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Christophe Perruchas, Anne Tyler, Gilles Bornais... Nos critiques littéraires de la semaine

Juliette Einhorn, Olivier Mony, Anne-Laure Walter et Alexis Brocas

Publié le 03 juin 2025 à 13:00 - Mis à jour le 06 juin 2025 à 12:45

Notres sélection littéraire de la semaine.

Notres sélection littéraire de la semaine.

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La Tribune Dimanche

N145 ● 12 juillet 2026

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« La Fabrique des timidités », de Christophe Perruchas, « Trois Jours en juin », d'Anne Tyler, « Les Aventuriers de la nage », de Gilles Bornais... Découvrez notre sélection littéraire de la semaine du 2 juin 2025.

« La Fabrique des timidités », deChristophe Perruchas

Comment écrire un moment qui n'a pas eu lieu  ? Entrer dans le corps d'une absence  ? Après Sept Gingembres et Revenir fils, Christophe Perruchas narre une mue intranquille. De quelle façon, le temps de quatre étés vendéens, entre 1990 et 1994, il s'est colleté au réel, au spleen et à l'idéal dans le même geste, au rythme foutraque de la vie en camping, pour gagner de l'argent en vendant des chouchous sur la plage, menant pour ainsi dire une double vie.

Il y a, d'abord, le Christophe « extérieur », débrouillard et inventif, qui se fond dans le petit groupe de vendeurs et se révèle à lui-même à travers cette camaraderie gouailleuse, approfondie chaque été pendant les deux mois de la « saison »  : le grand ami Yvan, dit le Gros ; les airs de guitare de Lapin et les crises d'angoisse de son frère Didi ; les confidences échangées sous la tente sur leurs frères handicapés avec celle dont le surnom, « la Oie », restera mystérieux.

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Mais si ce jeune-homme-là a « trouvé son son » - ce cri qu'il pousse, gueulant comme un loup, pour s'annoncer sur la plage, devenant la mascotte des estivants -, l'autre Christophe, invisible celui-là, se blesse sur les angles pointus de son histoire intérieure  : Anne, une camarade de classe, et lui s'aiment depuis leurs 15 ans, mais ils préfèrent laisser leur idylle flotter « dans les infranchis », la vivre par lettres.

La mer, le ciel, tout est « bleu-Anne ». Les deux jeunes gens voient, dans cet amour absolu, intouchable et désincarné, une façon de s'aiguiser chacun de son côté. Christophe se scinde alors en deux. La vie rêvée vécue dans l'écrin des mots s'enroule dans celle, aventureuse, gourmande, des années étudiantes, et l'amitié faussement virile qui lie Christophe à Yvan. Les deux garçons grandissent sur le fil de cette initiation parallèle, en miroir, comptant les points à chaque fille embrassée, pris dans la triangulation du désir qui rend plus attirant l'objet de l'intérêt de l'autre. Une manière d'avancer de concert, main dans la main, mais aussi en vis-à-vis, à la fois pour et contre.

La Fabrique des timidités Christophe Perruchas, Le Rouergue, 288 pages, 21, 80 euros.
La Fabrique des timidités Christophe Perruchas, Le Rouergue, 288 pages, 21, 80 euros. (Crédits : Rouergue)

Entre chronique et prédiction, espoir et brûlure, le roman fait des bonds en avant et en arrière à travers la voix de Christophe. On suit à distance la vie d'Anne, celle que la jeune fille lui égrène dans ses lettres, ainsi que la sienne à lui, qui se décline sous nos yeux comme une missive qu'il nous adresserait. Une lettre, en même temps, qu'il s'écrirait à lui-même, incrédule, pour se donner des nouvelles de sa propre vie, la découvrir en spectateur.

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L'existence, donc, telle qu'elle s'écoule - études de lettres pour lui, BTS pour elle, histoires sans lendemain, d'une nuit ou plus longues, suspendues toutes à une date de péremption puisque aucune femme n'est Anne... Mais ce que Christophe conte, aussi et surtout, c'est l'amour infini, subliminal et lumineux qu'ils vivront tous les deux, enfin réunis, ainsi en a-t-il décidé, après leurs 30 ans. Une existence qui, pour être une invocation, entre chimère et postulation, est teintée d'autant de réalité que la vraie  : écrivant leur vie à deux avant de la vivre, il sculpte ce faisant une autre forme d'avenir. Un conditionnel rendu vrai, « à portée de [s]oi », une pépite précieuse et secrète, évidence invraisemblable que personne, à part lui, et, espère-t-il, sa correspondante, n'aurait pu prédire...

