Le renforcement des contrôles aux frontières de l'UE menace les aéroports français d'engorgement

Files d'attentes interminables pour passer la frontière, vols retardés, énervement des passagers... Le transport aérien français s'inquiète de voir se reproduire ce scénario, déjà entrevu à Roissy lors des vacances de Noël, alors même que le niveau trafic de 2019 n'a toujours pas été récupéré. D'autant que la situation pourrait se tendre encore davantage cette année avec la mise en place par Bruxelles du système d'entrée/sortie (EES) pour renforcer le contrôle des frontières extérieures de l'espace Schengen.

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Le transport aérien français craint un nouvel allongement des files d'attente avec l'EES.
Le transport aérien français craint un nouvel allongement des files d'attente avec l'EES. (Crédits : (c) Copyright Thomson Reuters 2011. Check for restrictions at: http://about.reuters.com/fulllegal.asp)

ll y a un an, après un an de black-out, le transport aérien a doucement repris des couleurs à partir du printemps 2021. Et avec le retour du trafic, une menace s'est faite peu à peu sentir : celle de l'engorgement des aéroports au passage des frontières avec le contrôle des documents sanitaires. Si le chaos annoncé l'été dernier n'a pas eu lieu, la situation s'est avérée tendue cet hiver avec plus d'une cinquantaine de vols retardés en raison des temps d'attente nécessaires pour passer les aubettes de la police aux frontières. Elle pourrait se compliquer encore davantage avec l'introduction de nouvelles dispositions dans le cadre du renforcement des frontières extérieures de l'Union européenne, plus exactement la mise en place d'un système de contrôle électronique des entrées et des sorties (EES).

L'arrivée de l'EES est largement revenue dans les échanges qui ont animé l'assemblée générale du Board Airlines Representatives (BAR France), l'association des compagnies aériennes étrangères basées en France, le 25 janvier. Jean-Pierre Sauvage, son président, s'est fait fort d'en pointer les risques potentiels pour la connectivité et la fluidité du transport aérien déjà mises à mal : "Considérant la problématique présente posée par la réduction des effectifs de la PAF (police de l'air et des frontières), ce ne n'est pas sans inquiétude que nous voyons arriver l'échéance de la mise en œuvre de cette disposition. Allons-nous nous retrouver dans des situations similaires connues lors de l'installation des PARAFE (système de passage automatisé rapide aux frontières extérieures) ?"

"En 2021, les conditions (de passage à la frontière) se sont fortement dégradées par rapport à 2019. Nous avons saisi le ministère de l'intérieur par écrit début décembre 2021. Et sur ces entrefaites, est également apparu le problème de l'EES", a résumé pour sa part Augustin de Romanet, PDG du groupe ADP (Aéroports de Paris). Selon le patron des aéroports parisiens, il est ainsi écrit dans les documents internes du ministère de l'Intérieur que l'EES pourrait doubler les temps d'attente lors de sa mise en service.

La crainte aurait pu être encore plus forte si le système était entré en service au printemps, soit juste avant la période la plus chargée de l'année, le tout dans un contexte de reprise du trafic. C'est donc au grand soulagement des acteurs du transport aérien que l'introduction de l'EES a été repoussée à septembre.

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Bornes d'enregistrement avant la frontière

Dans les faits, l'EES se présente sous la forme de bornes électroniques disposées en amont du passage de frontière - les aubettes de la PAF et les systèmes automatisés PARAFE en France. Les passagers non-ressortissants de l'Union européenne et en provenance d'un pays tiers devront s'y enregistrer - vérification de documents de voyage, identification biométrique - avant de pouvoir se présenter aux contrôles. Le système enregistrera également les refus d'entrée. Le processus est répété pour la sortie de l'espace Schengen.

Cette gestion électronique doit permettre aux Etats membres de renforcer le contrôle de leurs frontières, avec la détection automatique les dépassements de durée de visa ou la possibilité d'accéder à un historique des déplacements dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et les formes graves de criminalité. Bruxelles estime que cela doit aussi amener de la fluidité simplifiant le contrôle effectué en aval de la borne automatique.

