Reboisement : quand les entreprises financent les petits propriétaires français

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Avec les quelque 80 millions d'arbres plantés chaque année actuellement, contre 130 millions en 1990, la quantité de bois produite dans quinze ans sera divisée par deux, estime Tancrède Neveu.
"Avec les quelque 80 millions d'arbres plantés chaque année actuellement, contre 130 millions en 1990, la quantité de bois produite dans quinze ans sera divisée par deux", estime Tancrède Neveu. (Crédits : ERDF)
Morcelée entre des millions de petits propriétaires, la forêt privée française peine à financer son propre renouvellement. Un fonds de dotation national encourage donc les entreprises à devenir mécènes de la filière. Le directeur de "Plantons pour l'avenir", Tancrède Neveu, explique le concept.

LA TRIBUNE - En quoi consiste le fonds de dotation national que vous dirigez?

TANCRÈDE NEVEU - "Plantons pour l'avenir" a pour mission de redynamiser le reboisement en France. Reconnu d'intérêt général et à but non lucratif, il s'appuie sur la sollicitation des acteurs privés via le mécénat. Créé en 2014, à l'initiative de propriétaires réunis en coopératives -qui ont d'ailleurs été nos premiers mécènes-, le Fonds s'adresse aujourd'hui à l'ensemble des propriétaires forestiers de France. Une quarantaine d'entreprises (Nestlé, Crédit Agricole, Smurfit Kappa, etc.) et une centaine de particuliers nous soutiennent désormais.

Pourquoi la France a-t-elle besoin d'être reboisée?

La filière forêt-bois française est confrontée aujourd'hui à une sorte de paradoxe. D'une part, le territoire de l'Hexagone n'a jamais été aussi bien boisé: pendant les deux derniers siècles, on est passé de 9 à 16 millions d'hectares de forêts en France métropolitaine. D'autre part, le reboisement risque de ne pas suivre le rythme de la demande interne qui -dans les secteurs énergétique, de la construction comme de la papeterie- croît. Or, dans la sylviculture il faut évidemment anticiper, de 20, 50 voire 120 ans, selon les essences d'arbres. Avec les quelque 80 millions d'arbres plantés chaque année actuellement, contre 130 millions en 1990, nous observons qu'un décalage se crée entre la ressource de bois en France, tant quantitative que qualitative, et la demande future de ce matériau renouvelable par les entreprises et industries de nos territoires.

Comment expliquer cet écart?

Entre la fin du XIXe et le début du XXe siècles, le grandissement de la forêt française fût principalement la conséquence de l'abandon des terres agricoles en raison de l'industrialisation d'abord, des deux guerres mondiales ensuite. Aujourd'hui, le territoire forestier privé est détenus par 3,5 millions de propriétaires. Pour deux tiers d'entre eux, en raison de la très petite taille de leurs parcelles, reboiser demande des investissements à long terme que les recettes issues de la vente du bois ne permettent pas de financer.  Sur bon nombre de ces petites propriétés, les bois ont été cultivés en taillis depuis des générations. Ce mode de sylviculture, qui consiste à couper et laisser rejeter des mêmes souches, a tendance à appauvrir les peuplements. Il ne faut par ailleurs pas oublier le réchauffement climatique, à l'origine de la multiplication des insectes ravageurs, des incendies, des dépérissements qui menacent la qualité de nos forêts, notamment sur ces parcelles appauvries.

Les pouvoirs publics sont-ils actifs dans ce domaine?

Depuis quelques années, au nom de la transition énergétique, on assiste à une reprise de conscience du potentiel de la sylviculture. Matériau et source d'énergie renouvelables, le bois français couvre 30% de la surface de la France. La loi d'avenir de 2014 a ainsi confirmé le caractère stratégique de la filière forêt-bois. Mais le Fonds forestier national, créé dans l'après-guerre et supprimé en 1999, qui en quarante ans avait permis de planter 2,2 millions d'hectares, n'a jamais été remplacé.

