Monsieur Macron, le bien public, c'est la liberté d'informer

ÉDITO. Qu'Emmanuel Macron invite la presse et les journalistes à faire leur autocritique et à définir un cadre d'autorégulation, pourquoi pas. Mais que l'on imagine créer une sorte de conseil de censure, ou pire, un instrument d'autocensure, nous semble une dérive dangereuse pour la liberté de la presse et potentiellement pour la démocratie. Par Philippe Mabille, directeur de la Rédaction.
Philippe Mabille

6 mn

Page de titre du texte de la Loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse (en couleurs inversées).
Page de titre du texte de la Loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse (en couleurs inversées). (Crédits : Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)

Pour se sortir de la crise des « Gilets jaunes », qui en est déjà à son acte XIII ce samedi, Emmanuel Macron est en train d'inventer un nouveau concept politique, la « délibération permanente », qu'il a dit préférer, devant quelques journalistes triés sur le volet reçus dans son bureau à l'Élysée, aux « commentaires permanents » auxquels on assiste sur les chaînes d'info. Devant les mêmes journalistes, le président de la République, qui ne comprend pas pourquoi les médias donnent à « Jojo-le-gilet-jaune » (on admire l'élégance du propos) les mêmes égards qu'à un ministre ou un expert, s'est livré à une longue diatribe contre les médias, prenant des positions assez stupéfiantes.

En voici quelques lignes, telles que rapportées par Emmanuel Berretta dans Le Point :

« Le bien public, c'est l'information. Et peut-être que c'est ce que l'État doit financer (...) Il faut s'assurer qu'elle soit neutre, financer des structures qui assurent la neutralité. »

Et Emmanuel Macron de proposer la création d'une sorte de comité (de salut public ?) chargé « avec des garants qui soient des journalistes » (lesquels ? choisis par qui ?), de la « vérification de l'information ».

À ce stade, lisant cela, il est permis de se le demander : Emmanuel Macron a-t-il complètement « pété les plombs » avec la crise des « Gilets jaunes »  ?

Les médias sous tutelle: l'idée de Macron qui plaît tant à Mélenchon

Nombre de brillants éditorialistes ont déjà avec talent dénoncé ce plan de mise sous tutelle des médias, à l'exemple de l'excellent « Macron ou la tentation de la Pravda » d'Étienne Gernelle, le patron du Point. Comment mieux décrire le « délire orwellien » dans lequel semble sombrer notre président de la République. Cette idée qu'il existerait une « vérité », une « vérité d'État » sans doute dans l'esprit du chef de l'État, nous heurte évidemment.

Il ne s'agit pas de contester que la presse soit parfois critiquable, mais de dénoncer la tentation autoritaire que cela révèle de la part du pouvoir. D'autres ont dit - comme le député Charles de Courson, dont le père résistant a été poursuivi par le régime de Vichy - que la loi « anti-casseurs » votée cette semaine au Parlement inquiète, en ce qu'elle modifie l'équilibre des pouvoirs entre l'exécutif et le judicaire, et pourrait, comme les textes qui ont institutionnalisé l'état d'urgence, se révéler un instrument redoutable placé en de mauvaises mains.

C'est la même chose s'agissant des projets du président à propos de la presse qui viennent après la tout aussi ambiguë loi « anti-fake news » censée encadrer les réseaux sociaux et censurer « le faux » en période électorale.

Dernière initiative, qui n'est pourtant pas une fake news, l'ex-ministre de la Culture, Françoise Nyssen, a confié à l'ex-Pdg de l'AFP, Emmanuel Hoog, la création d'un « conseil de déontologie de la presse » financé à hauteur de 1,5 million d'euros par moitié (en fait 49 %) par l'État, une instance destinée, selon ses promoteurs, à « permettre au citoyen d'obtenir des réponses sur le travail des journalistes en dehors de tout ce qui est encadré par la loi (diffamation, calomnie, injure ou incitation à la haine) ». La création d'un tel conseil, qui existe dans une quarantaine de pays, est réclamée par Jean-Luc Mélenchon dont on connaît les positions particulièrement amicales à l'égard des journalistes.

Protection du secret des affaires et tentation bonapartiste

Que les choses soient claires entre nous : qu'Emmanuel Macron invite la presse et les journalistes à faire leur autocritique et à définir un cadre d'autorégulation (« Quelque part, cela doit aussi venir de la profession », aurait-il dit), pourquoi pas. Mais que l'on imagine créer une sorte de conseil de censure, ou pire, un instrument d'autocensure, nous semble une dérive dangereuse pour la liberté de la presse et potentiellement pour la démocratie. C'est encore plus vrai à un moment où le législateur veut protéger le secret des affaires, au risque de dissuader tout travail d'enquête journalistique, lequel repose sur le secret des sources, et où un de nos confrères, Mediapart, subit la menace d'une perquisition dénoncée par les sociétés de journalistes de tous les médias.