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Craintes exacerbées sur la France

Outre le fait d'ajouter une nouvelle étape dans le parcours passager qui comprend déjà le poste inspection-filtrage et le passage de la frontière, les acteurs se montrent inquiets de l'impact spécifique que pourrait avoir l'EES en France.

Les choix techniques faits par le ministère de l'Intérieur dans le cahier des charges pour la fourniture des bornes EES, obtenue par Thales, sont ainsi interrogés : "Contrairement à l'Italie, l'Espagne, les Pays-Bas, l'EES ne fera pas gagner beaucoup de temps puisque les contrôles qui seront faits au kiosque de départ ne seront pas suffisamment nombreux pour gagner du temps lorsque le policier se trouvera en présence du dossier de la personne."

Augustin de Romanet et Thomas Juin, président de l'Union des aéroports français (UAF) ont fait remonter ces griefs place Beauvau, et le patron des aéroports parisiens assure avoir été entendu malgré quelques hésitations, le ministère ayant déjà déposé sa demande d'autorisation de traitement informatisé auprès de la Commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL). Un travail d'optimisation des choix techniques est ainsi en cours.

La question du financement est également en jeu. Les coûts d'installation devraient être couverts par l'Etat, avec l'appui de fonds européens. En revanche, les coûts d'exploitation pourraient revenir aux aéroports. A cela, Augustin de Romanet met une condition : "Le meilleur moyen pour que le travail soit optimisé, c'est que les aéroports ne commencent pas par dire qu'ils vont financer le fonctionnement de quelque chose qui va dégrader le service. Nous avons exprimé le fait que nous pourrions le financer le jour où nous aurons la certitude que le service serait, a minima, non dégradé." Ces coûts de fonctionnement sont évalués par les aéroports à 4.000 euros par an, une plateforme moyenne comptant une trentaine de machines, soit 120.000 euros annuels, et le groupe ADP environ 300.

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Des frontières déjà engorgées

Selon plusieurs acteurs présents lors de l'assemblée générale, l'EES est d'autant plus problématique qu'il vient se superposer à une situation déjà délicate. Un constat fait notamment par Damien Cazé, directeur général de l'aviation civile (DGAC), qui lie les difficultés rencontrées cet hiver à la modification des habitudes de voyage : "Nous avons eu des mouvements non anticipés de voyageurs qui font que les services du ministère de l'Intérieur, les aéroports et la DGAC ont été très largement pris au dépourvu avec des pointes qui ont dépassé celles de 2019 alors que nous ne l'anticipions pas du tout. Surtout, il y a eu une variabilité en fonction de la semaine, très inédite, qui fait que nous avons eu des temps d'attente aussi insupportables, des avions qui sont partis sans des voyageurs et des voyageurs qui, légitimement, étaient très agacés."

Le diagnostic diffère quelque peu chez les acteurs opérationnels présents lors de l'assemblée générale du Bar France. Ils rappellent surtout que les effectifs de la PAF ont diminué dans les aéroports au cours de l'année 2020, alors que le trafic était quasiment à l'arrêt, mais qu'ils ne sont pas remontés en puissance depuis, malgré le retour des passagers et des voyages internationaux. Selon eux, ce manque de personnel est en partie responsable des embouteillages devant les aubettes de police connus cet hiver, en sus de problèmes de management et d'organisation du travail. Une situation qui tend à se répéter, ce qui est jugé inacceptable par Jean-Pierre Sauvage, entre autres. Pour Augustin de Romanet, à l'heure actuelle, rien n'indique que la place Beauvau réaffecte des policiers pour renforcer le dispositif de contrôle aux frontières et améliorer la fluidité.

Cette question des effectifs est également exacerbée par l'allongement des temps de contrôle de la PAF, avec la vérification des documents sanitaires en sus des documents de voyage. En décembre, Marc Houalla, directeur de l'aéroport de Roissy, expliquait que ceux-ci avaient été multipliés par cinq, passant de 30 secondes en moyenne à plus de deux minutes.

