Eviter une rechute antilibérale

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Par David Spector, professeur associé à l'Ecole d'économie de Paris.

 

L'affaire est entendue?: la crise financière sonnerait le glas du «marché qui a toujours raison», exigerait une refonte urgente de la politique européenne de la concurrence et légitimerait dans tous les domaines un retour de balancier dans un sens plus dirigiste. En France, la cote des souverainistes à droite et des antilibéraux à gauche serait à la hausse. Cette interprétation contient une petite part de vérité et une grande part d'erreur?; elle recèle surtout beaucoup de dangers.

La crise actuelle résulte de l'accumulation d'actifs douteux dans les bilans des banques, puis d'une réaction en chaîne due à l'interaction entre le prix des biens immobiliers, la dégradation du bilan des banques et le resserrement du crédit. Attribuer cette crise à l'«idéologie néolibérale» n'est exact que dans un sens limité. Malgré un certain assouplissement, la régulation du secteur bancaire par l'Etat mise en place en 1933 pour répondre à la Grande Dépression n'a en effet jamais été remise en cause aux Etats-Unis. S'il faut blâmer les pouvoirs publics américains, c'est pour s'être abstenus d'adapter la régulation aux innovations financières, comme la titrisation des créances, et pour s'être montrés laxistes devant les astuces utilisées par les établissements financiers pour contourner la régulation, par exemple en dissimulant certains engagements dans leur «hors bilan».

 

Cette inaction du gouvernement et de la banque centrale des Etats-Unis s'explique par la complexité technique des mécanismes en jeu, mais aussi par une foi excessive dans le caractère autorégulateur des mécanismes de marché. En ce sens, une certaine idéologie ultralibérale porte une part de responsabilité. La mise en cause du libéralisme est toutefois moins justifiée qu'on ne le dit ces temps-ci. La prétendue découverte des bienfaits de l'intervention publique n'en est pas une, car on sait depuis 1929, et surtout depuis le Glass-Steagall Act de 1933 aux Etats-Unis, que le secteur bancaire a besoin d'une supervision publique serrée, et parfois d'interventions lourdes de la part de l'État, comme lors du sauvetage des savings and loans à la fin des années 1980.

En réalité, l'une des principales leçons de la crise des années 1930 porte sur la différence fondamentale entre le secteur bancaire et le reste de l'économie. Faute d'en avoir conscience, Andrew Mellon, secrétaire au Trésor jusqu'en 1932 et ardent libéral, laissa les banques faire faillite les unes après les autres parce qu'il voyait là un processus concurrentiel normal et utile, susceptible d'éliminer les entreprises les moins efficaces, sans comprendre que l'écroulement du système bancaire entraînerait celui de l'ensemble de l'économie. Puis la réaction antilibérale, elle aussi, commença par ignorer la spécificité du secteur bancaire.

 

Puisque le marché non régulé avait conduit à l'impasse, les pays les plus libéraux adoptèrent des politiques hostiles au marché dans toutes ses dimensions. C'est ainsi que la Grande-Bretagne, jusque-là pays phare du libre-échange, s'engagea et entraîna le reste du monde dans la voie du protectionnisme qui devait aggraver et prolonger la crise. Aux Etats-Unis, pour mettre fin à une concurrence débridée jugée responsable de la crise, l'administration Roosevelt engagea en 1933 une politique industrielle dirigiste (National Industrial Recovery Act), qui aboutissait à la fixation administrative de milliers de prix. Mais cette restriction de la concurrence eut des conséquences si catastrophiques qu'elle suscita une opposition très vive, avant d'être déclarée anticonstitutionnelle par la Cour suprême en 1935.

Rétrospectivement, le scepticisme à l'égard des marchés tel qu'il s'est manifesté dans les années 1930 ne paraît que partiellement justifié. La Grande Dépression a fait comprendre que le secteur financier devait être régulé. Elle a aussi montré ? avant que Keynes ne le théorise ? que la dépense publique pouvait aider à sortir des crises de sous-consommation plus efficacement que le seul jeu du marché. En revanche, en dehors du secteur bancaire et du pilotage macroéconomique, les politiques dirigistes et protectionnistes menées dans les années 1930 se sont révélées au mieux inutiles et au pire désastreuses.

Ce rappel n'est pas inutile à l'heure où la crise financière est invoquée pour promouvoir les thèses économiques souverainistes, c'est-à-dire la méfiance à l'égard de la discipline budgétaire, de l'intégration accrue des marchés mondiaux, et de la politique de la concurrence, malgré l'absence de tout lien logique entre la crise actuelle et ces différents sujets.

