Isar Aerospace : Spectrum, un OVNI bientôt sur le pas de tir ?

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Isar Aerospace prévoit dès 2024/2025 une très forte cadence de lancements sur deux pas de tir différents. Soit une vingtaine de lancements par an.
Isar Aerospace prévoit dès 2024/2025 une très forte cadence de lancements sur deux pas de tir différents. Soit une vingtaine de lancements par an. (Crédits : Isar Aerospace)
La startup allemande, qui veut marcher dans les pas de SpaceX, a jusqu'ici brûlé toutes les étapes pour pouvoir lancer au deuxième trimestre 2022 Spectrum. Un lanceur capable d'emporter un satellite pesant jusqu'à une tonne en orbite basse. Isar Aerospace va passer dans les prochains jours un jalon important avec les essais du moteur Aquila.

Tic-tac, tic-tac, tic-tac... Dans un peu plus d'un an, Isar Aerospace, la startup allemande que l'on n'attendait pas, lancera au deuxième trimestre 2022 pour la première fois Spectrum. Un lanceur léger, qui peut emporter une charge utile d'une tonne maximum en orbite basse (LEO). Et pourquoi pas voler la vedette à Ariane 6, qui doit en principe lui aussi voler pour la première fois au deuxième trimestre 2022. De sa création en 2018 - un spin-off de l'université technique de Munich (TUM) -, au vol inaugural de Spectrum depuis le pas de tir d'Andøya en Norvège en 2022, le PDG Daniel Metzler pourrait ainsi brûler toutes les étapes de développement et de fabrication d'un lanceur en seulement quatre petites années. Et bousculer avec les deux autres fondateurs Josef Fleischmann et Markus Brandl, une filière industrielle européenne conservatrice.

"Nous franchissons pour le moment tous les jalons pour lancer Spectrum au deuxième trimestre 2022, a assuré Daniel Metzler dans un entretien accordé à La Tribune. Nous faisons tout pour nous assurer que cela se produira réellement".

Le moteur Aquila sera-t-il à la hauteur ?

A 29 ans, l'Allemand Daniel Metzler se voit marcher dans les pas de l'américain Elon Musk. Interrogé par La Tribune, il estime d'ailleurs que "le modèle SpaceX est tout à fait transposable à l'Europe". "Sur le plan technologique, l'Europe est meilleure sur certains volets que les États-Unis, mais nous devons juste nous assurer que la technologie trouve réellement des débouchés vers des produits commerciaux", explique-t-il. Et Spectrum, hier encore considéré comme un OVNI par la filière lanceur en Europe, prend chaque mois un peu plus d'épaisseur même si des doutes techniques restent à lever sur le moteur Aquila propulsé par un mélange original de propane et d'oxygène liquide et développé par Isar Aerospace. La startup considère qu'en utilisant des hydrocarbures légers et de l'oxygène liquide, cela réduit considérablement l'impact environnemental par rapport aux systèmes de propulsion classiques.

Il n'en demeure pas moins que ce choix interroge la filière et devra démontrer sa fiabilité et ses performances pendant au moins une centaine de secondes lors des essais de tir du moteur prévus dans quelques jours à Kiruna en Suède... à quelques centaines de mètres de celui de son rival allemand RFA One d'OHB System, qui a joué la carte de la sécurité : mélange d'hydrocarbure et d'oxygène liquide pour propulser un moteur ukrainien revisité. Ce sera un jalon important qui peut être considéré comme un juge de paix. "Le feu doit parler", souligne-t-on à La Tribune. Pour autant, Isar Aerospace a gagné semble-t-il en crédibilité en Europe, y compris en France. "Le volet technologique de Spectrum est super crédible, estime-t-on d'ailleurs dans la filière en France. Ils avancent et n'ont besoin de personne".

Près de 110 millions de dollars levés

Pour mener à bon port son défi, Daniel Metzler possède le nerf de la guerre, l'argent. Bien soutenue par le länder de Bavière, Isar Aerospace a assez de fonds aujourd'hui pour tenir jusqu'au vol inaugural de Spectrum et ainsi couvrir tous les financements, y compris les assurances pour le premier lancement. Un premier vol qui n'emportera pas forcément à son bord un satellite. "Ce n'est pas encore décidé", souligne le responsable de la mission et des opérations de lancements d'Isar Aerospace Alexandre Dalloneau. Le patron d'Isar Aerospace a notamment réussi en décembre dernier à lever 75 millions d'euros (91 millions de dollars) financés par des fonds de capital-risque, notamment allemands. Soit l'un des plus importants tours de table dans le New Space, après avoir déjà réuni 14,1 millions d'euros (17 millions de dollars) en décembre 2019.

