Pourquoi les grands groupements de pharmacies freinent sur la vente de médicaments à l'unité

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La vente de médicaments à l'unité existe dans plusieurs pays étrangers, comme les Etats-Unis, le Canada, les pays-Bas ou encore le Royaume-Uni.
La vente de médicaments à l'unité existe dans plusieurs pays étrangers, comme les Etats-Unis, le Canada, les pays-Bas ou encore le Royaume-Uni. (Crédits : reuters.com)
Trois des principaux candidats à la présidentielle ont intégré dans leur programme la mise en place de distribution de médicaments à l'unité. Interrogés par La Tribune, les quatre représentants des principaux groupes de pharmaciens d'officines en France jugent qu'une telle mesure est difficilement applicable, notamment en raison du coût économique induit.

Délivrer l'exact nombre de comprimés pour un traitement donné. Une idée en apparence simple, et régulièrement évoquée dans la sphère politique, mais qui n'a jamais été concrétisée. Cela va-t-il changer ? Pour la présidentielle 2017, le thème de la vente de médicaments à l'unité a été adopté par Benoît Hamon, Marine Le Pen et Emmanuel Macron.

Le candidat d'En Marche ! veut "lutter contre le gâchis ". Pour cela, il se dit prêt à en découdre avec les lobbies, expliquant que cela impliquera "une adaptation importante pour les industriels et les pharmaciens". Idem pour Benoit Hamon qui espère par ce système "limiter l'automédication". La candidate du Front national, quant à elle, juge qu'appliquer "une procédure de vente au détail des médicaments prescrits et remboursés par la sécurité sociale" permettrait "de lutter contre le trafic, au niveau national, mais également international". Elle avance que "certains patients étrangers se font prescrire des traitements coûteux en France pour les revendre à moindre coût à l'étranger". Elle met aussi en avant le même argument qu'Emmanuel Macron et Benoît Hamon avec "une lutte active contre le gaspillage".

Les chiffres plaident en faveur de l'argumentaire anti-gaspillage. L'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) comptait 23.000 tonnes de médicaments non utilisés pour la seule année 2012.

Les groupements de pharmaciens d'officine ne disent pas tous non

Du côté des principaux groupements de pharmaciens d'officine (quatre représentants ont été interrogés par La Tribune), on met le pied sur le frein. Preuve de leur frilosité, leur réticence à adhérer à une expérience lancée par Marisol Touraine. Durant l'été 2014, quatre régions ont lancé un appel à candidatures aux pharmacies pour qu'elles testent la vente d'antibiotiques à l'unité.  Un objectif de 200 à 600 officines était retenu par les Agences régionales de santé. Celui-ci a rapidement revu à la baisse. Finalement, une centaine d'officines a accepté de s'inscrire dans ce projet.

Les groupements de pharmaciens d'officine ne sont pas tous défavorables au principe de la vente à l'unité. "Si l'on regarde l'intérêt de la mesure pour lutter contre le gaspillage, cela va dans le bon sens dans certains cas. Cela peut s'appliquer pour des produits oraux prescrits pour des traitements courts, dont le packaging n'est pas toujours adapté", fait par exemple valoir Jean Fabre, président de Phoenix Pharma France.

Des investissements induits qui rendent les pharmaciens frileux

Ils sont unanimes sur un point : la difficulté de mettre en œuvre cette pratique pour les pharmaciens. Ils déplorent dans un premier temps le manque de cadre et de clarté des propositions des candidats.

Pour la France, "c'est une vraie bonne fausse solution", juge Jean Fabre. "Avant de lancer l'idée du médicament vendu à l'unité, il faudrait d'abord comprendre les modalités de sa mise en œuvre et dans quelles conditions." Lucien Bennatan, Président du groupe Pharmacie Référence, renchérit: "S'il n'y a pas d'accompagnement et de réformes nécessaires derrière, c'est une sorte de déclaration d'intention sans lendemain."

Appliquer derechef le système médicament vendu à l'unité chamboulerait l'organisation des officines, évoquent tous les représentants des groupements interrogés. David Abenhaim, président du groupement Pharmabest souligne un cas typique:

"Quand un patient arrive avec une ordonnance, le pharmacien dispose aujourd'hui d'un automate qui remplace les tiroirs de stockage. Cet automate lui permet de gagner du temps dans la délivrance du médicament et donc prodiguer des conseils au patient. Ce sont des équipements coûteux. Avoir un nouveau mode de distribution signifierait faire de nouveaux investissements. Si le prochain président de la République généralisait la délivrance à l'unité, cet automate ne pourra plus être utilisé..."

