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Défense, espace : Elżbieta Bieńkowska, celle par qui l'Europe va devenir une puissance mondiale

Photo de Michel Cabirol

Michel Cabirol

Publié le 01 juillet 2019 à 04:00 - Mis à jour le 02 juillet 2019 à 08:25

Elżbieta Bieńkowska "n'a pas peur de prendre les risques s'ils portent sur quelque chose de vital pour l'Europe et ses citoyens", explique son directeur de cabinet Tomasz Husak.

Elżbieta Bieńkowska "n'a pas peur de prendre les risques s'ils portent sur quelque chose de vital pour l'Europe et ses citoyens", explique son directeur de cabinet Tomasz Husak.

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Qui aurait parié à l'arrivée de la commissaire européenne Elżbieta Bieńkowska que l'Union européenne se piquerait d'autonomie stratégique sur les questions spatiales et de défense. Une commissaire qui plus est de nationalité polonaise, un pays pourtant réputé très, très proche des Etats-Unis. Et pourtant, personne n'a jamais fait autant sur ces deux dossiers.

Là où il y a une volonté, il y a un chemin (Lénine). Entourée d'une équipe commando menée par son directeur de cabinet Tomasz Husak, la commissaire européenne Elżbieta Bieńkowska a eu cette volonté, cette force pour s'imposer d'abord puis imposer sa stratégie pour l'Europe en matière de politique spatiale et de défense. Personne avant elle n'avait fait autant pour ces deux secteurs, notamment la défense, dont personne à la commission européenne jusqu'ici n'avait vraiment une vision ou alors de façon opportune (Galileo). Surtout personne n'avait encore véritablement pris la dimension stratégique que pouvait offrir deux dossiers majeurs à l'Union européenne (UE). Très vite, Elżbieta Bieńkowska, qui est arrivée en novembre 2014 à Bruxelles, a eu cette intuition et l'a déclinée à sa manière, de façon pragmatique et pratique comme elle le fait toujours. Une intuition qui l'a guidée tout au long de son mandat.

Cette politique spatiale et de défense de l'Europe qu'Elżbieta Bieńkowska a su imposer devant des montagnes de scepticisme, et parfois d'oppositions dures à l'image de celle de l'Agence spatiale européenne (ESA), est aujourd'hui en orbite. Avec comme résultats concrets, les futurs investissements adoptés pour la filière spatiale (16 milliards d'euros sur la période 2021-2027) et pour la défense (13 milliards vont abonder un fonds sur la même période). "Je me suis personnellement battue durement pour ce montant (dans l'espace, ndlr), a-t-elle fait valoir en début d'année au moment de la 11e conférence spatiale à Bruxelles. Cela montre l'engagement de la Commission européenne à faire de l'espace une priorité absolue".

"Ce qui a fasciné la Commissaire dès le début, ce sont les intérêts économiques stratégiques de l'Europe et en même temps le côté grande famille de ce milieu qui se décline partout en Europe", décrypte un proche de la commissaire.

Spatial, l'autonomie stratégique devenue une évidence

Pourtant rien ne prédisposait, cette responsable politique polonaise, proche de la Plate-forme civique (PO), à réussir dans deux domaines qui lui étaient au départ totalement inconnus. D'autant que le domaine spatial devait revenir au commissaire chargé des transports Maros Sefcovic, mais qui a été finalement nommé vice-président de la commission européenne. Et donc l'espace tombe un peu par hasard dans le portefeuille d'Elżbieta Bieńkowska (Marché intérieur, industrie, entrepreneuriat et PME). C'est sur la route entre Bruxelles et Strasbourg que la commissaire l'apprend. Surprise dans un premier temps, la commissaire demande très vite son directeur de cabinet : "Qui s'occupe de l'espace aux Etats-Unis?". L'armée, lui répond Tomasz Husak. "Et en Chine et Russie?", l'armée aussi lui explique son directeur de cabinet. "Et en Europe? Ce sera vous Madame la commissaire".

Dès lors, elle s'empare de ce dossier pour ne plus le lâcher. D'autant qu'elle perçoit très rapidement le potentiel économique du spatial. Mais Elżbieta Bieńkowska doit d'abord jouer les pompiers. Elle hérite du dossier des satellites Galileo, un programme de l'Union européenne géré par l'ESA,  qui ont été envoyés en août 2014 sur une mauvaise orbite par le lanceur russe Soyuz. Ce qui lui pose à tout le moins une interrogation, voire un problème : "Pourquoi lance-t-on les satellites Galileo sur le lanceur russe Soyuz ? Pourquoi l'Europe n'a pas la capacité à les lancer elle-même ?", se souvient Tomsz Husak. La constellation Copernicus était également lancée à l'époque par le lanceur Rockot de la base de Plessetsk, près de Moscou.

