Engie vend Equans : sept questions pour comprendre un dossier ultra-sensible

Le géant de l'énergie a reçu ce lundi les offres officielles des candidats au rachat d'Equans, sa nouvelle entité dédiée aux services multi-techniques regroupant 74.000 collaborateurs. Il s'agit de la plus grosse opération de l'automne, avec une valorisation qui pourrait grimper à 6 milliards d'euros. Outre le montant du chèque, le dossier est très sensible de par sa forte composante sociale, à quelques mois de l'élection présidentielle. Qui est Equans ? Pourquoi Engie veut-il s'en séparer ? Qui sont les potentiels acheteurs ? Quid du calendrier ? Les enjeux de ce dossier décryptés en sept questions.

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(Crédits : Stephane Mahe)

Article mis à jour le 7 septembre à 8 heures

La rentrée 2020 avait été marquée par le début de la saga Suez-Veolia. La rentrée 2021 sera, elle, marquée par un autre récit de l'industrie tricolore : la mise en vente d'Equans, la vaste entité dédiée aux services multi-techniques récemment créée par Engie, dont la valorisation pourrait atteindre 6 milliards d'euros. La plus grosse opération de l'automne en somme. L'ex-GDF-Suez a reçu, ce lundi 6 septembre, les offres non engageantes des candidats au rachat. Et ils sont nombreux, car pas moins de six propositions sont attendues. Sont en lice, trois industriels français : Bouygues, Spie et Eiffage et trois fonds d'investissements étrangers : Bain Capital, Carlyle et le tandem CVC - PAI Partners. Engie n'a pas communiqué passur les candidatures, étant "tenu par un accord de confidentialité", mais a fait part du "grand intérêt du marché" pour sa filiale.

"Nous communiquerons plus précisément en temps voulu, possiblement au courant du second semestre", a indiqué le groupe.    

Sept questions pour comprendre les enjeux de ce dossier hautement sensible.

1 - Qui est Equans ?

La société Equans a été créée en juin dernier. C'est une entreprise de 74.000 personnes, réparties dans 17 pays, d'un peu plus de 12 milliards d'euros de chiffre d'affaires, pour un bénéfice compris entre 350 et 450 millions d'euros en 2019. Dirigée par Jérôme Stubler, venu de chez Vinci, cette nouvelle structure regroupe les deux tiers des activités de services d'Engie. On y retrouve des activités très hétéroclites. Equans oeuvre notamment dans les installations électriques, de chauffage, de ventilation et de climatisation, mais aussi dans la mécanique et la robotique ou encore dans le numérique et les services généraux. Fort de ces savoir-faire, elle revendique le rang de numéro deux mondial des services multi-techniques, derrière Vinci Energies.

2 - Pourquoi Engie souhaite-t-il s'en séparer ?

La mise en vente d'Equans s'inscrit dans une vaste réorganisation d'Engie, qui souhaite se recentrer sur ses activités d'infrastructures et les énergies renouvelables, où il accumule un certain retard par rapport à ses grands concurrents européens, que sont l'italien Enel et l'espagnol Iberdrola. Jean-Pierre Clamadieu, le président d'Engie avait ainsi annoncé dès l'été 2020 une nouvelle orientation stratégique, visant à simplifier le groupe et à donner un coup d'accélérateur sur les renouvelables et les infrastructures gazières et urbaines.

Lors d'une audition à l'Assemblée nationale le 30 juin dernier, Catherine MacGregor, aux manettes d'Engie depuis le 1er janvier 2021, s'est attachée à défendre la pertinence de cette scission, expliquant que "les métiers de services sont extrêmement différents des métiers des énergies renouvelables et des infrastructures". "L'intensité capitalistique est moindre, ce sont des contrats beaucoup plus courts, avec des rentabilités moins élevées et une attention au détail très élevée", avait-t-elle précisé.

Outre ce projet de scission en deux entités, la stratégie de recentrage d'Engie se traduit également par la vente de deux filiales : Endel, spécialisée entre autres dans les opérations de maintenance nucléaire, au groupe français Altrad, ainsi que GTT, une pépite technologique spécialiste du gaz liquéfié.

3 - Pourquoi est-ce un dossier si sensible ?

Outre le montant du chèque, c'est la question sociale qui rend le dossier si sensible alors que le groupe est détenu à plus de 23% par l'Etat français. Car, sur les 74.000 salariés que compte Equans, 27.000 sont employés dans l'Hexagone et répartis dans plus de 400 agences. La crainte des doublons, provoqués par un rapprochement avec un autre industriel, et de la casse sociale que cela engendrerait est très présente. Nombreux sont ceux qui gardent un souvenir amer de la fusion entre Suez et Gaz de France, qui a donné naissance, en 2008, à GDF Suez, rebaptisé Engie en 2015. La vision court-termiste d'un fonds d'investissement étranger ne rassure pas non plus. A seulement quelques mois de l'élection présidentielle, ce dossier est donc surveillé de très près par le gouvernement, qui sort à peine des nombreuses polémiques provoquées par l'offensive de Veolia sur Suez.