Une mission de l'Inspection générale de l'administration a tout de même été lancée le 10 décembre, avec comme objectif de produire un rapport dans les quatre mois. Petit bémol néanmoins : selon des connaisseurs du dossier, les inspecteurs seraient venus visiter Roissy en semaine, une fois la pointe de trafic du matin terminée. Or, celle-ci concentre la grande majorité du trafic de la journée avec un phénomène de pic plus important qu'avant la crise.

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Vers des civils dans les aubettes

Le patron du groupe ADP entrevoit tout de même une bonne nouvelle à moyen terme. En se basant sur les déclarations faites le 10 janvier par le Président de la République, Emmanuel Macron, sur l'organisation de la police, il estime que le ministère de l'Intérieur s'oriente vers le fait de confier ces missions à des personnels civils, qui travailleront 35 heures. Si cette option se confirme, Augustin de Romanet s'attend à un "lent mouvement" le temps que la réforme se mette en place, durant lequel les temps d'attente à la police aux frontières vont continuer à être "moyens". Il a ainsi déclaré : "La situation va évoluer dans un sens qui va à terme nous être très favorable, mais il va avoir un temps de latence qui peut durer une douzaine de mois minimum."

Augustin de Romanet se veut en tout cas optimiste, assurant que tous les sujets de préoccupation pour les passagers et les compagnies aériennes "semblent parfaitement appréhendés" par les aéroports, ainsi que par la DGAC avec qui le dialogue est régulier. "Nous sommes à un point A qui n'est pas du tout optimal. Mais le point B, dans deux ans, ce sont des personnels civils qui travaillent plus avec un EES efficace. Maintenant, pour aller du point A au point B, il faut continuer à se retrousser les manches", a-t-il conclu.

De son côté, Damien Cazé a rappelé que l'enjeu majeur se profile dans deux ans avec la tenue des jeux olympiques : "Il faut que nous puissions déployer d'ici là des solutions innovantes. Nous serons à vos côtés pour essayer de trouver des financements, de faire sauter les verrous réglementaires. Il faut que nous soyons audacieux [...], et non pas à la remorque des pays les plus innovants qui soient en Extrême-Orient, en Israël ou ailleurs."

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Commentaires 6
à écrit le 29/01/2022 à 20:18
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Même en 2020 au début de la pandémie quand on allait tous mourir et en 2021 avec le passe sanitaire de discrimination sociale et politique, les frontières n'ont jamais été fermées et beaucoup de connaissances m'ont rapporté qu'il n'y avait aucun cont...

à écrit le 29/01/2022 à 13:33
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Le monde d avant c est fini …. Et puis si c est pour importer des covid es qui trichent avec le pass…. Ras le bol de cette masse de consommation effrénée qui va dans ce le mur … oui aux touristes de qualités et lucratifs ( comme en Italie) non aux to...

le 31/01/2022 à 9:11
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@brehat: je ne vois pas en quoi des touristes en sandale et camping seraient à ostraciser. Nous avons visité en famille villes, sites, musées, ..., en respectant le savoir-vivre et les coutumes locales, de nombre de pays d'Europe, sans leur nuire. Q...

à écrit le 28/01/2022 à 22:40
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Je me réjouis une nouvelle fois de ne plus prendre l'avion. Les aéroports sont une annexe de l'enfer 😠

à écrit le 28/01/2022 à 18:58
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toujours à se plaindre.....l' UE a besoin de modèle unique de gestion des frontières comme les USA, le Canada ou l'Australie et on pas un modèle sui repose sur les états! Eh oui, il faut savoir ce que l'on veut:)

à écrit le 28/01/2022 à 17:32
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Le plus absurde, c'est qu'on voudrait surtout des contrôles aux frontières pour juguler l'immigration abusive. On n'en a rien à faire, de leur virus

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