Le concept de préférence européenne n'était pas encore à son arrivée à la Commission très en vogue. Sans le formaliser encore, émerge déjà dans l'esprit d'Elżbieta Bieńkowska la nécessité évidente d'une autonomie stratégique en matière d'accès à l'espace mais aussi en matière d'observation de la Terre. C'est pour cela qu'elle n'a jamais eu peur de se confronter à l'échec en assistant aux lancements les plus risqués mais aussi les plus décisifs pour le succès de Galileo.

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C'est donc elle qui guerroie en personne, alimentée par son administration (DG Grow), pour faire accepter une stratégie spatiale ambitieuse pour l'Europe en 2016, puis le programme spatial doté de 16 milliards d'euros en juin 2018. Diplomate de formation, Tomasz Husak oeuvre quant à lui dans l'ombre pour aligner les capitales européennes sur les objectifs ambitieux de la commissaire. Un travail gigantesque qui finit par payer en dépit de l'irritation grandissante de l'ESA, qui prend de plus en plus ombrage des initiatives de la commissaire dans le domaine spatial. Une guerre brutale se joue alors en coulisse pour le leadership de la politique spatiale européenne entre l'ESA et l'UE. Une guerre gagnée très discrètement sans tambour, ni trompette par la commissaire, qui pourtant n'a jamais cherché le conflit avec l'ESA. Une Agence à bout de nerf qui n'a pas donné suite à son offre de coopération même si elle a eu des relais et des partisans en interne. Enfin, il a fallu encore à Elżbieta Bieńkowska de l'énergie pour convaincre la Commission et son président Jean-Claude Juncker de la nécessité de ce plan ambitieux.

Le bilan spatial de la commissaire est donc largement positif vu sous l'angle d'une Europe qui se découvre une puissance mondiale spatiale. "Sur la dimension stratégique, il n'y a pas de politique spatiale pour l'Europe sans un accès autonome à l'espace", a-t-elle d'ailleurs expliqué en janvier à Bruxelles. Une révolution... D'autant qu'elle a aussi  souhaité renforcer les missions de l'Agence du GNSS européen (GSA) pour gérer les constellations Galileo et Egnos. Un pavé lancé dans la mare de l'ESA, qui résiste encore avec le soutien de l'Allemagne, malgré l'adoption par le Parlement européen (certes partielle) du nouveau règlement.

Pourquoi une telle initiative ? Elżbieta Bieńkowska, qui a toujours eu la volonté de montrer que le spatial contribue à la croissance économique de l'Union européenne, souhaite faire de la GSA, le fer de lance du développement d'une industrie aval grâce aux programmes spatiaux européens. La GSA est l'outil de sa politique, l'ESA restant l'architecte technique des programmes européens. Grâce à la GSA, "l'UE va tirer bénéfice de la gestion et de l'exploitation des données spatiales issues des programmes européennes qu'elle a financé", a récemment expliqué dans une interview accordée à La Tribune, la ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, Frédérique Vidal, qui est en charge de la politique spatiale.

Une pacifiste mais qui soutient l'innovation défense

Dans son portefeuille, se trouve également la défense. Elle doit encourager les pays de l'UE à rendre les marchés de la défense plus efficaces et ouverts à la concurrence européenne en coopérant notamment dans les programmes. A son arrivée, Elżbieta Bieńkowska, pacifiste de nature, n'est pas réellement convaincue par ce dossier. Mais c'était sans compter son directeur de cabinet Tomasz Husak, qui avait été coordinateur de la position de la Pologne au conseil européen de décembre 2013 sur la thématique Défense. Très vite là encore, la commissaire s'y met en trouvant le thème qui la motive : l'innovation qui ne peut servir que l'Europe. Elle donne son accord pour la mise en place d'un groupe composés de hautes personnalités. Et puis, elle se pique au jeu en participant de temps en temps aux débats de ce groupe ainsi qu'aux réunions préparatoires des conseillers très enthousiastes.

