Canal du Nicaragua : un jeu d'échecs géopolitique et bien des mystères

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Une vue de l'île Ometepe, sur le lac Nicaragua et, en arrière-plan, le volcan Concepción, toujours actif. Le site figure sur le tracé du futur canal des deux océans.
Une vue de l'île Ometepe, sur le lac Nicaragua et, en arrière-plan, le volcan Concepción, toujours actif. Le site figure sur le tracé du futur canal des deux océans. (Crédits : DR)
Les travaux titanesques de ce canal de 280 km de long, qui reliera deux océans, ont commencé. Il aura une capacité supérieure à celle de son concurrent de Panama. Mais bien des points du projet restent mystérieux.

Côte Pacifique, région de Brito, 22 décembre. Les surfeurs s'élancent sur les vagues et les backpackers se préparent à une "full moon party", loin d'imaginer qu'à quelques kilomètres de là, les officiels inaugurent le canal. Au bout d'une simple piste en terre, ils n'ont convié ni le corps diplomatique ni la presse indépendante.

Alors, cette chimère, envisagée depuis les Conquistadors, est-elle en train de se réaliser?

À ce jour, le mystère demeure entier sur les motivations de l'ancien guérillero Daniel Ortega, président du Nicaragua, et sur la capacité de l'investisseur chinois à concrétiser ce projet.

Mais des pouvoirs exorbitants ont été accordés à la Commission du canal qui peut exproprier n'importe qui n'importe où sur le territoire au prix cadastral, pour réaliser aussi bien des cultures intensives que des cimenteries.

Aujourd'hui encore, les études de viabilité technique, financière et écologique demeurent secrètes et le tracé change au gré d'intérêts particuliers. Experts, diplomates, journalistes se perdent en conjectures.

Un accord secret entre Ortega et les Chinois ?

Certains croient que ce projet hors norme se fera ; d'autres non, estimant même qu'il pourrait s'agir d'une vaste escroquerie. On sait seulement que le canal relierait les océans Pacifique et Atlantique en 280 km. Large de 500 mètres, il serait accessible aux Post-Panamax, porte-conteneurs mesurant jusqu'à 450 mètres et qui ne peuvent passer par Panama. Ils navigueront près du volcan Concepcion dont la dernière éruption remonte à 1957, puis sur le lac Nicaragua dont la profondeur n'atteint que quelques mètres alors que leur passage nécessite au moins 28 mètres !

Les risques de salinisation et de pollution menacent la plus vaste réserve d'eau douce d'Amérique centrale : ils ont été négligés. Selon ce contrat rédigé en anglais et dont l'arbitrage se ferait à Londres, HKND, la compagnie immatriculée à Hong-Kong de Wang Jin, a une concession de cinquante ans, renouvelable une fois. Si le canal ne se fait pas, la banque centrale devra indemniser HKND. S'il se fait, HKND ne verserait que 1 % des recettes, soit environ 10 millions de dollars par an. De plus, HKND peut vendre les droits du canal à qui il veut.

Pour toutes ces raisons, beaucoup de Nicaraguayens pensent qu'il y a un accord secret entre Ortega et Wang. Car le contrat ne s'arrête pas là. HKND doit également construire deux ports, un aéroport international, une zone franche, des routes, un chemin de fer, une cimenterie, une centrale électrique, des aciéries et même... un gigantesque complexe hôtelier !

Aujourd'hui, nul ne sait qui est Wang Jin et qui se cache derrière son groupe. Lors du lancement du canal, Daniel Ortega le présentait ainsi : « Voici le fantôme, en chair et en os !» Sa femme, la toute-puissante poétesse Rosario Murillo, claironnait : « Une très belle journée, chères familles nicaraguayennes. Voici le jour où les prophéties se réalisent, où les rêves se concrétisent.»

Fortune faite dans les mines d'Asie du SudEst, Wang Jin fonde Xinwei Telecom et rencontre la famille Ortega en Chine. En 2012, il signe un contrat de 300 millions de dollars pour un satellite de télécommunications qui n'existe toujours pas.