Et d'ajouter le caractère chronophage qu'impliquerait la vente à l'unité pour les pharmaciens:

"Cette délivrance à l'unité demanderait un traitement de 5 à 6 minutes en moyenne. Un temps supplémentaire de manipulation forcerait les officines, notamment les petites, à recruter plus, ce qui n'est pas toujours possible."

Par ailleurs, ce système requiert de nouveaux types d'outils. Et ce, "pour la mise en sachet de médicaments à l'unité, car ils achèteraient des médicaments en vrac, avec des comprimés de couleur blanche, pour lesquels il n'y aurait plus de marques", explique  Lucien Bennatan.

La question économique est l'argument le plus repris par les groupements de pharmaciens d'officine. Ils faut dire que l'Ordre des pharmaciens déplore la fermeture d'une pharmacie tous les deux jours et vont jusqu'à évoquer une situation économique "catastrophique". Les pharmaciens se plaignent régulièrement de pressions sur les marges ou encore sur le fait que les médecins sont enjoints à moins prescrire.

" Les marges des pharmaciens ont baissé. Par conséquent, les efforts d'investissements demandés contribueraient à accélérer les fermetures et à déstructurer le maillage des officines", craint David Abenhaim.

Quid de la traçabilité ?

Autre argument mis en avant pour critiquer l'idée avancée par Benoit Hamon, Emmanuel Macron et Marine Le Pen: un possible impact négatif sur les patients.

"En France, le problème des faux médicaments est peu fréquent dans les pharmacies, mais le risque n'est pas nul. Ces problèmes de faux médicaments arrivent en général par le bas, donc au niveau des officines. Or, perdre la traçabilité avec le médicament vendu à l'unité accroît ce risque", avance Lætitia Hible, présidente du Giphar (Groupement indépendant de pharmaciens indépendants).

Pour Lucien Bennatan, il est évident que les boites classiques garantissent de ne pas avoir affaire à des médicaments "frelatés", et "donne avec la notice tous les éléments de sécurité pour le patient".

Les expériences à l'étranger difficiles à appliquer en France, estiment les pharmaciens

La vente de médicaments à l'unité existe dans plusieurs pays étrangers, comme les États-Unis, le Canada, les Pays-Bas ou encore le Royaume-Uni. Dans ces pays, des boîtes blanches ou des flacons sont reconditionnés avec un nombre de comprimés précis, et étiquetés avec des détails de posologie, notamment. Au Royaume-Uni, le prix de la prescription est forfaire. Dans ces pays ce système est souvent effectif depuis des années, voire des décennies.

Alors pourquoi pas en France ? Là encore, les pharmaciens ont des arguments à faire valoir. Pour Lætitia Hible, c'est une question d'organisation.

"Leurs systèmes de santé sont organisés différemment. Aux États-Unis, il y a des zones d'attente dédiées aux patients. Les officines françaises ne sont pas organisées pour cela. Un patient français va arriver sur une même ordonnance avec des traitements chroniques pour lesquels ils ne seront pas amenés à délivrer au comprimé, et pour des traitements aigus pour lesquels ce sera nécessaire. Je ne vois pas comment les pharmacies françaises pourraient s'organiser."

Pour Jean Fabre, il y a également du travail à faire du côté des patients.

"Certains patients reconnaissent les comprimés à prendre en fonction de la boîte. Quand il y a plusieurs comprimés blancs achetés à l'unité, cela pourrait poser problème dans l'organisation du patient dans son suivi du traitement. Pour parvenir à ce changement induit par le médicament vendu à l'unité, cela nécessite un changement de mentalité, une éducation du patient".

Néanmoins, les groupements ne rejettent pas en bloc la mise en place un jour de la vente de médicaments à l'unité. "L'État devra largement aider les officines financièrement et accompagner les pharmacies pour mettre une telle mesure en place", insiste Lucien Bennatan. En clair, les pharmacies ne sont pas prêtes l'instauration d'une vente de médicament à l'unité reposant sur leurs épaules.