En particulier, l'idée selon laquelle le contrôle communautaire des aides d'Etat devrait s'effacer devant l'impératif du sauvetage des banques ne résiste pas à l'examen. Les sauvetages bancaires intervenus ces derniers jours n'ont pas nécessité la suspension du contrôle des aides d'Etat, comme on le dit parfois. Au contraire, selon le droit européen, la Commission peut autoriser des aides dès lors qu'elles sont indispensables pour atteindre un objectif légitime de politique publique et n'excèdent pas le minimum nécessaire. Loin d'empêcher l'action publique, ces règles peuvent faciliter la coordination entre les différents Etats.

Actuellement, celle-ci est entravée par la crainte qu'a chaque pays d'être obligé de payer pour ses voisins, ou de voir ses champions bancaires nationaux engloutis par des concurrents étrangers forts d'un soutien étatique. Le contrôle des aides d'Etat peut atténuer ces craintes, en garantissant que l'ampleur des apports de fonds publics sera strictement encadrée. Il contraint aussi les Etats à obtenir en échange de leur apport financier des conditions favorables (comme une part de la propriété des banques), ce qui protège les contribuables et diminue l'incitation des banquiers à prendre des risques inconsidérés.

Finalement, au lieu de voir dans la crise actuelle une divine surprise qui viendrait donner un second souffle au dirigisme et au protectionnisme, il vaudrait mieux se concentrer sur la difficile réforme de la régulation bancaire.

 

 

 

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a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Ce monsieur PROFESSEUR qui professe ex-catedra oublie de parler des petits épargants spoliés par des banquiers qui les ont conduits vers des produits "hyper-riqués" et en toute impunités.La confiance est rompue; il faut souhaiter que demain se mettra en place des organismes pour conseiller et protéger le petit épargnant face à la démarche prédatrice des "magnats" de l'argent.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
"le monde marche sur la tête" dixit Xavier Bertrand hier soir au "grand Journal" de Canal+.

Étonnant retournement de situation où l'on voit ceux-la même qui nous sommaient (sous peine d'excommunication) de croire "que tout va bien dans le meilleur des mondes néo-libéral", dont les dogmes, d'ailleurs, sont fondamentalement anti ... libéral (canal historique).

Quelqu'un a dit (grosso modo) "le capitalisme se détruira lui-même".
Je crois qu'il faut qu'il se dépêche, car pour le moment c'est la finance qui est sur le point de le couler...
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Vous avez eu la liberté et en avez fait ce que vous avez voulu.
Vous êtes la page à tourner.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
voila une chronique qu elle est intelligente !!!
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Mais jusqu'où et jusqu'à quand des libéraux comme David Spector vont-ils nous pipoter ?
N'ont-ils pas encore compris que leur règne touche à sa fin ?
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Oui les deux "petites" innovations, titrisation et hors bilan, sont la cause de l'écroulement du système : c'est bien l' oeuvre des "libéraux" les plus sauvages, quoi que nous raconte cet idéologue.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
la fin de l'histoire est déjà connue : le serpent se mord la queue.

Les états font des prêts pour refinancer les banques auprès des banques quelles nationalisent et et et
finiront par se déclarer en faillite parce qu'un jour ils ne pourront pas se rembourser les prêts qu'ils se sont fait à eux mêmes.
Pour faire plus simple : Je prête 200 euros à mon pote en lui disant que en plus c'est moi qui me les rembourserait.
Que fait mon pote :
a - il me les rend en me disant qu'il ne peut accepter et qu'il préfère mourir de faim.
b - il les dépense (à prêt tout c'est pour cela qu'il me les demande) et comme je ne les reverrais jamais j'ai 200 euros de trou dans mon budget.
c - j'ai une super idée comme je suis sur de ne jamais revoir mes 200 euros je fais croire à ma femme que je me les prêterais qu'en j'en aurais besoin (mais elle est pas stupide, et ne me croiras pas).
d - je rassure ma femme , je connais quelqu'un à qui je pourrais les emprunter (pourtant elle sit bien que tous mes potes sont fauchés).

A votre avis quelles solutions ont choisit nos chefs ?

Rien de cela, mais plutôt ça. Mais bon c'est ça la politique, mentir à sa femme :

e - je fais croire à ma femme que mon pote qui ne pourra jamais me rembourser, me remboursera un jour.

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