Comment fonctionne votre fonds privé?

Nous sollicitons et impliquons régulièrement des mécènes  et, quand l'enveloppe collectée est suffisante, nous sélectionnons dans le cadre d'appels à projets nationaux des projets de replantations, en ciblant ceux qui répondent à de véritables enjeux économiques. Les propriétaires sélectionnés bénéficient d'avances à taux zéro, remboursables à des rythme "forestiers", allant jusqu'à 30 ans. Nous estimons en effet qu'une telle logique de prêt assure un meilleur développement de la parcelle qu'une simple subvention, grâce à la responsabilisation du propriétaire qui devient alors un véritable sylviculteur. Les remboursements progressifs -dus à partir des premières éclaircies- seront utilisés pour financer de nouveaux projets de plantations.

Quel est votre bilan?

En trois ans, nous avons collecté 1,2 million d'euros, et engagé 700.000 euros sur 72 projets, pour le reboisement de 400 hectares.

Comment assurez-vous que vos forêts soient gérées durablement?

Nos cahiers de charges exigent que les propriétaires que nous soutenons se fassent accompagner par un professionnel, garant de l'application d'une bonne gestion. Nous demandons également aux propriétaires financés qu'ils adhérent à au moins l'un des systèmes de certifications existants, qui couvrent déjà la moitié du bois commercialisé aujourd'hui en France: bien que critiqués, ils constituent un progrès par rapport à l'absence de toute garantie. Il ne faut d'ailleurs pas oublier les conditions fixées par la loi, très strictes.

Parmi les entreprises qui vous soutiennent, certaines ne sont pas des acteurs de la filière forêt-bois, mais sont parfois pointées du doigt comme responsables de la déforestation dans d'autres pays. En associant leur nom à votre fonds, ne feraient-elles pas du greenwashing?

Avec leurs implantations d'usines en France, les mécènes sont acteurs de l'économie locale du bois bien plus qu'on ne le croit ! Non seulement ils ont besoin de cartons et de palettes pour leurs produits, mais certains de leurs établissements sont aussi équipés de chaufferies biomasse. En relocalisant, dans leurs chaînes de valeur, l'utilisation du bois en France, elles aident au reboisement des forêts françaises: une telle démarche peut également soulager la pression sur des forêts primaires. Améliorer la santé et la productivité de nos forêts est en outre un moyen d'en optimiser la captation moyenne de carbone.

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a écrit le 21/03/2017 à 20:33 :
Non ce n'est pas simple d'exploiter les bois. Mais l'idée est bonne d'aider les forestiers pour planter des arbres , pour faire des forêts, pour faire ensuite du bois (un matériau qui se recycle) pour notre consommation courante.
En faisant appel à des mécènes, au moins les mécènes utilisent leur argent pour faire qquchose de localiser et utile. ce n'est pas gaspillé !

yb
a écrit le 21/03/2017 à 11:23 :
Exploiter des bois n'est pas simple. Et le cas des petites propriétés (en dessous de 10 hectares?) effectivement non exploitées du tout peut probablement être l'objet de règles plus contraignantes. il faudrait y réfléchir. Je ne suis pas pour le tout Etat, mais on pourrait peut-être forcer les petits propriétaires, 1. ou a présenter un plan simple de gestion, 2. ou en l'absence, de les inciter à en confier la gestion à un tiers, 3. puis à l'ONF si rien n'est mis en place sur un délai raisonnable, avec préemption sur durée longue, à charge pour l'ONF de valoriser les bois existants et de replanter, et reverser le bénéfice si existant.. (perso nous exploitons une vingtaine d'hectares via un tiers qui se charge de tout, rétribué simplement à la commission de ce qui rentre..et dans le cadre d'un PSG): c'est pas magique mais cela paie les impôts locaux et fonciers... A réfléchir évidemment.

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