ENTRETIEN — Alors que l’objectif de limiter le réchauffement à 1,5 degré est désormais considéré comme inatteignable par les scientifiques, le professeur à HEC redoute un effet démobilisateur dans l’opinion publique.
LA TRIBUNE DIMANCHE — Selon un collectif de scientifiques, l'objectif de limiter le réchauffement climatique à 1,5 degré est désormais inatteignable. L'accord de Paris est-il mort ?
FRANÇOIS GEMENNE — Absolument pas. Le principal objectif de l'accord de Paris, c'est de limiter le réchauffement à 2 degrés à l'horizon 2100. L'objectif de 1,5 degré a été introduit en complément, pour répondre à une revendication des petits États insulaires, pour qui le réchauffement au-delà de 1,5 degré représenterait une menace létale. Mais nous savions déjà à l'époque que cet objectif ne serait sans doute pas tenu. Nous l'avons fixé pour embarquer plus de monde dans la signature de l'accord. Je pense que c'était une erreur.
Désormais, le risque en annonçant que nous ne tiendrons pas cet objectif, c'est la démobilisation. Je crains qu'il n'y ait une réaction défaitiste, que les gens se disent « c'est fichu, la partie est perdue, autant capituler ». Cette information doit au contraire nous pousser à redoubler d'efforts. Tout reste à faire. Il faut rappeler que nous ne sommes pas face à un problème binaire, où plus rien ne serait possible après avoir dépassé le seuil de 1,5 degré de réchauffement. Le problème est graduel : chaque dixième de degré à une importance énorme.
Ce que nous apprend ce rapport scientifique publié jeudi 19 juin, c'est que le réchauffement s'accélère. Cette hausse de 1,5 degré que nous pensions atteindre en 2030 ou 2035, nous l'atteindrons d'ici à 2029. Il faut poursuivre nos efforts de décarbonation, et aligner l'ensemble des pays sur un objectif commun. Au moment de signer l'accord de Paris, la trajectoire de réchauffement se situait au-delà de 4 degrés. Aujourd'hui, on a ramené cette trajectoire à 3,1 degrés. La COP21 a donc bien initié une dynamique. Mais elle n'est pas suffisamment rapide.
Nous parlons de plus en plus d'adaptation et de moins en moins de décarbonation. Avons-nous déjà renoncé ?
Non. Ce sont deux approches complémentaires, toutes deux nécessaires. Mener des politiques d'adaptation, c'est aussi reconnaître que les impacts du changement climatique ne dépendent pas seulement de nos émissions, mais aussi de celles des autres pays ou de celles émises par le passé. Ensuite, les politiques publiques de décarbonation restent indispensables, parce que sans elles, nous atteindrons très vite les limites de l'adaptation.
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La priorité des priorités, c'est la transition énergétique au niveau mondial. Elle ne doit pas se faire seulement dans les pays industrialisés mais aussi dans les pays du Sud. Aujourd'hui, trois quarts des émissions mondiales de gaz à effet de serre sont issues des énergies fossiles. Les solutions techniques et technologiques existent, les financements aussi, mais ils sont insuffisamment mobilisés. C'est une question de volonté. Le jour même où ce rapport annonce que l'objectif de limiter le réchauffement à 1,5 degré n'est plus atteignable, les députés votent un amendement pour introduire un moratoire sur toute installation éolienne ou photovoltaïque. C'est aberrant. Alors que des solutions existent, nous votons des lois pour nous priver de ces solutions.
On est en train de jeter le bébé avec l'eau du bain.
Supprimer les ZFE, comme l'ont fait les députés cette semaine, c'était une erreur ?
Oui. La suppression est une mauvaise mesure pour la santé publique. Je suis le premier à reconnaître que ces zones à faibles émissions ont été mal montées, mal expliquées, qu'il y a eu un accompagnement insuffisant. Mais on est en train de jeter le bébé avec l'eau du bain. Il y a eu beaucoup de désinformation à propos de ces ZFE. Il faut rappeler que la pollution de l'air est responsable de nombreux décès chaque année. Le problème, c'est qu'on a tendance à mettre des mesures réglementaires de taxation ou d'interdiction avant de mettre en place les solutions qui existent. Si on permettait à tout le monde d'accéder à un véhicule plus moderne et de renouveler le parc automobile plus rapidement, en réalité, nous n'aurions même pas besoin de ZFE. Les aides ne sont pas appropriées et les véhicules électriques, par exemple, restent trop chers pour certains.
Comment sortir de l'inertie ?
La transition climatique est encore largement perçue comme une contrainte, génératrice de coûts et source d'interdictions. Les gens ont l'impression que quoi qu'ils fassent la situation ne s'améliore pas. Et donc finalement ils vont mettre de côté les questions climatiques, porteuses de mauvaises nouvelles. Plutôt que de parler des risques de l'inaction, je pense qu'on doit insister davantage sur les bénéfices de la transition, pour notre santé, pour notre confort, pour notre portefeuille. Nous aussi avons intérêt à agir pour faire des économies d'énergie, pour dépendre moins de la Russie et aux États-Unis et pour que nos entreprises soient plus compétitives.
Mais aujourd'hui les entreprises américaines lèvent le pied sur la transition climatique...
Nous, on regarde du côté des États-Unis, qui se désengagent en effet des questions climatiques. Mais il faut regarder la Chine. Pendant ce temps, elle est en train de mettre les bouchées doubles. Près de la moitié des investissements mondiaux dans les énergies renouvelables ont lieu en Chine, qui a aussi investi massivement dans les voitures électriques. Alors que l'Union européenne est en train d'affaiblir sa directive sur la durabilité des entreprises (CSRD), la Chine, elle, est en train de l'imposer à ses entreprises. Le Parti communiste chinois se fiche complètement du climat. Il le fait parce qu'il a compris que c'est dans l'intérêt du pays et que l'économie du XXIe siècle sera une économie beaucoup moins carbonée et beaucoup plus circulaire. Le train de la décarbonatation est lancé à grande vitesse et il est parti de Shanghai.
C'est une opération de communication et de diplomatie plutôt réussie. Même si le bilan en lui-même est plutôt faible, elle a effectivement permis de mettre les océans à l'agenda, avec quelques avancées sur la question des aires marines protégées ou sur l'extraction minière des fonds marins. Ce qui me paraît intéressant, c'est aussi comment on parvient aujourd'hui à progresser dans des négociations à partir de coalitions, sans forcément attendre que tout le monde soit d'accord. Les États-Unis n'y ont pas participé, nous avons tout de même avancé. C'est une évolution intéressante par rapport aux précédentes COP.