« Il y a dans Notre-Dame quelque chose de l’âme de la France » (Mgr Olivier Ribadeau Dumas, recteur-archiprêtre de Notre-Dame de Paris)
ENTRETIEN EXCLUSIF — Recteur-archiprêtre de la cathédrale, Mgr Olivier Ribadeau Dumas sera aux premières loges le week-end prochain aux cérémonies de réouverture de Notre-Dame de Paris. Des tensions avec l’Élysée à l’absence du pape François en passant par le projet controversé de vitraux contemporains, le responsable de la cathédrale lève le voile sur les coulisses de l’organisation de cet événement historique.
Propos Recueillis Par Philippe D'Indevilliers
Le recteur-archiprêtre Olivier Ribadeau Dumas s'est confié à « La Tribune Dimanche » à quatorze jours de la réouverture de Notre-Dame de Paris.
LTD/Geoffroy VAN DER HASSELT/AFP
« Il y a dans Notre-Dame quelque chose de l’âme de la France » (Mgr Olivier Ribadeau Dumas, recteur-archiprêtre de Notre-Dame de Paris)
LA TRIBUNE DIMANCHE - À quoi penserez-vous samedi lorsque vous entrerez dans la cathédrale à la suite de l'archevêque de Paris, Mgr Laurent Ulrich ?
MGR OLIVIER RIBADEAU DUMAS - Je penserai à tout le travail réalisé depuis cinq ans. Et surtout au fait que la cathédrale, rendue aux Parisiens, est de nouveau l'église mère du diocèse. Ce joyau patrimonial est aussi redonné au monde, car Notre-Dame a indissociablement une dimension cultuelle et culturelle.
Quel message souhaitez-vous adresser à la centaine de chefs d'État ou de gouvernement invités ?
Le monde sera là dans sa diversité. Ceux qui nous gouvernent mais aussi le peuple de Paris, des gens de toutes conditions, toutes religions, toutes cultures et toutes langues, unis dans une même joie. Cette unité de la réouverture, c'est le signe que nous voulons donner. Avec aussi un message d'espérance. En effet, ce qui semblait mort est revenu à la vie. Ce qui semblait impossible (reconstruire l'édifice en cinq ans) a été fait.
Dimanche prochain, la messe de la réouverture à 10 h 30 se terminera par un buffet fraternel offert aux démunis.
La vie chrétienne se manifeste par l'attention quotidienne vis‑à-vis des plus pauvres. Et donc les évêques partageront le repas avec 150 personnes en précarité. Ce qui est fondamental, c'est la reprise de la vie liturgique dans la cathédrale. Mais je suis bien conscient que le rayonnement de Notre-Dame dépasse largement la frontière des catholiques et des Français. C'est pourquoi nous avons voulu que l'ensemble du monde puisse vibrer et partager ce moment de joie samedi soir à travers une émission de télévision profondément festive mais qui fera droit en même temps à la dimension sacrée de la cathédrale avec notamment la Maîtrise de Notre-Dame.
Quelle impression avez-vous ressentie en redécouvrant l'intérieur de la cathédrale ?
Une grande simplicité et une extrême délicatesse. Lieu de repos et de paix, Notre-Dame est magnifique. On retrouve son élévation gothique et aussi sa largeur, car la noirceur qui la recouvrait avant l'incendie gommait ses proportions réelles. Elle a une lumière toute particulière, que ce soit par la blondeur de la pierre, l'éclat des peintures... C'est un lieu où la vie chrétienne est magnifiée.
Dans la cathédrale, chacun se sent chez soi.
Le mobilier liturgique en bronze de Guillaume Bardet s'intègre-t‑il bien dans l'espace ?
L'autel, le baptistère à l'entrée, la cathèdre [siège de l'évêque], l'ambon [où sont proclamées les lectures] et le tabernacle [qui renferme les hosties] fonctionnent aussi bien avec le monument lui-même qu'avec les chaises de Ionna Vautrin, qui laissent passer la lumière. C'est très beau. Magnifique aussi le reliquaire monumental de Sylvain Dubuisson qui accueille la plus sacrée des reliques chrétiennes : la couronne de la Passion du Christ. Sans oublier le trésor de la cathédrale, totalement repensé, qui présente la tunique de Saint Louis et de nombreuses pièces d'orfèvrerie.