Cette perspective joueuse, fragile, cette lettre fervente avec laquelle on aimerait parfois confondre la vie, n'est pas l'aboutissement logique d'un passé qui se continuerait en présent, mais un irréel du futur. Ce qui pourrait être, aussi, une définition délicieuse de la littérature.

« Trois Jours en juin », d'Anne Tyler

Trois Jours en juin, de Anne Tyler, traduit de l’anglais (États-Unis) par Cyrielle Ayakatsikas, Phébus,
Trois Jours en juin, de Anne Tyler, traduit de l’anglais (États-Unis) par Cyrielle Ayakatsikas, Phébus, 190 pages, 20,90 euros (Crédits : LTD/DR)

On la surnomme « la Greta Garbo des lettres américaines ». Après vingt-cinq romans en près de soixante ans de carrière, un prix Pulitzer et l'admiration jamais démentie de ses pairs, de John Updike à Nick Hornby en passant par David Nicholls, qui la tiennent pour l'une des voix romanesques les plus brillantes de ce temps, Anne Tyler persiste à refuser toute rencontre avec des journalistes, toute apparition publique, et se contente, à plus de 80 ans désormais, de vivre et écrire dans sa ville de Baltimore (Maryland), théâtre de la très grande majorité de ses livres.

En France, où elle n'a peut-être pas toujours bénéficié du soutien éditorial et critique qu'elle aurait mérité, Tyler demeure assez largement ignorée et c'est tout à fait regrettable. Alors, puisqu'il est permis de croire en une forme de justice en matière de reconnaissance littéraire, fût-elle tardive, souhaitons que cet opus de saison, Trois Jours en juin, permette peut-être de changer la donne.

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Ce serait à Baltimore donc, en 2020. Max et Gail, la soixantaine, s'apprêtent à marier leur fille, Debbie, 33 ans. Le couple qu'ils forment n'en est plus un depuis longtemps, ils ont divorcé, mais pour l'occasion, Max, flanqué d'un invité imprévu en la personne d'un chat, s'installe pour quelques jours chez son ex-femme. Celle-ci n'a pas toute sa tête aux réjouissances qui s'annoncent. Directrice adjointe d'une école privée de jeunes filles, elle se voit accusée par sa supérieure de manquer de « sens relationnel » et fortement incitée à quitter son poste.

C'est dans ce contexte assez tendu que survient, la veille du mariage, un « incident » qui pourrait s'avérer être plus que cela. Debbie apprend que son futur mari l'aurait trompée peu auparavant. Pour Gail, qui de toute façon ne voyait pas ce mariage d'un très bon œil, c'est impardonnable. Max, lui, est plus enclin à « passer l'éponge ». Seulement, l'intransigeance de son ex-femme est-elle recevable si l'on se souvient que, quinze ans avant, c'est un écart de même nature, causé par elle, qui fut la cause de l'échec de leur mariage ?

Tragédie à bas bruit autant que comédie sentimentale, Trois Jours en juin brille d'abord par la magnifique ironie qui innerve chacune de ses pages. Anne Tyler tire les fils à la patte de chacun de ses personnages telle une marionnettiste plus maîtresse de son art que jamais. L'humour tient en effet ici la première place, mais un humour qui n'est jamais cruel et qui laisse toute sa place à la tendresse. Chacun n'y fait en somme que ce qu'il peut, composant avec ses faiblesses et son désir infini de résilience. C'est, par ailleurs, comme un reportage sur le désarroi des wasps à l'heure du manège infernal trumpien. C'est un roman, c'est notre vie.

« Les Aventuriers de la nage », de Gilles Bornais

Les Aventuriers de la nage de Gilles Bornais, Éditions du Rocher, 304 pages, 20 euros.
Les Aventuriers de la nage de Gilles Bornais, Éditions du Rocher, 304 pages, 20 euros. (Crédits : LTD/DR)

Au commencement, il y a Edmond Dantès. L'audace du héros de Dumas s'échappant à la nage du château-prison d'If habite l'imaginaire de Gilles Bornais depuis l'enfance. Journaliste et nageur de haut niveau, il a écrit plusieurs livres consacrés à la natation, dont le dernier s'intéresse à ceux qui se sentent à l'étroit dans les eaux chlorées et délimitées d'un bassin, ceux qui préfèrent les courants atlantiques et leurs méduses, les vagues du Pacifique et leurs requins, les flots opaques et tièdes de Coronda en Argentine et leurs supposés caïmans, les blocs de glace d'un affluent du fleuve Amour et son eau à 0 °C... Ceux que Gilles Bornais nomme « les aventuriers de la nage ».

