« Jouer avec le feu », « La Voyageuse », « Jane Austen a gâché ma vie »... Nos critiques cinéma de la semaine
Vincent Lindon dans une fable sociale et politique, Isabelle Huppert à Séoul, Charlie Anson et Camille Rutherford dans une comédie romantique un poil maladroite, une immersion au collège Georges-Clemenceau dans le 18e arrondissement parisien : nos critiques cinéma de la semaine.
Aurélien Cabrol avec Charlotte Langrand
Découvrez nos critiques cinéma de la semaine.
LTD/Capricci ; Felicita/Curiosa Films/France 3 Cinema ; Dean Médias
Jouer avec le feu, de Delphine et Muriel Coulin, avec Vincent Lindon, Benjamin Voisin, Stefan Crepon, Maëlle Poésy, Arnaud Rebotini. 1 h 50. Sortie mercredi. (Crédits : LTD/Felicita/Curiosa Films/France 3 Cinema)
Vincent Lindon serait-il le père idéal pour les scénaristes et cinéastes français ? Après Julia Ducournau (Titane), Stéphane Brizé (Un autre monde) et Nicolas Boukhrief (Comme un fils), entre autres, c'est au tour de Delphine et Muriel Coulin de faire appel à l'acteur pour incarner un père courage dans leur quatrième long-métrage, Jouer avec le feu. Adapté du roman Ce qu'il faut de nuit, de Laurent Petitmangin, c'est le portrait d'un homme et de ses deux fils à l'orée de l'âge adulte, qui vivent en Lorraine sous le même toit après le décès de leur épouse/mère. Malgré cette absence pesante, ils mènent une existence banale, au rythme des matchs de foot de l'un, des études littéraires de l'autre et du travail de cheminot de nuit du père de famille, par ailleurs ancien syndicaliste impliqué.
Jusqu'au jour où il s'avère que Félix, dit « Fus » (Benjamin Voisin), s'est rapproché de groupuscules d'extrême droite identitaires et virilistes musclés, partisans d'un « ordre nouveau » et adeptes survoltés de MMA (pour mixed martial arts, un sport de combat à mains nues ultra-violent). Pour Pierre, le père, c'est un choc, comme pour son autre fils, Louis (Stefan Crepon), au moment où ce dernier doit quitter le domicile familial et rejoindre Paris pour y poursuivre des études supérieures.
Comment accepter que soient ainsi oubliées et niées les valeurs humanistes qu'un père croyait avoir transmises à son fils ? Faut-il accepter sans rien dire ou tenter de le convaincre qu'il fait fausse route ? Les sœurs Coulin s'intéressent moins aux causes de cette attirance pour l'extrémisme qu'aux dommages intimes, affectifs et relationnels qu'elle entraîne dans cette cellule familiale auparavant soudée par la disparition de la mère. Les certitudes vacillent, le socle commun qu'on croyait indestructible se fissure.
C'est précisément cet abîme qui s'ouvre que raconte avec finesse et complexité Jouer avec le feu. Et par petites touches successives, comme cette table de repas, symbole de la vie en famille, à laquelle on ôte une rallonge pour signifier un départ, un deuil à faire. D'ailleurs, le quatrième personnage principal de ce film aussi attentif aux êtres qu'aux choses qui les entourent et les racontent n'est autre qu'une maison, celle de Pierre et de ses deux fils.
Au centre du récit irradie le personnage qu'incarne Vincent Lindon, qui revêt avec vraisemblance les habits d'un homme de la rue avec lequel il est difficile de ne pas être en empathie.
Maison hantée par le fantôme maternel, maison d'un bonheur tranquille malgré tout et qui se transforme peu à peu en un lieu fracturé, témoin des ruptures et des affrontements. Les chambres accolées des deux frères et le mur qui les sépare, les fenêtres que l'on franchit pour s'enfuir, le portail et l'allée figurant ceux d'un château protecteur et tant d'autres aspects révélés par la mise en scène.
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Et puis au centre même du récit irradie le personnage qu'incarne Vincent Lindon, qui revêt avec vraisemblance, comme chez Stéphane Brizé notamment, les habits d'un ouvrier, d'un homme de la rue avec lequel il est difficile de ne pas être en empathie. Le récit se fait d'ailleurs du point de vue de ce père fragilisé, atteint dans ses convictions. Quand vient le temps d'un procès, on songe inévitablement au beau personnage de Philippe Noiret dans L'Horloger de Saint-Paul, de Bertrand Tavernier, qui dans des circonstances un peu similaires se déclarait « solidaire » de son fils. Les sœurs Coulin explorent à leur tour et à leur manière sensible les tréfonds des liens du sang qui sont d'abord et avant tout les liens du cœur.