Dès le départ, Isar Aerospace a notamment séduit Airbus Ventures - ce qui a beaucoup fait tousser en France, notamment chez ArianeGroup - et Bulent Altan, un ancien de SpaceX à la tête désormais de Mynaric, fabricant d'équipements de communication laser. L'opération a été dirigée en décembre dernier par le fonds de capital-risque suisse Lakestar, avec le soutien d'un certain nombre d'anciens investisseurs, dont Earlybird, Vsquared Ventures, Airbus Ventures et Bulent Altan. Enfin, le DLR - l'équivalent du CNES et de l'Onera en France -, pourrait octroyer 11 millions d'euros à Isar Aerospace à travers le programme de l'ESA (Agence spatiale européenne) Commercial Space Transportation Services (CSTS). A condition de gagner la compétition face aux deux autres lanceurs légers allemands RFA One et HyImpulse. Les trois compétiteurs dûment sélectionnés ont déjà reçu 500.000 euros chacun de la part du DLR. Le programme CSTS a été abondé à hauteur de 50 millions d'euros et validé en novembre 2019 à la conférence ministérielle de Séville.

Daniel Metzler s'est également adjoint de nombreux talents qu'il a recruté un peu partout dans le monde, chez SpaceX, chez Apple mais aussi en France. Ces derniers mois, la startup a pris du poids après un recrutement massif. De 50 personnes il y a six mois quand la fabrication du premier prototype n'était pas encore lancé, la startup est passée à environ 130 personnes pour développer et produire le lanceur Spectrum. "Nous sommes en train en ce moment même de fabriquer le deuxième étage du démonstrateur", souligne le patron de la startup. Il devrait être terminé à la fin du mois. La fabrication du premier et deuxième étage d'un prototype Spectrum devrait débuter fin août.

20 lancements par an, dont une dizaine à Kourou

Isar Aerospace est une société pressée. Car dès 2024/2025, elle prévoit une très forte cadence de lancements sur deux pas de tir différents : celui d'Andøya en Norvège où elle devrait signer un accord d'ici à la fin du mois pour s'implanter et un second, qui reste encore à déterminer. Soit 20 lancements par an à cet horizon, puis une trentaine à terme. Le Centre spatial guyanais (CSG), opéré par le CNES, a évidemment la préférence de Daniel Metzler. Des négociations sont en cours actuellement pour installer Spectrum au CSG. "Le site de la Guyane française est vraiment très, très important pour nous, confirme le PDG d'Isar Aerospace. Nous avons beaucoup de clients qui souhaiteraient que nous ayons un pas de tir pour Spectrum au CSG".

Mais Isar Aerospace a également une exigence pour Spectrum : avoir un pas de tir dédié pour son lanceur. C'est l'un des points importants des négociations entre le CNES, qui est en train d'aménager sur le site historique du Diamant un pas de tir multi-lanceurs pour une mise en service en 2023 dans le cadre du programme ArianeWorks, et Isar Aerospace. "Un pas de tir partagé est problématique, explique le responsable de la mission et des opérations de lancements d'Isar Aerospace Alexandre Dalloneau. Car chaque lanceur hérite des contraintes des autres, d'autant que les propulsions peuvent être différentes d'un lanceur à l'autre. Pour le développement d'un lanceur, ce sont des contraintes additionnelles". Le CNES a bien conscience qu'un pas de tir partagé n'est pas l'idéal pour attirer ces lanceurs légers. Il travaille sur des pas de tir, voire des bâtiments d'assemblage, séparés avec quelques servitudes communes. Et si jamais les négociations échouaient avec le CNES, Isar Aerospace pourrait se rabattre sur le projet de port spatial dans les îles Shetland au nord de l'Écosse. Mais ce n'est clairement pas la solution privilégiée.

"Le CNES se bat pour faire venir ces lanceurs légers en Guyane", précise-t-on chez Arianespace. Ainsi, OHB System négocie également lui aussi avec le CSG pour installer son lanceur RFA One, développé par sa filiale bavaroise Rocket Factory Augsburg. C'est la course pour s'installer sur un des sites de lancement les plus convoités au monde en raison de son positionnement (latitude) très proche de l'équateur idéal pour placer en orbite les satellites (orbites polaire, héliosynchrone, géostationnaire...).

Un lanceur complémentaire à la gamme Arianespace

Avec Spectrum, Isar Aerospace pourrait offrir à l'Europe un lanceur léger, qui complétera la prochaine gamme d'Arianespace : Ariane 6, Soyuz et enfin Vega C, comme lanceur léger qui peut embarquer des satellites pesant jusqu'à 2,2 tonnes. La startup allemande, qui va opérer ses propres lancements, ne veut pas se poser en rival d'Arianespace. "Spectrum est une opportunité pour capter un segment de marché qui n'a pas encore de bonnes propositions en Europe", estime Alexandre Dalloneau.

Que pense Arianespace de l'émergence de ces lanceurs légers européens ? "Nous sommes évidemment disponibles pour participer à la commercialisation de ces micro-lanceurs s'ils le souhaitent, de façon cohérente avec notre offre", avait expliqué début janvier le PDG de la société de services de lancements européenne Stéphane Israël dans une interview accordée à la Tribune. Ce que refusent Isar Aerospace et ses rivaux allemands. Mais le plus important pour Arianespace, c'est de mettre de la cohérence dans l'offre commerciale européenne sans qu'il y ait de redondance si ces lanceurs légers sont viables jusqu'au bout.

