Métaux rares (1/3) : doit-on craindre pour l’approvisionnement ?

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Vingt-quatre des 36 matières étudiées par Alcimed posent des problèmes de RSE modérés ou avérés, analyse le cabinet.
Vingt-quatre des 36 matières étudiées par Alcimed "posent des problèmes de RSE modérés ou avérés", analyse le cabinet. (Crédits : Reuters)
[Série d'été 1/3] Indispensables à la transition énergétique et numérique, les métaux rares sont toutefois exposés à des risques géopolitiques, de responsabilité sociale et environnementale, voire d'épuisement des réserves qui font craindre d'importantes variations des prix.

Cobalt, tungstène, étain, mais aussi dysprosium, praséodyme, néodyme, etc.: lointains souvenirs des heures passées dans l'étude du tableau de Mendeleïev, parfois même complètement inconnus, ces noms sont pourtant ceux des matières premières indispensables au XXIe siècle. Utilisés dans la fabrication de véhicules électriques, batteries, panneaux solaires, éoliennes, mais aussi smartphones et appareils électroniques, quelques dizaines de métaux, dont une vingtaine de "terres rares", sont en effet à la transition énergétique et à celle numérique ce que le charbon et le pétrole étaient, respectivement, à la machine à vapeur et puis au moteur thermique. A l'échelle mondiale, leur demande croît, en entraînant une hausse exponentielle de leur production. Et même si les besoins futurs restent difficiles à mesurer, la courbe semble plutôt destinée à grimper en flèche tout au long des prochaines décennies.

Les experts inquiets

Depuis quelques années, plusieurs experts expriment donc des inquiétudes croissantes sur l'approvisionnement de ces matériaux. L'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques (Opecst) y a consacré deux rapports: un premier en 2011, relatif aux "tensions d'approvisionnement des terres rares",  suivi par un deuxième en 2016, portant sur "les enjeux des terres rares et des matières premières stratégiques et critiques". Le journaliste Guillaume Pitron, déjà auteur de documentaires sur le sujet en 2012, vient de publier quelque 250 pages d'enquête sur La Guerre des métaux rares. Le World Materials Forum a souligné à l'occasion de sa quatrième édition le "risque très élevé" pesant sur six métaux, qui selon une étude du cabinet de conseil Alcimed en concernerait même une dizaine. Et dans sa toute récente Stratégie d'utilisation des ressources du sous-sol pour la transition énergétique française, l'Académie des sciences insiste sur les importants besoins à venir pour la France, dont "le coût cumulé d'ici 2050 n'est pas très éloigné de celui des importations de pétrole qui seraient nécessaires si cette transition n'avait pas lieu".

Des métaux concentrés dans un nombre restreint de pays

Ces experts partagent globalement la même analyse. Une première préoccupation vient du risque d'épuisement des réserves existantes: pour certains métaux comme l'antimoine, l'étain et le chrome, au rythme de consommation actuel, elles seraient même inférieures à 17 ans, selon Alcimed. Si au niveau mondial l'exploitation d'autres gisements souterrains, voire sous-marins, semble théoriquement plus que possible, ses coûts potentiels pourraient néanmoins être élevés.

Un deuxième danger est de nature géopolitique. Les réserves exploitées de ces métaux stratégiques sont en effet concentrées dans un nombre restreint de pays, dont la Chine, qui contrôle notamment plus de 80% de l'extraction de terres rares, mais aussi le Congo, qui a le monopole du cobalt, et le Brésil, qui assure la quasi-totalité de niobium. Dans le cas de Pékin, cette situation monopolistique est même le résultat d'une véritable stratégie développée depuis les années 2000, explique Guillaume Pitron. La Chine a ainsi réussi, via la création de quotas d'exportation, qui ont contraint les industriels occidentaux à transférer leur production sur son territoire en joint-venture avec des entreprises locales, à remonter la chaîne de valeur de l'industrie utilisant ces matières. Afin de décourager le déploiement de projets miniers concurrents, elle a ensuite supprimé ces quotas, mène une politique des prix bas, constitue des stocks de matières et achète des mines de terres rares dans d'autres pays, dont elle retire la production du marché. Bien que la réussite de telles politiques demande l'existence d'infrastructures, d'une industrie locale et d'une main-d'oeuvre adaptée, les experts mettent en garde: rien n'exclut que d'autres pays tentent un jour d'imiter Pékin.