Que les choses soient bien claires : La Tribune et ses journalistes s'en tiennent à l'article 1 de la loi du 29 juillet 1881 qui dit que « l'imprimerie et la librairie sont libres », et qui est en quelque sorte notre Premier amendement au sens de la Constitution américaine. Emmanuel Macron peut chercher toutes les voies de contournement possible, son projet est tout simplement mauvais et ne peut qu'inquiéter tous ceux qui voient avec effroi la crise des « Gilets jaunes » alimenter une tentation autoritaire ou bonapartiste.

Et pourquoi pas un conseil de déontologie... des responsables politiques ?

Dans leur livre, désormais traduit en français, La Mort des démocraties (Calmann-Lévy), Steven Levitsky et Daniel Ziblatt, deux chercheurs de Harvard, ont défini quatre signaux d'alerte permettant de reconnaître les autocrates : « On doit s'inquiéter lorsqu'un politicien

  • 1) rejette en actes ou en paroles les règles du jeu de la démocratie ;
  • 2) dénie leur légitimité aux opposants ;
  • 3) tolère ou encourage la violence ;
  • 4) affiche une propension à limiter les libertés civiques de l'opposition et des médias. »

Puisqu'Emmanuel Macron nous invite, nous journalistes, à être jugés au regard de la vérité ou du mensonge, prenons-le donc au mot et proposons qu'un conseil de déontologie tout aussi indépendant indique comment évaluer les hommes et les femmes politiques français en fonction de ces quatre critères simples et transparents au sein desquels chacun d'entre eux, lisant ces lignes, pourra aisément se reconnaître.

À bon entendeur...

Philippe Mabille

6 mn

Sujets les + lus

|

Sujets les + commentés

Commentaires 34
à écrit le 08/02/2019 à 18:17
Signaler
M. Macro. utilise des moyens de guerre pour "mater" les "gilets jaunes", les réduire au silence et à l'impuissance. Le voilà prêt désormais à utiliser des "moyens de temps de guerre" pour empêcher la presse de faire librement son travail. Il "ne comp...

à écrit le 08/02/2019 à 14:18
Signaler
La presse Française comme beaucoup d'autres au monde n'informe plus, ne rapporte plus. Elle cherche le sensationel, le coup qu'il soit vrai ou faux, sans prendre le soin de decripter, d'analyser, de vérifier la nouvelle. Elle va même pour certains ...

à écrit le 08/02/2019 à 14:09
Signaler
Monsieur Mabille, permettez moi, en toute modestie, de vous conseiller une lecture "éclairante" sur le... macronisme ce livre est: "il faut s adapter", le nouvel impératif politique en simple..... la population étant incapable de se "grandir" elle...

le 09/02/2019 à 10:49
Signaler
Il y a une erreur de casting évidente, et la presse en est la principale responsable, les dégats sont là et ceux qui s'annoncent seront encore pires ,après lui la France ne sera plus la France ,devons nous "boire le calice jusqu'à la lie"?

à écrit le 08/02/2019 à 13:59
Signaler
Pas de cerveau comme tout gilets jaunes !!!!

à écrit le 08/02/2019 à 12:46
Signaler
c'est curieux que Macron ne se flagelle pas lui-même . . .

à écrit le 08/02/2019 à 12:38
Signaler
Le rôle du PDR est de garantir la liberté de la presse et c'est déjà beaucoup. Malheureusement il pêche beaucoup de ce coté. En inventant une pseudo-neutralité (qui n'a jamais existé), il s'attaque à la liberté éditoriale des organes de presse qu...

à écrit le 08/02/2019 à 12:16
Signaler
Merci ! C'est tout, juste un merci, mais un merci de NOUS défendre par cet édito, NOUS tous; Pas seulement les journalistes ou écrivains, philosophes etc, mais tous ceux qui pensent, c'est à dire TOUS les citoyens…. Je pensais naïvement que les man...

à écrit le 08/02/2019 à 12:10
Signaler
Ça fait belle lurette que la France est devenue une dictature intellectuelle collective (hauts fonctionnaires, politiques, justice, médias). Il s'agit là d'une querelle de pouvoir entre des élus et des médias qui s'invitent, avec la Justice, dans le...

à écrit le 08/02/2019 à 11:45
Signaler
Dans le « Meilleur des Mondes » qu'Adous Huxley a écrit en 1931 le roman imaginant une société qui se développe en conditionnant et contrôlant les individus. Un nouvel ouvrage vingt-sept ans plus tard: « Retour au meilleur des monde » … En voici un...

à écrit le 08/02/2019 à 11:12
Signaler
Quand les médias ne vont pas dans le sens de ses intérêts c'est que le travail n'est pas bien fait! Les soit disant journalistes ne sont que des employers!

