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Rentrée littéraire : Yiyun Li, Sasha Georges... Nos critiques littéraires de la semaine

Juliette Einhorn et Olivier Mony

Publié le 01 octobre 2025 à 13:00

Découvrez notre sélection de la semaine du 28 septembre en cette rentrée littéraire.

Découvrez notre sélection de la semaine du 28 septembre en cette rentrée littéraire.

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La Tribune Dimanche

N145 ● 12 juillet 2026

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« Mon amie de plume », de Yiyun Li, « Physiquement », de Sasha Georges : découvrez notre sélection littéraire de la semaine du 29 septembre 2025.

Faire pousser le bonheur

Américaine d'origine chinoise, Yiyun Li donne les pleins pouvoirs à ses petites filles. Et nous envoûte.

« Mon amie de plume », de Yiyun Li, traduit de l'anglais (États-Unis) par Clément Baude, Belfond, 336 pages, 22 euros.
« Mon amie de plume », de Yiyun Li, traduit de l'anglais (États-Unis) par Clément Baude, Belfond, 336 pages, 22 euros. (Crédits : LTD/Christopher Lane / Guardian / Eyevine / Bureau233)

L'écriture de Yiyun Li partage avec Fabienne, son héroïne, une grâce phosphorescente. Une insolence sentimentale, une férocité tendre qui prend le lecteur à revers en ne lui donnant jamais ce qu'il attend - là se joue son irrésistible attraction, comme si, avant d'avoir lu ces lignes, et la traduction cristalline de Clément Baude, on ne savait rien encore de l'amitié et de l'enfance, de l'amour et des mots.

Auprès d'Agnès et Fabienne, petites paysannes françaises des années 1950, on s'aventure dans une zone en jachère follement inattendue. Parce qu'elles n'arrivent pas à « faire pousser le bonheur », à se résoudre à l'étroitesse de l'avenir auquel les vouent leur sexe et leur classe, elles fabriquent une autre vérité. Un monde parallèle où habiter ensemble, s'imaginent-elles, pour toujours.

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Là est la cruauté, à l'intérieur même de l'écrin où elles se calfeutrent : leur paradoxe, et leur échec, se tient au cœur de leur dissidence. Pour retenir l'enfance, elles inventent une chimère qui les jettera au contraire dans la réalité. Un jeu de miroirs où chacune se confondra dans l'autre, y renaîtra en s'y dissolvant, Fabienne inventant des histoires, Agnès les transcrivant par écrit dans un livre publié sous son nom.

Éleveuse de cochons à la campagne, cette dernière se retrouve romancière prodige à Paris et apprentie fille du monde en Angleterre, dans une « école d'étiquette ». Mais à partir de quand le jeu se confond-il avec la réalité ? Le faux (la fiction) naît-il de la réalité (du vrai), ou la produit-il ? Jouant à être un jouet, en devient-on un ? Ou, au contraire, jouant à être ce qu'elle n'est pas (un pantin), Agnès apprend-elle à feindre, à devenir l'inverse d'un jouet ? Les rêveries illimitées de Fabienne mettront leur réalité sens dessus dessous en multipliant leur identité à toutes deux.

Leur duo devient même un trio subliminal, Fabienne donnant naissance, dans ses facéties, à Jacques, petit ami fictif d'Agnès, qui leur écrit d'Angleterre, entrouvrant, auprès de ces deux destinataires qui ne forment qu'un, de nouvelles possibilités d'elle(s)-même(s), complémentaires, contradictoires et convergentes. Voici les deux amies séparées, mais ensemble dans leur fiction.

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Agnès, ainsi, entre dans le désir des autres (celui de Fabienne qui ne veut ou ne peut écrire sous son nom, de l'éditeur qui en fait un objet marketing). Non seulement on a écrit un livre à sa place, mais on écrit sa vie à l'avance.

Le personnage de Jacques, que Fabienne finit par tuer de jalousie et de désespoir, cristallise nos plus folles passions de lecteur : on serait prêt à tout pour le rencontrer, et écrire des lettres, nous aussi, à cette fiction au carré, rayonnante d'humanité et d'hospitalité, qui rend possibles tous les doubles-fonds, toutes les hypothèses de l'être.

Créée par Fabienne pour incarner et supporter en même temps l'absence d'Agnès, pourtant orchestrée par elle-même, cette figure, qui flotte dans l'interstice rêvé entre elles deux, existe pour toujours, mais pour de faux. Elle permet à Fabienne, dont la méchanceté véloce est un pare-feu, de se faire plus douce sous sa plume à lui.

Dans ce jeu de rôle épistolaire, la lucidité surnaturelle, la brusquerie soyeuse se déchiffrent à rebrousse-cœur, faisant exister pour jamais ce « pétrin amusant » au fond duquel les deux petites filles, croyant échouer, nouent pourtant leurs destinées comme le jour et la nuit.

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Roman de formation autant que de déformation, « Physiquement » signe l'entrée en littérature de l'intrigant Sasha Georges.

« Physiquement », de Sasha Georges, Julliard, 240 pages, 21 euros.
« Physiquement », de Sasha Georges, Julliard, 240 pages, 21 euros. (Crédits : LTD/DR)

Il y a la mer, la lande, une chienne, un boulot de fortune au supermarché du coin, une mère institutrice, une petite sœur, Lala, pour qui on serait tout de même un modèle, une piaule, quelques joints et quelques filles de temps en temps. C'est la Bretagne. C'est la vie comme elle va et comme elle n'en finit pas de passer. La belle affaire quand on a 22 ans et dans l'idée que peut-être il s'agirait d'aller voir ailleurs si on n'y serait pas.

Pour D., le héros de Physiquement, le magnétique premier roman de Sasha Georges, ce sera donc Paris. Une amie d'enfance, Soraya, lui propose de louer avec elle un appartement aux Lilas. Si le jeune homme a pu trouver un travail au sein de la même chaîne de supermarchés qui l'employait déjà en Bretagne, la comparaison s'arrête là.

Avec Soraya, il découvre un monde qui lui était tout à fait étranger, qui l'intimide un peu et le fascine plus encore, celui où se mêlent engagements politiques radicaux, militance « gender fluid », hédonisme revendiqué et joyeux.

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Pendant ce temps-là, Lala fait elle aussi provision d'expériences, devenue étudiante à la faculté de Rennes. Mais quelque chose, une découverte, une révélation, va réunir le frère et la sœur et dissiper ce fragile équilibre.

On ne sait rien, absolument rien de Sasha Georges. Il vit et travaille à Paris, consent à reconnaître son éditeur. Soit ; après tout, cette volonté délibérée d'anonymat ne saurait nuire à la tenue de son projet, authentiquement littéraire (et un peu générationnel, aussi).

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Physiquement n'a pas besoin de chemins de traverse ; porté par son écriture vive, tendue, il file droit au but qui est évidemment le plus grand désastre possible. Celui de la jeunesse. Avec sa bande de mal partis, avec sa collection d'illusions perdues, le primo-romancier fait une entrée en littérature qui appelle forcément d'autres sorties de route.

Juliette Einhorn et Olivier Mony

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