Pourtant, Xinwei a été la première société privée chinoise à lancer un satellite fin 2014, renforçant l'hypothèse de liens étroits avec le régime. N'ayant aucune référence dans les projets d'infrastructures, Wang Jin s'est adossé à China Rail-way Construction Corporation, entreprise publique de construction proche de l'armée. Aujourd'hui, HKND chiffre le canal entre 40 et 50 milliards de dollars, soit quatre fois le PIB du Nicaragua, mais des entreprises françaises de BTP l'estiment à une centaine de milliards. En comparaison, les droits de passage perçus par le Panama s'élevaient en 2013 à 1,85 milliard et les bénéfices depuis 2000 ont à peine atteint 9 milliards.

Une partie d'échecs géopolitique

Wang Jing pronostique le transit de 5100 bateaux par an, mais des experts estiment que l'ouverture de l'Arctique écourterait le trajet de Yokohama à New York de 3.000 km, changeant ainsi la donne. L'hypothèse d'un financement privé paraît donc irréaliste, la rentabilité étant peu probable.

Une seconde hypothèse voudrait que la société HKND ne soit qu'un faux nez du gouvernement chinois, bien que le Nicaragua n'ait pas de relations diplomatiques avec la Chine, ayant reconnu Taïwan.

Les diplomates français et de l'UE ne croient guère à ce projet, mais l'ambassade allemande et d'autres experts estiment qu'il entrerait dans la stratégie du « collier de perles».

Voulant sécuriser ses voies d'approvisionnement, la Chine bâtit des ports au Sri Lanka, au Pakistan, en Birmanie, au Bangladesh. Cet investissement lui offrirait deux bases stratégiques dans l'arrière-cour des États-Unis. Le silence des autorités étasuniennes intrigue. Humberto Ortega, frère de Daniel et ancien ministre de la Défense, souligne dans le New Yorker que ce canal ne pourrait être qu'une carte dont les Chinois joueraient dans leurs relations avec les Américains.

"C'est comme aux échecs, décrypte le chercheur allemand Heinz Dieterich de l'université de Mexico. La Chine dit : si vous essayez de mettre en place une politique d'endiguement dans notre entourage immédiat, sachez que nous pouvons le faire aussi avec le Nicaragua."

Inscrit dans la Constitution, ce projet ne peut être abrogé qu'avec une majorité des 2/3.

"Le canal est aussi une bonne excuse pour changer les lois", affirme Cindy Regidor, journaliste de La Prensa.

Un président passé du sandinisme à l'affairisme

Ce changement de constitution, au nom du canal, permet à Ortega de briguer de nouveaux mandats et de nommer comme juges des militaires. La plupart des observateurs suspectent Daniel Ortega d'être passé du sandinisme à l'affairisme. Ortega, qui avait déjà attaqué une banque pour financer la guérilla, serait-il en train de réussir le hold-up du siècle? Dora María Téllez, son ancienne ministre de la Santé, affirme dans le New Yorker :

"Avec Wang comme partenaire, Ortega pourra spéculer et gagner de l'argent avant même que la construction ne commence."

Dans un premier temps, les difficultés techniques et financières pourraient repousser ce projet sans que les deux parties ne renoncent à de fructueuses opérations. Dans la région de Brito, la Commission a voulu exproprier des Français, propriétaires de l'hôtel le plus luxueux du pays, le Morgan's Rock, n'y renonçant qu'après des pressions de l'ambassade.

D'autres projets sont envisagés, comme un golf à San Miguelito et la création de 26.000 hectares d'agriculture intensive dans la région de Rivas. Depuis des mois, des paysans dénoncent « la clique des Ortega et des Chinois».

Au bord du lac Ometepe, Roberto contemple la forêt où s'ébattent des singes hurleurs :

"Ici, ils veulent construire un complexe hôtelier de 1400 chambres. On nous fait miroiter des emplois, la croissance. Mais nous les petits, nous n'aurons rien. Ils ne feront pas le canal et les Chinois prendront nos terres."

Les Nicaraguayens n'ont pas oublié qu'Ortega, après avoir perdu l'élection présidentielle de 1990, s'était approprié des terres étatiques et des chaînes de télévision. Réélu en 2006, plébiscité en 2011, il est revenu avec ce slogan : « Chrétien, socialiste et solidaire». Mais il gouverne avec le patronat et l'Église qui lui sait gré d'avoir interdit l'avortement. Malgré cela, ses alliés demeurent inchangés. Son meilleur ami, le Venezuela, lui fournit environ 500 millions d'aides sous forme de pétrole dont Ortega use à discrétion.

