Eau, gaz, électricité : le big data, enjeu crucial des industriels européens

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L'utilisation du big data permet aux utilities de mieux maîtriser la maintenance des infrastructures de réseaux de production, les fraudes et les paiements, explique Philippe Vié.
L'utilisation du big data permet aux utilities de mieux maîtriser "la maintenance des infrastructures de réseaux de production, les fraudes et les paiements", explique Philippe Vié. (Crédits : DR)
En Europe, les "utilities", ces sociétés qui produisent et distribuent l’eau, le gaz ou l’électricité, accusent un important retard dans le recours au big data par rapport aux autres types de grandes entreprises. L'utilisation des mégadonnées est pourtant nécessaire afin de réduire les coûts, surtout pour les énergéticiens dont beaucoup connaissent des difficultés, estime Philippe Vié, consultant chez Capgemini, directeur associé du secteur Energy Utilities.

La Tribune. Quel est le niveau d'utilisation des mégadonnées par les utilities comparé aux autres sociétés ?

Philippe Vié. Les utilities accusent un retard certain par rapport aux autres grandes entreprises, que ce soit en Europe, en Asie ou en Amérique du Nord. Parmi 1.000 entreprises interrogées sur leur utilisation du big data, dans une étude que nous avons réalisée, nous nous sommes notamment focalisés sur 100 utilities. Ces dernières sont en retard sur les projets data aboutis, ceux qui démarrent et même sur l'intention d'en lancer. Alors que l'industrie, par exemple, pratique une politique de data intensive.

Pourtant, l'intérêt des mégadonnées est évident pour toutes les utilities. Pas un seul manager ne nous a confié que le big data ne servait à rien. Ainsi, 75% de ces utilities considèrent que son utilisation apporte de la valeur. Mais, de l'intérêt au lancement d'un projet, il y a un écart significatif. Seules 32% des utilities ont vraiment commencé à mettre en place des initiatives. Ce retard est encore plus criant en Europe.

Comment s'explique ce retard plus fort en Europe?

Il faut prendre en compte la différence de taille des utilities. En Europe, elles sont plus grandes et pèsent quelques dizaines milliards d'euros de chiffre d'affaires. En Amérique du Nord, elles sont plus nombreuses et ont souvent une taille plus modeste. Ces entreprises américaines de l'énergie et de l'eau sont plus agiles, elles n'hésitent pas à se lancer dans des démonstrations de valeur, des expérimentations.

A San Diego, dans un salon dédié aux utilities, j'ai vu des dizaines et des dizaines d'initiatives dans le big data et les analytics, liées à la performance des opérations et à la gestion du réseau et infrastructure) notamment. Par exemple, en ce qui concerne la maintenance des réseaux, une utility américaine testait l'utilisation de données satellites pour pratiquer l'élagage prédictif ou surveiller l'état des lignes de transport ou de distribution d'électricité.

Est-ce la somme de données à gérer qui pose problème aux grandes utilities européennes  ?

Ce n'est pas forcément un problème de données plus nombreuses. En Europe, il y a moins de données recueillies, les projets sont moins avancés dans l'automatisation de la gestion des infrastructures et de la distribution, notamment. Les utilities ont beaucoup utilisé la business intelligence [outils et méthodes qui permettent de collecter, consolider, modéliser et restituer les données d'une entreprise pour permettre à un décideur d'avoir une vue d'ensemble de l'activité traitée, Ndlr]. Elles ont plus rarement valorisé leurs données clients ou opérationnelles.

Par ailleurs, les structures de gouvernance des utilities européennes sont lourdes: un projet dans le big data doit être impulsé par la direction stratégique, une gouvernance est demandée, un chef est nommé, une stratégie développée... Cela prend du temps. Ainsi, il y a peu d'initiatives locales pour démarrer des projets.

Les petites utilities américaines, quant à elles, vont voir du côté des startups. Elles regardent si cela donne des résultats, progressent par des initiatives qui se succèdent régulièrement.

Les Etats, actionnaires des utilities, poussent-ils en faveur d'un meilleur usage du big data ?

En France, on a une politique de transformation numérique, on essaie d'installer une filière française qui serait en avance sur d'autres pays. C'est un cas particulier. L'Etat dynamise le secteur numérique pour toutes les activités, dont les activités énergie au sein des utilities.

Mais ce n'est pas le cas ailleurs, y compris lorsque l'Etat est actionnaire. Ailleurs, les Etats investissent plus dans les réseaux, la décarbonation de l'économie que dans l'utilisation des technologies types big data ou analytics.