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Commentaires
a écrit le 20/04/2017 à 9:32 :
nos voisins européens comme nous vendent depuis 20 ans les médicaments à l'unité, ou juste la quantité prescrite. C'est donc une volonté purement politique en France, et toujours cette manne tombe dans l'escarcelle des actionnaires laboratoires et l'état et aussi notre "vache à lait" pressée comme un citron la Sécurité sociale, quand aurons nous enfin une vraie décision de chasse au gaspi?
a écrit le 01/04/2017 à 19:22 :
@ Tom pharmacien
Je vous remercie de votre réponse argumentée et courtoise. Elle confirme bien la situation de pouvoir des laboratoires pharmaceutiques vis-à-vis des médecins, qui aboutit à de la surprescription et effectivement à de nombreux problèmes dus à la médication prescrite, dont malheureusement, nous avons tous des exemples dans notre entourage. Ce qui est un comble.
Il n'empêche que le gâchis induit par les conditionnements imposés n'est pas acceptable.
a écrit le 01/04/2017 à 17:34 :
Malheureusement certaines personnes voient les pharmaciens comme des commerçants, il faut être servi vite et bien surtout sans discuter par contre au moindre souci on sait leur retomber sur le poil!
Nombreuses prescriptions nécessitent d'être corrigées ou modifiées, le pharmacien a 50% de responsabilité dans la délivrance, c'est LE spécialiste du médicament.
Pour lutter contre le gaspillage, il en va de la responsabilité de chacun:
- les instances devraient uniformiser les conditionnements (tous à 28 ou à 30)
- le prescripteur doit respecter les durées de traitement (les conditionnements des antibiotiques sont prévus en fonction des indications)
- le patient n'est pas obligé de prendre tout ce qui est noté sur l'ordonnance à chaque fois s'il y a des restes à la maison
a écrit le 30/03/2017 à 19:52 :
Rien de nouveau sous le soleil.
Je constate quand même que quand j'achète un tube d'homéopathie 1.34 euros, le pharmacien perçoit 1.02 euros à titre d'honoraire de dispensation. S'il y a 5 tubes, 5 * 1.02 euros. Je pense que pour un euro, il pourrait peser 10 gélules...
Peut-être qu'à terme, il nous coûtera à tous moins cher d'avoir des pharmaciens fonctionnaires salariés que des professions libérales.
Je n'attends pas d'un pharmacien qu'il contrôle le médecin et ses prescriptions. Là où je peux avoir besoin de son conseil, c'est en automédication et, peut-être en parapharmacie.
Quant aux logiciels, ils se modifient très, très vite quand il faut.
Réponse de le 01/04/2017 à 17:51 :
Bonjour Gallia

Le contrôle de la prescription par le pharmacien est indispensable et permet bien souvent d'éviter des erreurs dramatiques.
Chaque délivrance n'aboutit heureusement pas à une intervention auprès du médecin, en revanche quand celle-ci est nécessaire le patient en est généralement reconnaissant.
Pour exemple cette semaine :
Médecins joints pour : prescription d'un antibiotique en surdosage avec risque élevé d'atteinte rénale; prescription d'une dose insuffisante d'anticoagulants en sortie d'hospitalisation après une embolie pulmonaire; tramadol prescrit par un dentiste pour traiter les douleurs dentaires d'un patient... épileptique (contre-indication absolue).

Ce contrôle, peu visible par le patient lorsqu'il n'y a pas de problème, est l'essence même de notre métier. Pour rappel l'iatrogénie médicamenteuse est responsable de plus de 100 000 hospitalisations et de 7 à 8000 décès annuels...
a écrit le 30/03/2017 à 15:50 :
Plutôt que de vouloir vendre des médicaments à l'unité, on ferait mieux de se reposer sur les pharmaciens, titulaires d'un doctorat et spécialistes des médicaments, pour mieux vérifier et corriger les prescriptions inadaptées, passer plus de temps avec les patients pour les éduquer... C'est ça qui permettra d'éviter le gaspillage et d'éviter des accidents médicamenteux coûteux pour la sécu. Le pharmacien n'a pas fait 6 ans d'études pour compter des comprimés !!
a écrit le 29/03/2017 à 17:53 :
Quid :
de la date limite du médicament, on peut vous vendre un médicament périmé.
des effets secondaires qui figurent sur les notices.
de la ressemblance de beaucoup de médicaments.
du nom dudit médicament.
a écrit le 29/03/2017 à 14:50 :
Mettre en avant comme argument pour repousser/refuser les médicaments à l'unité :
1) "Dans ces pays ce système est souvent effectif depuis des années, voire des décennies" : il y a un début à tout. On a déjà trop tardé pour adapté notre système aux réalités et aux besoins d'aujourd'hui.
2) "Pour Jean Fabre, il y a également du travail à faire du côté des patients" : Tellement facile de répercuter la soi-disante difficulté d'adaptation sur le dos des patients. Le patient s'adaptera.Les lobbyistes et pros, plus difficilement pour cause d'intérêts financiers.