Et de l'aventure, il y en a dans ces 300 pages  ! On y croise une pionnière, Trudy Ederle, qui, à 20 ans, après une courte nuit avec sa poupée favorite dans les bras et un demi-poulet englouti, fut la première femme à traverser la Manche à la nage, en 1926. On y retrouve des repris de justice, Frank Lee Morris et les frères Clarence et John Anglin, qui, traversant la baie de San Francisco, s'évadèrent en 1962 d'Alcatraz, au prix d'une série d'actions immortalisée par le film L'Évadé d'Alcatraz avec Clint Eastwood (1979).

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On découvre un cadre de la SNCF, Jacques Tuset, qui, pour l'exploit, s'est évadé en maillot de bain de plus de 60 prisons situées sur des îles dans presque toutes les mers du globe ; ou encore cet ingénieur alsacien, Sylvain Estadieu, qui, non content d'avoir traversé la Manche, récidive quatre ans plus tard... en papillon.

Attentif au moindre détail - de la BO des traversées au menu des ravitaillements -, le journaliste dévoile les coulisses des exploits de ces marathoniens de la nage avec un passionnant chapitre consacré au business de la traversée de la Manche. Pétri de références littéraires et philosophiques, Gilles Bornais sonde l'esprit de ces trompe-la-mort qui cherchent ce que Paul Valéry appelait « la sensation de vivre davantage ».

« Convoi pour Samarcande », de Gouzel Iakhina

Convoi pour Samarcande,  Gouzel Iakhina, traduit du russe  par Maud Mabillard, Libretto,  592 pages, 13,90 euros.
Convoi pour Samarcande, de Gouzel Iakhina, traduit du russe par Maud Mabillard, Libretto, 592 pages, 13,90 euros. (Crédits : LTD/DR)

L'époque abonde en récits béats qui cherchent à vous convaincre qu'avec un peu d'amour on résout tous les problèmes. Il ne faut pas les confondre avec les contes et les fables, qui vous présentent des histoires heureuses et peu soucieuses de crédibilité sans chercher à les faire passer pour vraies, afin de vous rendre à l'émerveillement de l'enfance et de vous transmettre des vérités enfermées dans des métaphores comme des génies dans leur lampe. Comme ce Convoi pour Samarcande, fable moderne venue de Russie, qui reparaît en poche, pour nous parler contre l'air du temps des manifestations de la bonté en milieu soviétique.

Le propos a la simplicité des paraboles  : en 1923, les autorités russes forment comme elles le peuvent un convoi ferroviaire chargé de rallier Kazan à Samarcande afin d'éloigner 500 petits orphelins de la famine qui menace. À sa tête, Deïev, officier de l'Armée rouge qui a du sang sur les mains et incarne néanmoins la version idéaliste du Bien, celle qui veut sauver tout le monde. Et à ses côtés, Blanche, inflexible commissaire à l'enfance qui représente sa version pragmatique.

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Au programme  : un périple de 4.000 kilomètres semé de problèmes matériels et de miracles humains. Car il semble que le sort de ces petits orphelins étiques (et souvent cholériques, pouilleux, et terriblement traumatisés) réveille la flamme de l'altruisme chez les citoyens soviétiques préoccupés de leur propre survie. C'est d'abord un commandant qui offre au convoi 500 chemises, une « richesse incroyable » en ces temps de pénurie. Puis un officier tchékiste, ému des états de service de Deïev, leur donne carrément un pommier...

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Il y aura d'autres épisodes de ce genre, mais l'enchantement s'y circonscrira : ailleurs, les enfants meurent de faim et de maladie, un petit malheureux hanté par des visions de poux géants se jettera du train... Et pourtant, quel fabuleux voyage  ! C'est que l'écrivaine nous décrit assez remarquablement la vie à bord de son convoi dépareillé pour que l'on se voie parmi ses quelques passagers adultes. C'est aussi qu'elle parvient peu à peu à nous convaincre qu'en tout être humain il y a la possibilité d'une bonne surprise...

Juliette Einhorn, Olivier Mony, Anne-Laure Walter et Alexis Brocas

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