L'arrivée de Michel Barnier en tant que conseiller sur la défense et la sécurité de Jean-Claude Juncker, jette un trouble au sein de l'équipe d'Elżbieta Bieńkowska. Qui le jour de sa nomination invite Michel Barnier à prendre un café avec elle avec deux objectifs : lever tous les possibles malentendus et tabous et surtout voir s'il y a une possibilité de jouer collectif pour défendre les questions de défense au sein de la commission, puis en Europe. L'intuition de la commissaire se révèle être judicieuse. "On savait très bien que le rôle de Michel Barnier serait primordial", explique Tomasz Husak. Elle a également très vite senti qu'elle devait adresser de façon collective une lettre à Jean-Claude Juncker pour proposer la création du fameux Fonds européen de défense. Trois commissaires, dont deux vice-présidents de la Commission, cosignent le courrier. Elle embarque Jyrki Katainen en charge de l'emploi, de la croissance, des investissement et de la compétitivité, et Federica Mogherini, haut représentante de l'Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité. Bingo, cette idée est reprise par le président dans son discours sur l'Etat de l'Union en septembre 2016.

Une première victoire qui sera suivie d'un véritable triomphe. C'est au salon aéronautique du Bourget de 2017 que la la Commissaire européenne a la certitude qu'elle est sur le bon cap. Elle reçoit un énorme soutien de la part de la plupart des Etats ainsi que des industriels du secteur. Au salon du Bourget, elle discute avec ces derniers de leurs projets pour le futur fonds européen de Défense tout en demandant aux "Etats membres et industriels (...) à soumettre très vite des projets de recherche et développement". Le but : inciter chaque Etat à coopérer pour faire des économies d'échelle dans le domaine de la Défense. Soit exactement sa lettre de mission dans ce domaine. C'est pour cela qu'elle demande à la commission le plus gros budget possible. Et l'obtient en grande partie.

La révolution copernicienne de la Commission lui vaut de siéger au Conseil Nord Atlantique de l'OTAN. Une première pour une commissaire ! Elle impressionne les ambassadeurs des pays membres de l'OTAN par sa maîtrise du détail. D'autant qu'elle joue la transparence avec l'OTAN sur ses projets et son ambition, sur les conseils de son directeur de cabinet. Résultat, les Etats-Unis sont mis dans la confidence et ne peuvent pas dire qu'ils ne savaient pas. Avant 2016, il n'ont jamais protesté... Surtout la commissaire en profite pour tisser un lien étroit avec le secrétaire général de l'OTAN, le Norvégien Jens Stoltenberg. A la Commission européenne, elle siège également en tant que Mme Défense au Conseil des affaires étrangères. Sa forte activité dans le domaine de la défense lui permet de nouer des liens avec plusieurs figures marquantes européennes, dont Jean-Yves Le Drian. Elle entretient avec le ministre de la Défense français, devenu ensuite ministre des Affaires étrangères d'excellentes relations. Jean-Yves Le Drian lui parle en français, elle en anglais durant tout un dîner sans avoir besoin d'un interprète.

Quelles sont les raisons de son succès ?

Pourquoi une telle réussite de la part d'une commissaire qui plus est venue d'un grand pays pro-américain, la Pologne ? "Venant d'un pays qui n'avait pas d'énormes intérêts dans le domaine spatial, elle a pu jouer le rôle d'arbitre qui recherche le meilleur intérêt pour l'Europe, explique un membre de son cabinet. Tout le monde savait que ses arguments étaient purement européens pour obtenir un bon budget spatial. Il n'y avait aucun autre argument caché". Elle a également su s'appuyer sur une équipe dévouée, notamment son directeur de cabinet très au fait des questions de défense. "J'ai vite senti qu'il fallait prendre tous les risques dans l'espace et la défense parce que le soutien était grandissant et les opportunités énormes", explique ainsi Tomasz Husak, qui a joué les "missi dominici" à l'OTAN en vue d'ouvrir le chemin de l'Alliance à Elżbieta Bieńkowska.

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  • Ariane 6, Vega C : la révolution copernicienne de l'Europe en matière de préférence européenne

En revanche, dans le domaine de la défense contrairement à l'espace, "il y avait des doutes", se souvient Tomasz Husak. Et cela pose au début de son mandat des problèmes. Mais elle profite de circonstances incroyables pour convaincre réellement de ses convictions européennes quand la Pologne annule son achat d'hélicoptères Caracal (Airbus). "Elle n'a pas peur de prendre les risques s'ils portent sur quelque chose de vital pour l'Europe et ses citoyens", souligne-t-il. Le prochain commissaire sera-t-il aussi déterminé qu'Elżbieta Bieńkowska? Car sans la volonté d'une personne, il n'y aura plus de chemin.

Michel Cabirol

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