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"Je ne sens pas l'industrie française déprimée" (Le Floch-Prigent)

Photo de Corentin Dautreppe

Propos recueillis par Corentin Dautreppe

Publié le 09 février 2014 à 21:07 - Mis à jour le 10 février 2014 à 14:54

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Il a purgé sa peine dans l’affaire Elf, en a fini avec 17 ans de procédures judiciaires et une étrange incarcération au Togo, à des fins politiques. Dans "Le mouton noir", son autobiographie, Loïk Le Floch-Prigent livre sa version des. faits, histoire de ne pas la laisser racontée par d’autres. Histoire aussi de se consacrer à ses passions : l’énergie, l’industrie, les gens.

Qu'est-ce qui vous décide aujourd'hui à publier "Le mouton noir" ?

Je me suis vu mourir au Togo. La taille de ma tumeur à la jambe augmentait, j'ai cru que j'allais y rester. Surtout, au moment où le pays m'a demandé une rançon de 9 millions d'euros, l'administration française a alors appelé ma femme pour lui demander combien elle pouvait mettre… J'avais cru que les responsables politiques, les magistrats, les décideurs français avaient compris que je ne m'étais pas enrichi personnellement. Je me suis donc dit qu'il allait falloir l'expliquer.

Dans votre livre, vous vous montrez très critique à l'égard des élites, énarques, polytechniciens, qui vous auraient fait payer votre parcours particulier.

C'est véritablement un mal français que de considérer que la légitimité d'une personne se forge entre 18 et 20 ans, et qu'elle est pérenne jusqu'à la fin des jours. C'est perpétué par les journaux, qui insistent sur le parcours scolaire, parlant de sa promotion, de son année de sortie… Au fond, c'est un peu ridicule.

C'est la même critique des élites qui vous pousse à dénoncer nommément plusieurs chefs d'entreprises français, coupables selon vous d'"horreurs" en Afrique ?

Je parle des hommes d'affaires qui font du mal à la France et à l'Afrique. Je les nomme dans mon livre, je n'ai pas peur de le faire. Ils n'ont pas le bon état d'esprit. Ils n'ont pas l'envie de développer la France et l'Afrique, mais agissent en fonction d'intérêts strictement personnels. Ces égoïsmes ne sont pas propres aux Français, mais existent aussi chez certains Africains.

Après votre détention au Togo, quelles activités professionnelles conservez-vous aujourd'hui ? Gardez-vous intacte votre envie d'entreprise ?

Je suis retraité, d'abord, puis j'exerce des activités de conseil dans l'énergie, et dans l'industrie en général, pour des entreprises. Quant à mon envie d'entreprise, un de mes anciens collaborateurs, Alain de Krassny - plus âgé que moi d'ailleurs - a récemment été chargé du dossier Kem One. On peut se dire qu'il n'est pas absurde de faire appel à moi, à des gens qui vont permettre à l'industrie de croître, plutôt qu'à des managers qui n'en sont pas.

"La question n'est pas de savoir s'il faut supprimer des emplois"

A quels managers faites-vous allusion ?

Ceux qui n'arrivent pas à comprendre qu'on ne raisonne pas avec des nombres, mais avec des gens. C'est eux qui portent leur entreprise, eux et leur motivation. La logique comptable qui consiste à dire : "le modèle n'est pas équilibré avec 5.000 personnes, ça marchera mieux avec 2.000 de moins" est absurde. Les salariés sont des êtres complets, la question n'est pas de savoir s'il faut supprimer des emplois, mais de se demander s'il y a un avenir pour le produit.

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Vous pensez que le secteur industriel a toujours un avenir en France ?

Je ne sens pas l'industrie déprimée, que ce soit nos ingénieurs, le secteur de la chimie, de l'énergie, l'ensemble de ce qui se fait ne me fait pas regretter ce qu'on peut voir du côté chinois, indien, américain. Les jeunes que je suis amené à rencontrer sont dynamiques, ce sont des gens qui m'épatent, ils ont l'imagination, la créativité, la compétence… Il y a de quoi s'assurer un avenir radieux ! On ne donne pas assez aux entrepreneurs les moyens et la confiance nécessaire pour se développer. Une réussite d'entreprise sur 10 est suffisante pour le développement d'un pays. Et pour ça, il faut prendre des risques. Même s'il arrive qu'on en prenne trop, comme c'a été mon cas.

On ne cible pas le bon problème en stigmatisant et diabolisant une technique "impie"

En terme de prise de risque, vous vous dites par exemple favorable à l'exploitation de gaz de schiste ?

Je suis favorable à la recherche de solutions car il ne faut pas s'interdire , pour des raisons idéologiques, de regarder dans la direction du gaz et du pétrole non conventionnels. On anticipe depuis des années l'"après pétrole", mais nous avons encore pour au moins 150 ans de pétrole et plus encore de gaz. Nous sommes capables, à l'heure actuelle, d'exploiter ces pétroles et gaz non conventionnels - dits de schistes - dans des conditions écologiques correctes. On ne cible pas le bon problème en stigmatisant et diabolisant une technique "impie", la fracturation hydraulique. Ce qu'il faut résoudre ce sont les conséquences du trop d'émission de C02, et donc, puisque la consommation mondiale de pétrole et de gaz ne va pas diminuer, ce sur quoi il faut travailler ce sont les moyens de le stocker, de le détruire ou de le transformer... C'est là-dessus qu'il faut concentrer les efforts.

C'est à l'État qu'incombe la responsabilité de soutenir cette prise de risque, selon vous ?

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On a vu que la théorie utilisée avec les nationalisations industrielles de 1981, selon laquelle l'État doit intervenir pour soutenir une entreprise en difficulté, puis repartir une fois le sauvetage accompli, avait été utilisée par Barack Obama aux États-Unis à la sortie de la crise financière de 2008. En théorie, le fait d'être à la fois favorable à l'initiative, à la prise de risque, et à apporter son soutien en cas de difficulté ne me parait pas absurde. Ensuite, bien sûr, il faut bien étudier la viabilité de l'entreprise, les débouchés de ses produits. Car l'excès inverse, soutenir une industrie qui n'est pas viable, ne mène à rien d'autre qu'à l'échec.

Propos recueillis par Corentin Dautreppe

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