"On sait que le business case des micro-lanceurs est extrêmement dépendant du marché institutionnel, notamment militaire,avait rappelé Stéphane Israël. On le voit aux Etats-Unis : Electron est le seul micro-lanceur qui fonctionne et cela du fait de la volonté du DoD américain d'avoir un « Quick and Responsible Access to Space » avec des missions beaucoup mieux payées que celles du marché".

Arianespace propose également des lancements pour les petits satellites et micro-satellites. Elle a d'ailleurs développé un service de lancement partagé SSMS (Small Spacecraft Mission Service), inauguré en septembre 2020 par Vega qui a lancé 53 micro-satellites. Entre prendre un taxi ou un bus, tout dépendra de la volonté des clients de monter à bord d'un lanceur léger ayant une disponibilité plus forte mais en payant plus cher. "Nous, on peut dire au client 'vous n'avez pas à attendre trois ans si vous voulez lancer un satellite, explique Daniel Metzler. Nous fabriquons des lanceurs de façon entièrement automatisée. Ce qui nous permet d'avoir une cadence plus élevée". Et donc des créneaux de lancements plus réactifs.

Au niveau prix, Isar Aerospace se situe dans la fourchette haute avec 15.000 euros par kilo mais souhaite tendre vers 10.000 euros. Soit actuellement 15 millions d'euros pour un satellite d'une tonne. Le prix moyen des lancements pour la startup est plutôt de l'ordre de 12 millions d'euros. Selon la Federal Aviation Administration (FAA), Ariane 5 a un coût de 13.500 dollars par kg en moyenne tandis que Falcon 9 plafonne à 8.630 dollars le kg en moyenne. En dépit de ces prix, cela n'a pas empêché Isar Aerospace de signer une douzaine de MoU (Memorandum of Understanding ou mémorandum d'entente) avec plusieurs constructeurs de satellites, dont Airbus Space et Thales Alenia Space.

Quel marché pour Spectrum ?

Spectrum va débouler dans un marché de lancement en effervescence, à défaut d'être encore très dynamique. Avec Spectrum, qui peut lancer des satellites pesant jusqu'à 1 tonne en orbite basse et jusqu'à 750 kg en orbite héliosynchrone, Isar Aerospace vise les marchés étatiques, notamment les marchés de l'observation de la Terre ainsi que les constellations. Elle compte séduire les ministères de la Défense européens pour le lancement rapide de satellites espions et de satellites tueurs de satellites. Elle travaille d'ailleurs sur un projet de ce type avec la Luftwaffe. Enfin, elle discute avec la startup suisse ClearSpace, un spin-off de l'École Polytechnique Fédérale de Lausanne qui a développé le satellite ClearSpace-1 destiné à nettoyer l'espace des débris spatiaux, pour lui fournir des services de lancements. Financée par l'ESA (86 millions), ClearSpace prévoit une première mission en 2025.

Euroconsult prévoit qu'environ 10.100 satellites de moins de 500 kg devraient être lancés au cours des dix prochaines années, selon la 6e édition du rapport sur le marché des petits satellites. Les méga-constellations concentrent des parts très importantes de ce marché et boostent sa croissance. En outre, Isar Aerospace développe une coiffe élargie pour une mise en service en 2025. Elle permettra de capturer des satellites de type Pléiades Neo (750 kg). A condition d'être fiable et crédible, Daniel Metzler peut donc viser la lune sur un marché en pleine construction.

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Commentaires
a écrit le 05/03/2021 à 9:06 :
Cela montre bien que la collaboration de l'Allemagne aux projets européens vise à la maîtrise des nouvelles technologies au profit de sa domination sur l'Union.
a écrit le 04/03/2021 à 23:51 :
C'est un super projet. Leadé par un jeune sans complexe qui pointe les forces technologiques européennes. C'est top!
a écrit le 04/03/2021 à 9:37 :
Bref avant c'était les chinois qui copiaient maintenant c'est l'UE.
a écrit le 04/03/2021 à 8:46 :
Un moteur propane /oxygène est bien plus polluant qu'un moteur hydrogène/oxygène
Réponse de le 04/03/2021 à 12:19 :
Comparé aux boosters solides..
Réponse de le 04/03/2021 à 12:21 :
L'obtention industrielle du propane est très polluante, plus que l'H2 et certainement plus que le méthane.
Ce qui compte c'est bien tout le circuit, et non pas juste le brulage.
Mais les industries de l'Allemagne sont ultra dépendantes au gaz pas cher, et s'en gavent (North Stream, et I et II), il est donc logique qu'elles le servent à toutes les sauces.
Réponse de le 06/03/2021 à 12:10 :
Oui mais ils y tiennent les allemands à leur gaz, une vieille histoire...

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