"Le Nicaragua est une dictature confortable", affirme un étudiant, car même si ce pays de 6 millions d'habitants pointe parmi les plus pauvres d'Amérique, les habitants y vivent plutôt bien alors que le PIB pro capita ne s'élève qu'à 1904 dollars par an. Ortega sait qu'avec la chute des cours du pétrole et la crise sociale au Venezuela, cette aide cruciale pourrait disparaître. Il a donc besoin de nouveaux alliés.

Avec ce projet, il fait miroiter 50.000 emplois et un doublement du PIB ! Bien informé, le magazine Confidencial révèle que sur les 50.000 travailleurs requis, 12.500 seraient chinois, 12.500 de diverses nationalités et 25.000 Nicas.

Aujourd'hui, quelques centaines d'ouvriers s'activent vers Brito et le programme pour 2015 a été annoncé : construction des routes d'accès, expropriation des terrains et début de l'excavation pour une ouverture en 2020.

Pourtant, bien malin qui peut prédire le devenir de ce projet. Mais le plus probable est qu'émergent d'abord des complexes touristiques, des zones franches, des cultures intensives, des ports et, peut-être un jour, le canal qui est presque une obsession pour les Nicaraguayens. Cortes écrivait déjà que celui qui contrôlait le passage entre les deux océans était le maître du monde...

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Commentaires
a écrit le 28/05/2015 à 19:19 :
Quelqu'un peut-il nous expliquer comment le lac Nicaragua, situé à 34 mètres au dessus du niveau de la mer, peut être envahi par l'eau salée ?
Je suis sûr que les " pauvres paysans " expropriés pour la construction, ont un fort accent yankee, comme d'habitude, à chaque fois qu'un coup foireux s'organise !
a écrit le 14/03/2015 à 11:29 :
C'est juste un crime contre l'humanité ce projet. Je n'ose même pas imaginer les dégats sur la faune et la flore qui sont comparables aux parcs naturels du Costa Rica et dont les populations vivent. Le projet démarre côté Atlantique à San Juan del Sur. Pour y être allé, c'est pour moi impensable qu'on fasse démarrer ce projet à cet endroit. C'est comme si on commençait un tel canal dans la baie de Saint-Tropez. Et le passage dans le lac Nicaragua c'est juste inimaginable. Creuser dans un lac qui est une réserve d'eau naturelle, devant un site naturel d'exception, pour faire passer des supers tankers... je sais pas comment des gens peuvent avoir juste l'idée. On dirait que le tracé est fait exprès pour détruire le pays.
a écrit le 11/03/2015 à 18:28 :
La construction du canal est un crime contre la flore, la faune, le Lac, une partie de la
population, donc 100% condamnable!
En plus, Noriega semble avoir retourné sa veste, avec seulement 10 millions de rentrée
annuellement,... laissez-moi rire ("combien dans sa poche"?) !!!
a écrit le 11/03/2015 à 14:31 :
Vous ne connaissez pas les Chinois et vous allez apprendre à les connaitre, les créateur du jeu de Go et les descendants du SUN TZE.
a écrit le 05/03/2015 à 7:15 :
Dubitatif et perplexe, la lecture de cet article bien ficelé, donne à penser que l'équilibre mondial pourrait se faire là. Mais quid des effets collatéraux de ce projet pharaonique et en dehors même des intérêts de certains, militaire, écologique, politique, humain, un sacré puzzle que ce canal, pourtant nécessaire pour l'avenir de transport maritime mondial .. bref : a suivre !
a écrit le 04/03/2015 à 20:12 :
Espérons que cela ne se fera pas.... et ce uniquement pour des raisons évidentes d`écologie... un vrai massacre en perspective... tout cela pour enrichir quelques milliardaires
a écrit le 04/03/2015 à 16:20 :
Une vaste arnaque. Comme le socialisme du 21 ième siècle de Chavez au Venezuela.

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