DCNS vers le nucléaire serait une ERREUR MO-NU-MEN-TALE.

Les marchés potentiels : pièces détachées pour les réacteurs, démantèlement, FLEXBLUE existent et sont importants
a écrit le 24/07/2014 à 11:27 :
Pour le partenariat avec Navantia il s'agit d'être prudent... se faire avoir une fois c'est désagréable. 2 fois cela serait trop !
Réponse de le 24/07/2014 à 14:18 :
Mais on s'était bien fait avoir avec les anglais sur les porte-avions, 200 millions il me semble, et on part tout de même sur des coopérations, drones de combat, missiles navires, drones marins, .......
a écrit le 24/07/2014 à 9:30 :
DCNS/Thalès/MBDA/STX.
A l'attaque, feu à volonté.
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Qui sait pourquoi l'état serait frileux par rapport à la Grèce? cause Turquie?
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DCNS associé avec l'IFREMER, et développant des systèmes innovants dans les énergies marine semble une très bonne chose?
Il parait qu'elle est dans le pelleton de tête dans ces domaines:
E.M.R.: Energies Marines Renouvelables.
E.T.M.: Energie thermique des mers.
Défense de la planète et innovation d'un même coup?
Surtout avec nos immenses domaines maritimes qui pourraient, dans un premier temps, fournir de l'énergie moins couteuse et moins polluante à nos iles, qui ont bien besoin d'un coup de pouce.
Après y'aura plus qu'a budgéter les petits navires pour les gardes-cotes qui devront surveiller tout ceci et quelques grosses FREMM en plus pour surveiller les gardes-cotes. LOL
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Ressources en mer:
Peut-être que l'idée est déjà dans les bacs, mais, au cas ou.......
Stp, Monsieur Montebourg, avec ta "Compagnie Nationale des Mines", y'aurait pas un truc à faire avec la DCNS et l'IFREMER, et autres?
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Pour le nucléaire, je prend un joker.

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