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Comment expliquez-vous l'attachement des Français, croyants ou non, à Notre-Dame ?
Il y a dans Notre-Dame quelque chose de l'âme de la France. Beaucoup d'événements de notre histoire y sont rattachés, c'est un point de rassemblement, qu'il s'agisse du Magnificat à la -Libération avec le général de Gaulle ou du bourdon qui a sonné pour les attentats du 13 novembre 2015. Il y a aussi une présence maternelle à Notre-Dame qui explique ce lien très fort avec les Français. Dans la cathédrale, chacun se sent chez soi.
Samedi, Emmanuel Macron fera son discours sur le parvis et non pas à l'intérieur de la cathédrale. Les tensions entre l'archevêché et l'Élysée autour du protocole républicain sont-elles apaisées ?
Il n'y a pas eu de tensions entre l'Élysée et le diocèse. C'est la première fois que l'on rouvre une cathédrale dans notre histoire. C'est l'un des événements majeurs de 2024 avec les JO. Donc les discussions se sont affinées petit à petit entre les interlocuteurs. Des différentes hypothèses envisagées, nous avons choisi la meilleure. Le désir de l'archevêque a toujours été que l'unité manifestée depuis l'incendie perdure bien au-delà de la réouverture. De même, il est normal que le président de la République ait fait vendredi une dernière visite de chantier et qu'il ait remercié les compagnons et tous les donateurs.
Il est aussi extrêmement important qu'il y ait dans notre pays des lieux où l'on peut trouver la paix sans être obligé de payer.
L'accès à Notre-Dame reste‑t‑il gratuit, malgré le souhait de la ministre de la Culture qui aimerait faire payer 5 euros l'entrée ?
La cathédrale est et restera ouverte à tous, gratuitement et sans conditions. La loi de 1905 prévoit qu'il ne peut y avoir ni taxe ni redevance pour l'entrée dans les lieux de culte. Quant à la différence entre visiteurs et fidèles, je ne sais pas la faire. Il est aussi extrêmement important qu'il y ait dans notre pays des lieux où l'on peut trouver la paix sans être obligé de payer. N'oublions pas enfin que Notre-Dame a été restaurée grâce à l'argent de donateurs que je remercie, sa reconstruction n'a rien coûté à l'État. Il serait donc paradoxal d'en faire payer l'entrée à tous ceux, Français ou étrangers, qui ont financé ces travaux.
Grand absent à Notre-Dame, le pape François ira en Corse huit jours plus tard. N'est-ce pas un camouflet pour l'archevêque de Paris ?
Pas du tout. D'abord, c'est à l'archevêque de Paris, nommé par le pape, qu'il appartient de rouvrir la cathédrale. François ne veut pas prendre la place des évêques locaux. Ensuite, il n'y a pas de surprise : nous avions la certitude absolue depuis février 2024 qu'il ne viendrait pas. Nous savons bien que le pape est très attaché au pourtour méditerranéen et aux migrations. Donc, qu'il aille à un colloque en Corse sur la religiosité populaire en -Méditerranée, sujet qui lui tient à cœur, me semble tout à fait normal. Et je me réjouis pour les Corses.
Le projet de remplacer des verrières de Viollet-le-Duc par des vitraux contemporains fait polémique. Qui a eu cette idée, l'archevêque de Paris ou le président de la République ?
Je ne suis pas dans les conversations privées entre le président et l'archevêque. Je sais simplement que ce sont deux désirs qui se sont rencontrés. Notre-Dame traverse les siècles et n'a jamais cessé d'évoluer. Chaque époque a laissé son empreinte. Aucun monument n'est figé dans un passé.
Oui, je regrette que le général Georgelin (président de l'établissement public Rebâtir Notre-Dame de Paris, décédé le 18 août 2023) ne puisse pas voir la réouverture de la cathédrale, pour laquelle il s'est tant battu. Il la verra du ciel.