Des problèmes de RSE modérés ou avérés"

Le dernier risque pesant sur l'approvisionnement de métaux stratégiques concerne le coût environnemental et social de leur production. En raison de leur présence infinitésimale dans la roche, l'extraction des terres a un impact particulièrement lourd sur le paysage, mais aussi sur l'utilisation d'énergie. Les rejets toxiques et la radioactivité issus de leur raffinage polluent l'environnement et empoisonnent les populations locales, témoigne Guillaume Pitron. Au Congo, l'exploitation du cobalt, utilisé dans les batteries de smartphones, est associé au travail des enfants. Ainsi, vingt-quatre des 36 matières étudiées par Alcimed "posent des problèmes de RSE modérés ou avérés", analyse le cabinet.

L'opinion publique prend progressivement conscience de ces enjeux, obligeant des marques telles qu'Apple et Samsung, confrontées à la menace d'une aversion croissante pour leurs produits, à s'engager dans des démarches de traçabilité. Et le risque d'un durcissement soudain de la législation -tel que celui intervenu en 2017 en Chine à propos de l'importation des déchets- guette, y compris dans les pays aujourd'hui encore très permissifs, qui basculent progressivement vers une croissance qualitative. Or, la production limitée des métaux rares multiplie les effets potentiels de toute petite variation de l'offre ou de la demande sur les prix.

Continuer la lecture: Métaux rares: faudrait-il rouvrir des mines en France?

Fusion de terres rares en Chine

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Commentaires
a écrit le 27/08/2018 à 4:47 :
Les énarques ne sont pas trés compétants sur ce sujet ..
a écrit le 25/07/2018 à 8:40 :
Mr Trump peut continuer à gesticuler et à menacer, sur ce terrain-là des métaux et terres rares, comme sur d'autres, la Chine détient un quasi-monopole ... une des raisons pour lesquelles taxer les produits électroniques reviendrait à se tirer une ième balle dans le pied - Apple notamment étant OBLIGE de fabriquer la quasi-majorité de ses produits en Chine...
a écrit le 24/07/2018 à 23:59 :
On parle de metaux rares, mais n'existe aucun site d'achats de métaux rares de recuperation :tantale par exemple, quand au néodyme (aimants des disques durs) bien que d'une valeur proche de l'or, au maximum par manque de circuits ils finissent en ferrailles à 4,5 cmes le kg.
a écrit le 24/07/2018 à 16:41 :
L'extraction des métaux "rares" est partout possible, mais elle est particulièrement polluante. Les contraintes environnementales sont moins fortes en chine qu'ailleurs, d'où sa part de marché.
On peut tout à fait extraire des métaux rares en France, mais les populations ne sont pas prêts à accepter la pollution induite par une telle activité.
Les dirigeants occidentaux sont des démocrates, et ils écoutent leur peuple qui leurs disent "oui pour la technologie, mais pas de dommages collatéraux dans mon jardin".
La "courte vue" des dirigeants si facilement villipendée est celle du peuple qui veut préserver son environnement au détriment de celui de pays non démocratiques.
a écrit le 24/07/2018 à 12:26 :
il y a les nodules polymétalliques au fond des océans. on nous parlait de ça au Lycée. il y a quelques temps. :-)
la presse évoquait justement d'une énorme découverte par le Japon en avril dernier.
a écrit le 23/07/2018 à 22:22 :
C'est très bien d'en parler enfin :
https://www.youtube.com/watch?v=0anZ0wPVZCY&t=2
https://bfmbusiness.bfmtv.com/mediaplayer/video/guillaume-pitron-recoit-le-grand-prix-bfm-business-du-livre-eco-2018-3006-1086510.html
a écrit le 23/07/2018 à 21:26 :
C'est beau la mondialisation à courte vue, avec des dirigeants occidentaux (européens) qui se mettent à plat ventre devant la Chine. Chine qui est une grande démocratie, comme ils le savent. Où nous mènera la cupidité de quelques possédants ?
a écrit le 23/07/2018 à 19:11 :
Il faut déjà récupérer les vieux appareils pour en recycler les métaux rares, ou au moins les conserver dans une premier temps. On réutilise après.
a écrit le 23/07/2018 à 8:41 :
"Un camouflet pour la logique économique à courte vue: Comment la Chine a gagné la bataille des métaux stratégiques"

https://www.monde-diplomatique.fr/2010/11/ZAJEC/19832

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