4 - Qui sont les potentiels acheteurs ?

Pas moins de six équipes sont en lice pour le rachat d'Equans. Elles ont jusqu'à ce soir pour remettre leur offre. Parmi les industriels, on retrouve trois équipes : Bouygues, Eiffage et enfin Spie, qui est accompagné par le fonds d'investissement américain Clayton Dubilier & Rice (CD&R) et Bpifrance. Tous travaillent sur ce dossier depuis presqu'un an.

Eiffage a officialisé son intérêt pour le dossier Equans dès le mois de juillet dernier. En rachetant Equans, Eiffage doublerait de taille : ses effectifs passeraient de 72.000 collaborateurs à 146.000 et son chiffre d'affaires franchirait la barre des 28 milliards d'euros, contre un peu plus de 16 milliards en 2020.  Son activité baptisée Eiffage Energie Systèmes, similaire à celle d'Equans, a réalisé un chiffre d'affaires proche de 4,5 milliards d'euros en 2020. ​​Malgré ce saut de géant, Eiffage s'est positionné seul sur ce dossier. "Depuis le début, on a dit qu'on irait seuls car on est convaincus qu'on est capable d'avoir une approche compatible [avec les attentes d'Engie] Il était impossible de monter ce projet en étant associé avec des gens qui n'auraient pas eu la même manière de faire", a récemment justifié son PDG, Benoît de Ruffray.

Bouygues, mastodonte du BTP avec un chiffre d'affaires de plus de 34 milliards d'euros en 2020, a officiellement confirmé son intérêt pour Equans le 26 août dernier, en marge de la présentation de ses résultats trimestriels. "Géographiquement les marchés d'Equans, Europe et Etats-Unis, correspondent aux endroits où l'on souhaite se développer", a argumenté son directeur général Olivier Roussat. Le chiffre d'affaires annuel du pôle Energies & Services de Bouygues ne s'élève qu'à 4 milliards d'euros, soit trois fois moins que celui d'Equans, mais l'opération lui permettrait de se hisser au rang de son grand rival Vinci. Le groupe familial se targue, par ailleurs, d'un niveau d'endettement historiquement faible et affiche un bénéfice gonflé par la vente de ses parts dans Alstom.

Spie est le dernier à s'être déclaré officiellement. Il est le plus petit des trois industriels avec un chiffre d'affaires de 6,6 milliards d'euros en 2020 et 45.000 salariés. Il s'est entouré de Bpifrance et du fonds Clayton Dubilier & Rice pour monter "une structure de financement équilibrée, associant dette et fonds propres". Sa petite taille ne limite pas son appétit, bien au contraire. Le groupe ambitionne de devenir "le champion européen, pure player des services multi-techniques" et a procédé au cours des dernières années à de multiples acquisitions : deux en 2020 et quatre en 2019. Comme tous les autres candidats, il n'évoque pour l'heure aucun montant.

Du côté des fonds, trois équipes se distinguent également : le tandem franco-britannique CVC PAI-Partners et deux américains faisant respectivement cavalier seul : Bain Capital et Carlyle. Ce dernier est celui qui détient le plus d'actifs sous gestion avec un montant avoisinant les 276 milliards de dollars, dont 150 milliards de dollars en capital-investissement. Il a déjà réalisé plusieurs investissements dans des entreprises françaises, comme Saverglass et European camping group.

Basé à Boston, Bain Capital gère, quant à lui, quelque 140 milliards de dollars d'actifs. Dans ce dossier, il met en avant son ADN industriel avec des équipes composées d'ingénieurs, et pas que de financiers. La société de gestion s'est, par ailleurs, déjà illustrée dans ce domaine avec l'acquisition, en 2012, du groupe suédois Bravida, spécialisé dans les systèmes électriques, de plomberie et de climatisation.

De son côté, le fonds d'investissement anglo-saxon CVC Capital gère quelque 115 milliards de dollars d'actifs. Récemment, il s'est renforcé dans le monde du sport avec des opérations dans le rugby, la course automobile ou encore le volleyball. Il planche sur une offre commune aux côtés du fonds tricolore PAI Partners, qui se targue d'être à l'origine de la constitution de Spie, avec le rachat en 2006 de la filiale française du groupe britannique d'ingénierie Amec.

5 - Pourquoi s'y intéressent-ils ?