La Voyageuse, de Hong Sang-soo, avec Isabelle Huppert, Lee Hye-young, Kwon Hae-hyo, Ha Seong-guk. 1 h 30. Sortie mercredi. (Crédits : LTD/Capricci)
Et de trois ! Avec La Voyageuse, Isabelle Huppert poursuit sa fructueuse et singulière collaboration artistique avec le cinéaste coréen Hong Sang-soo. Ce tropisme asiatique est certes partagé par d'autres actrices et acteurs français comme Catherine Deneuve, Romain Duris ou Juliette Binoche, entre autres. Mais désormais le tandem Huppert-Hong a plusieurs longueurs d'avance.
L'actrice cultive cette complicité, comme jadis elle fut l'interprète favorite de Claude Chabrol. Cette fois, elle s'appelle Iris et s'improvise professeure de français à domicile pour des habitants de Séoul désireux d'apprendre la langue. Le tout dans des conversations en anglais... On ne saura rien ou presque de cette femme, d'où elle vient, son passé, ses motivations. Seuls son gilet vert acide qui parvient à s'accorder avec le béton ciré d'une terrasse, son chapeau estival et sa petite robe à fleurs la caractérisent à nos yeux comme à ceux de ses élèves. Avec en outre une tendance à faire la bise à tout bout de champ, pratique qui surprend quelque peu ses interlocuteurs coréens.
Mais son goût sans retenue pour un alcool de riz fermenté local, le makgeolli, qu'elle boit par bouteilles entières, est la preuve drolatique de son intégration. Toutes ces rencontres improbables font le charme indéfinissable de ce film que l'on serait bien en peine de ranger dans une catégorie précise. Mais on est définitivement séduit par ce nouveau voyage d'Isabelle H. en Corée du Sud. Nul doute qu'il y aura un prochain épisode. On l'attend avec impatience.
Jane Austen a gâché ma vie, de Laura Piani, avec Camille Rutherford, Pablo Pauly, Charlie Anson. 1 h 34. Sortie mercredi. (Crédits : LTD/ Les Films du Veyrier et Sciapode)
Agathe ne vit pas dans le « bon siècle ». Chez elle, l'imaginaire a pris le pas sur la réalité : elle écrit sans jamais finir ses histoires, travaille dans une librairie anglophone en rêvant de vivre comme dans un roman de Jane Austen et attend de tomber amoureuse de façon romanesque. Lunaire, frustrée et angoissée, elle se rend en Angleterre pour participer à une résidence d'auteurs. Ce séjour chez les descendants de Jane Austen comblera-t‑il ses espoirs d'amour et d'écriture ?
Cette comédie romantique est comme son héroïne : attachante, anachronique et parfois maladroite. Elle fait le pari d'associer la comédie de mœurs contemporaine à la française et la comédie classique à l'anglaise, touchant parfois son but, parfois pas, posant dans la campagne britannique des papys un peu barrés, des amoureux un brin arrogants et... des lamas. Cet imbroglio de quiproquos loufoques au dénouement hélas un peu attendu s'achève par la grâce de quelques minutes avec Frederick Wiseman en special guest, qui aidera finalement cette Bridget Jones franco-britannique à grandir.
Château rouge, d'Hélène Milano. 1 h 47. Sortie mercredi. (Crédits : LTD/Dean Médias)
Présenté lors du dernier Festival de Cannes, le documentaire d'Hélène Milano Château rouge se déroule en immersion au sein du collège Georges-Clemenceau, rue des Poissonniers à Paris (18e), non loin de la station de métro qui donne son nom au film. Kamel, Tanina, Léna, Bilel et leurs camarades de classe de troisième ont un an pour choisir la filière la plus adaptée à leurs envies et désirs. Aidés en cela par une équipe pédagogique aux petits soins, depuis Véronique, la principale du collège, jusqu'aux enseignants, psychologues et conseillers d'éducation.
Ils ne sont pas de trop pour faire face aux interrogations, aux doutes, aux angoisses et aux espoirs de ces adolescents en devenir. Heureusement débarrassé de toute voix off envahissante, Château rouge met en avant la parole des uns et des autres pour mieux cerner la personnalité de chacun. Cette année charnière est comme un condensé d'un âge de tous les possibles : « Je ne sais pas encore ce que je suis vraiment », dit l'un des collégiens. La cinéaste fait ainsi et avec beaucoup de délicatesse le subtil portrait d'une génération.