Avec la flambée du prix du carburant liée aux conséquences de la guerre en Ukraine, le prix des tarifs réglementés de l'électricité ont pour conséquence de rendre les voitures électriques plus compétitives que les véhicules à moteur thermique. Pour Guillaume Crunelle, associé au cabinet de conseil Deloitte et spécialiste de l'automobile, le véritable enjeu est cependant de pérenniser un avantage compétitif qui n'est pas seulement celui du prix de la recharge comparé à celui du plein d'essence. ENTRETIEN.LA TRIBUNE - Les prix du carburant s'envolent à la pompe. Est-ce que cela peut être de nature à accélérer la bascule vers la généralisation de la voiture électrique?
GUILLAUME CRUNELLE - Nous avons mené une étude entre septembre et novembre dernier auprès des ménages français, et nous avons observé que 60% de ceux qui étaient prêts à basculer dans l'électromobilité le faisait parce que celle-ci avait un coût inférieur à la voiture thermique. Mais 40% de ceux-là disent qu'ils repasseront aussitôt dans une voiture thermique si le coût du "plein" électrique redevenait aussi cher qu'un plein d'essence. L'équation est très fragile...
Il n'y a pourtant pas que le coût du "plein", il y a aussi le coût d'usage qui est moins élevé dans une voiture électrique : ce point n'est-il pas pris en compte ?
Le coût à l'usage, qu'on appelle TCO* dans le jargon, est un facteur qui ne parle qu'aux contrôleurs de gestion. Certes, le TCO est objectivement un élément important qui participe à la compétitivité d'une voiture électrique par rapport à une voiture thermique, mais les ménages, eux, ne regardent que le coût effectif qu'est le prix de l'énergie.
Le contexte actuel pourrait donc lui être favorable...
Le contexte de hausse des prix à la pompe va renforcer le différentiel entre ces deux mobilités. Mais cela implique que le coût de l'électricité reste compétitif sur le long terme. C'est l'un des enjeux majeurs qui n'est pas gagné. Aujourd'hui, les tarifs réglementés de l'électricité sont compris entre 5 et 15 centimes le kilowattheure. C'est tout à fait compétitif par rapport à une voiture thermique. Mais si demain, ce prix grimpe à 80 centimes, il fait passer le coût de la recharge d'une berline moyenne de 10 euros environ à près de 50... Autrement dit, c'est nettement moins favorable pour une voiture qui ne parcourra guère plus de 400 km, face à une voiture thermique qui peut rouler 200 à 300 km de plus. Pour illustrer à quel point la situation actuelle est fragile, hier, le prix de l'électricité sur le marché britannique oscillait autour de 70 centimes le kilowattheure... En résumé, ce qui est vrai aujourd'hui pour des circonstances exceptionnelles n'est pas nécessairement pérenne et conduira automatiquement à baisser l'intérêt de la voiture électrique.
Propos recueillis par Nabil Bourassi