Il y a un autre problème qui constitue un frein à l'utilisation du big data: la protection des données personnelles. J'ai rencontré récemment l'opérateur d'une utility. Il m'expliquait que le big data l'intéressait. Mais sur 15 usages qui retenaient son attention, il a mesuré qu'il devait gérer les règles liées à la protection des données personnelles pour 8 d'entre eux, et notamment demander au client s'il pouvait utiliser ses données. C'est une contrainte de poids.

Les utilities sont-elles forcées d'utiliser le big data pour rester pérennes ?

Si elles ne bougent pas vers l'intégration des services et négligent le levier des nouvelles technologies, certaines utilities sont en danger. Elles sont forcées d'utiliser le big data à cause de la transformation et des ruptures dans leur secteur, du coût des énergies renouvelables en baisse. Mais aussi pour comprendre les besoins d'investissements dans les infrastructures, le renforcement nécessaire des réseaux, le changement des habitudes des clients qui consomment moins.

En outre, la santé financière des grandes utilities en Europe n'est pas bonne, en Allemagne notamment. Elles sont obligées de réagir de façon vigoureuse.

Les géants du big data peuvent-ils aider les utilities ?

Les analytics représentent un des éléments de la transformation numériques au sens large avec la décomposition de la chaîne de valeur, notamment. Cela laisse place à des nouveaux acteurs traitant les données pures. Google, Amazon ou encore Facebook arrivent.

L'association des utilities avec ces géants du numérique sera incontournable dans le futur. Les utilities vont vers plus d'accords pour utiliser les technologies de la donnée qu'apportent ces acteurs ou pour contrôler leur pénétration des marchés dans le futur. Ces écosytèmes sont l'avenir du secteur des utilities.

Quelles sont les utilisations du big data les plus rentables pour les utilities ?

La gestion des fraudes et des paiements. Par exemple, en Amérique du Nord, une détection automatisée a été mise en place à travers des technologies analytiques. Elles permettent de repérer les grands voleurs de courant que sont les producteurs de marijuana. Les cultures se font dans des sous-sols: chauffer et éclairer les plantations demande beaucoup d'électricité.

L'autre secteur rentable est celui de la maintenance des infrastructures et des réseaux de production. En utilisant les données, si possible les plus proches du temps réel de l'état des ouvrages, on peut prévoir les faiblesses, les pannes et congestions du réseau, et connaître les endroits où intervenir. Sans le big data, une politique systématique de maintenance est nécessaire et cela coûte cher.

Par ailleurs, C3 Energy, société spécialisée dans les analytics pour utilities a assuré qu'on peut gagner 300 dollars par point de distribution. Et la maintenance des infrastructures et des réseaux de production, combinée à la gestion des fraudes et des paiements, représente 70% des gains possibles.

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a écrit le 12/05/2015 à 14:18 :
Peut être le manque de concurrence ? en rapport avec la taille importante des groupes en Europe, qui ont créé des situations de monopole ou d'oligopoles.
Pas de concurrence = pas de remise en question et pas d'obligation de recherche d'optimisation, ou même de rentabilité si l'état se porte caution.
Pas besoin de benchmarking, de reengineering, etc... pour eux, il suffit de faire prix de revient + 20 % et si la clientèle est captive, on fait ce que l'on veut
Tant que les clients en ont les moyens et que la croissance est là tout va bien, après ça se complique.

Il existe peut être aussi plus de régulation en Europe, ce qui évite d'avoir à détecter et analyser des problèmes puisque on a pu les empêchés par une méthode préventive,
a écrit le 12/05/2015 à 11:44 :
Bonjour,
Le Big Data est important aussi pour les éléments suivants qui sont cruciaux :
- Gestion des stock halieutiques
- Gestion des forêt et espaces naturels
- Gestion des productions agricoles, des terres agricoles et des stocks
- Gestion des gaz à effets de serre et pollutions diverses
- Gestion des zones humides
- Gestion du trafic routier et de ses effets en terme de pollution, de croissance et flux migratoire pendulaires
- Gestion des productions entrantes et sortantes du territoire et corrélation avec leur taux de transformation (vente, écoulement en grande distribution ...). Études qui permettront notamment aux douanes de poursuivre les fraudes et les ventes au "black", voir même les vols et pertes fictives ainsi que les fraudes aux assurances.
Plus généralement tout ce qui se rapporte à la gestion du territoire et des productions de biens et de ressources se gère déjà de manière analytique et s’optimisera demain via des applications d'analyse et d'aide à la prise de décision via a des datawarehouse communément appelés Big Data à cause de l'échelle importante prise par le stockage de données à tout venant des 10 dernières années. Reste la question de la pertinence des données accumulées mis en relation avec leur coût et leur exploitabilité dans le temps. Tout le défi du Big Data en cour de gestation est là !! Cela laisse donc de nombreux créneaux d'investissement pour les entrepreneurs.

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