Si le dossier Equans attise tant les convoitises c'est que cette future ex-entité d'Engie se positionne sur un marché en pleine croissance, porté notamment par les enjeux de décarbonation et d'efficacité énergétique. Par ailleurs, aujourd'hui, la plupart des entreprises et des collectivités ont externalisé la maintenance de leurs installations offrant aux prestataires spécialisés un marché de plusieurs milliards d'euros. Rien que dans l'Hexagone, il pesait 16 milliards d'euros il y a déjà cinq ans. Sur ce terrain, le potentiel d'Equans, qui a bénéficié d'un management moins attentionné ces dernières années et qui affiche la marge la plus faible du secteur, est XXL.

6 - Les industriels sont-ils préférés aux financiers ?

Dans ce dossier, très peu d'aspirants se livrent à des commentaires officiels. En revanche, leurs agences de communication, en off, n'hésitent pas à mettre en avant, leurs propres atouts dans ce dossier et les failles de leurs concurrents.

Du côté des fonds d'investissement, on affirme ainsi pouvoir aider Equans à relever le grand défi américain via une forte croissance externe. En parallèle, ces derniers pointent des synergies très coûteuses, d'importants risques de doublons dans les fonctions supports et en agences, et donc la potentielle casse sociale, dans le cas où le racheteur serait un industriel. Ils brandissent également le risque de blocage des autorités de la concurrence, qui pourrait ralentir un dossier, que la direction d'Engie espère boucler le plus rapidement possible.

De leurs côtés, les industriels mettent en avant leur drapeau tricolore alors que tout le monde garde encore en tête l'intervention, en janvier dernier, de Bruno Le Maire, ministre de l'Economie et des Finances, pour repousser le groupe canadien Couche-Tard qui souhaitait s'emparer de Carrefour, au nom de la "sécurité alimentaire", du pays. Les industriels ne manquent pas, non plus, de rappeler les promesses non tenues des fonds dans de précédents dossiers.

Toutefois, l'Etat actionnaire, qui soutient la création d'Equans et le fait que cette entité ait un avenir en dehors d'Engie, n'exclurait pas l'option d'un fonds d'investissement. L'attention sera notamment portée sur les enjeux d'emplois et de souveraineté, Equans ayant des activités de maintenance sur des sites sensibles.

Du côté des syndicats, là encore, aucune préférence sur la nature du repreneur ne se dégage franchement. "Il faut tout regarder. Nous ne sommes pas opposés à la reprise par un industriel français, même s'il faudra mesurer les risques de doublons. Nous ne sommes pas opposés non plus à un fonds, qui pourra garder les effectifs constants tout en voulant rentabiliser le système. Nous devons prendre le temps d'auditer chaque dossier pour déterminer quel est le meilleur", résume José Belo, coordinateur CFDT chez Engie.

7 - Quel est le calendrier prévu ?

Le représentant syndical redoute justement une précipitation du calendrier. A priori, une première sélection doit être réalisée, pour organiser par la suite un second tour, avec l'objectif de parvenir à une signature d'ici la fin de l'année 2021 et la réalisation officielle de l'opération courant 2022. "Mais des rumeurs laissent entendre qu'il ne pourrait y avoir qu'un tour unique avec un choix rapide d'un candidat, ce qui viendrait obérer la qualité du dialogue social", s'inquiète José Belo. "Il est hors de question de se faire dicter le calendrier pour des enjeux politiques et d'égo", insiste-t-il, en faisant référence à l'échéance de l'élection présidentielle et au renouvellement, ou non, de Jean-Pierre Clamadieu, dont le mandat de président du conseil d'administration arrive à échéance en 2022.

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Commentaires 5
à écrit le 07/09/2021 à 20:45
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Equans, beaucoup de promesses, de malfaçons...de mensonges, mais un bon système de facturation et des contrats bidons. A leur décharge, ce ne sont pas les seuls sur ce créneau !

à écrit le 07/09/2021 à 13:47
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Engie à beaucoup changé de stratégie sans être reconnu dans les métiers qui sont à vendre . Énorme erreur de stratégie car il devait devenir et être reconnu comme spécialiste au lieu de vouloir être des généralistes . Changé les responsables et le...

à écrit le 07/09/2021 à 8:44
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Les salariés vont être content d apprendre qu ils font les frais et sont la cariable d ajustement des défaillances stratégiques de leur management et pdg … la découpe entre actif rentable et «  non- rentable » est déjà écrite : le marché avec les act...

à écrit le 07/09/2021 à 8:37
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Bouygues avec son dossier TF1 /M6 me semble un peu « disqualifié » pour mener de front cet achat aussi, mais c’est un groupe qui « roule », pour Micron, tout est possible. A mon sens l’offre de Spie est la plus sérieuse : parce que c’est son « métie...

à écrit le 07/09/2021 à 7:38
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Pour simplifier; c est plus rentable d investir dans les energies renouvelables que de maintenir une poignee d entreprises heteroclite et de rentablite basse ou moyenne ,sans perspective de forte expansion

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