Reste que ce ne doit pas être les lobbyistes, groupes pharmaceutiques, professionnels à imposer leur choix mais l'intérêt de la France et des français.

Les temps ont changé, les pratiques doivent également changer à tous niveaux. Reste qu'il nous faut un candidat crédible, déterminé et honnête. Ce qui réduit déjà les candidats.

Suite au prochain épisode !
Réponse de le 30/03/2017 à 15:52 :
Il vaut mieux utiliser les compétences des pharmaciens en tant que spécialistes des médicaments pour leur permettre de mieux vérifier et mieux corriger les traitements inadaptés plutôt que de leur faire compter des pilules... Les pharmaciens ne font pas un doctorat bac+6 pour ça !
a écrit le 29/03/2017 à 10:55 :
Je crois plutôt que les pharmaciens préfèrent vendre plus de médicaments en les vendant par boîtes qu'à l'unité. Ils vivent sur le dos de la SECU mais refusent de faire les ajustements nécessaires à sa pérennité. Quand le privé aura repris la SECU, ça sera mis en place sans leur consentement et sans contrepartie, il feraient mieux de se mettre à la page dès à présent!
Réponse de le 30/03/2017 à 15:53 :
Même réponse que plus haut !

C'est mieux d'utiliser les compétences des pharmaciens en tant que spécialistes des médicaments pour leur permettre de mieux vérifier et mieux corriger les traitements inadaptés plutôt que de leur faire compter des pilules... Les pharmaciens ne font pas un doctorat bac+6 pour ça
a écrit le 29/03/2017 à 10:39 :
On est à nouveau dans le syndrome du mieux ennemi du bien !!
a écrit le 29/03/2017 à 9:56 :
en gros les pharmaciens sont d'accord sur le principe, mais ne veulent rien faire, à part encaisser des subventions

toujours les mêmes arguments pour éviter de faire en France ce qui marche à l'étranger, ça ne serait pas à cause du poids des lobbys pharmaceutiques et les cadeaux reçus ?
Réponse de le 30/03/2017 à 15:54 :
A l'étranger ce sont des techniciens qui font ce travail, pas les pharmaciens titulaires d'un doctorat ! Il vaut mieux utiliser les compétences des pharmaciens en tant que spécialistes des médicaments pour leur permettre de mieux vérifier et mieux corriger les traitements inadaptés plutôt que de leur faire compter des pilules... Les pharmaciens ne font pas un doctorat bac+6 pour ça
a écrit le 29/03/2017 à 9:53 :
En Allemagne c'est effectif depuis très longtemps (j'y était salarié) .... je ne vois pas où est le problème !
Réponse de le 30/03/2017 à 15:56 :
A l'étranger ce sont des techniciens qui comptent les pilules pour les délivrer à l'unité, et il y a une rémunération pour ça !
On ne paye pas des docteurs en pharmacie bac+6 pour faire ce travail. Le rôle des docteurs en pharmacie, c'est de contrôler les traitements, les corriger en cas de problème, conseiller les patients...
a écrit le 29/03/2017 à 9:34 :
encore de la braillerie politiaque deplacee venant de gens qui n'ont jamais travaille
les produits tres chers sont deja produits en tres petites quantites voire a l'unite
reste les produits de grande consommation
si votre medecin vous prescrit 14 boites de doliprane dont vous n'avez pas besoin, unite ou pas unite, ca ne changera rien du tout ( sauf les couts de production a l'unite qui vont flamber, vu les couts des emballages, de la logistique, et des changements de process, tout ca pour gagner ' en theorie' 3cents)
le pb pour le doliprane, c'est le medecin
maintenant le pb de la secu, c'est pas la boite de doliprane ( d'ailleurs tres peu remboursee)
les pbs de la secu, tout le monde sait ou ils sont, mais personne ne veut s'en occuper, vu que c'est ' politiquement tres incorrect'
hint: pourquoi a t on cree les arh qui ne servent finalement a rien

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