à écrit le 08/02/2019 à 10:54
Signaler
Enfin, les médias commencent se rendre compte que l'on ne peut "abandonner" le pouvoir de l'Etat à un jeune à la tête apparemment bien faite mais au manque flagrant d'expérience, de culture politique profonde, historique, (on sait bien que lorsque l'...

le 09/02/2019 à 5:59
Signaler
Cher monsieur, si vous n'en avez pas soupé durant ces 60 dernières années des vieux briscards de la politique qui ne font rien de positif, ne changent rien dans le bon sens, ne touchent à rien et creuse la dette, moi j'en ai soupé... Des vieilles idé...

à écrit le 08/02/2019 à 10:43
Signaler
« L’opinion publique n’existe pas, elle se créée » ( Jean Stoetzel : Sociologue et fondateur de l’IFOP). Depuis plus d’une décade, les partis au pouvoir font tous l’objet de « dégagisme » systématique et une alternance s’opère, c’est bien d’un cot...

le 09/02/2019 à 6:03
Signaler
Bravo, je soutiens, sauf la remarque sur nos politiques qui depuis 50 ans ne font preuve que de clientèlisme, d'amateurie et de stupidité.. A voir si Macron fera mieux, laissons lui le temps.

à écrit le 08/02/2019 à 8:30
Signaler
La la liberté de la presse c'est d'informer mais pas de désinformer, de se faire le ragot d'informations non vérifiées, calomnieuses attisant ainsi les sentiments d'injustice qui poussent les français à s'entre déchirer plutôt que de s'unir pour tro...

le 08/02/2019 à 9:33
Signaler
D'accord avec Elanzio.. et M.Mabille oublie que le monde des médias joue pleinement son rôle pour contrôler la parole, et les actes, des politiques, et ne s'en prive pas, mais peine à s'auto-réguler, n'est pas choqué quand le journalisme d'investigat...

le 08/02/2019 à 12:19
Signaler
Ily a-t-il vraiment liberté de la presse quand celle-ci est tenue par 9 oligarques milliardaires dont la plupart ont financés la campagne de l’actuel Président ? Et le comble du cynisme ces journaux la plupart déficitaires sont financés par les contr...

à écrit le 08/02/2019 à 1:38
Signaler
Objectif 17 du pacte de Marrakesh : "c) Promouvoir une information indépendante, objective et de qualité, y compris sur Internet, notamment en sensibilisant les professionnels des médias aux questions de migration et à la terminologie afférente, en ...

à écrit le 07/02/2019 à 23:24
Signaler
Il aura le charme et la passion d‘une Leni Riefenstahl, la sagacité d’un Trotski et la longévité d’un Jean Moulin. Chaque jour, ce stakhanoviste de l’information nous délivrera de la mauvaise information pour aller vers des informations qui chantent...

à écrit le 07/02/2019 à 21:10
Signaler
Vous êtes détenteur de la liberté de la presse, mais devenu exécuteur de la liberté de dés-informer. - Vous êtes déconnectés de la réalité du peuple, et avez une responsabilité considérable dans les 30 dernières années de gabegie dans votre "couvert...

à écrit le 07/02/2019 à 20:54
Signaler
Quand on voit notre notre presse actuelle , en comparaison avec le HOLLANDE BASHING qui a sévi pendant 5 ans, on comprend que MACRON n'a pas besoin de comité de salut public pour contrôler la presse. Dernier exemple en date, le rapport de la Cour des...

à écrit le 07/02/2019 à 18:41
Signaler
heureusemement les journalistes de Médiapart font bien le travail attendu . ?

le 08/02/2019 à 11:01
Signaler
J'ose espérer que vous ne pensez pas que cet organe de presse fasse dans l'objectivité parfaite. Lisez donc les CV et biographies de ses journalistes et "propriétaires", demandez leur quelles sont leurs conditions d'embauche éventuelle? Demande leur ...

à écrit le 07/02/2019 à 17:49
Signaler
Les pétages de plomb à répétition du chouchou des médias commencent à agacer et même à inquiéter. Ceux qui en ont fait un "produit médiatique" et, au final, un Président, n'imaginaient pas quel boxon il allait déclencher. Bon, il n'est jamais tro...

à écrit le 07/02/2019 à 17:46
Signaler
Je partage l'avis de mes deux prédécesseurs. J'ai un jugement assez critique de la presse ces derniers mois. Les gilets jaunes ont bénéficié d'une exposition médiatique énorme. Vous avez contribué largement à leur succès. Ca fait vendre de la pub ? ...

le 07/02/2019 à 20:49
Signaler
Tout automobiliste doit être maitre de son vehicule en toute circonstance. Les accidents qui ont eu lieu lors des gilets jaunes sont les memes que lorsqu'il y a des embouteillages... Par ce que les gens se croit invinscibles dans leurs toles pliabl...

à écrit le 07/02/2019 à 17:40
Signaler
je vous remercie de cet article. Tout pouvoir faible, tel que celui ci, se raidit en fonction de ses opposants, petit à petit dans son cercle intérieur (aux députés lrem qui vote contre est banni) aux opposants extérieurs contournements des corps int...

à écrit le 07/02/2019 à 17:34
Signaler
La plus grande partie des journalistes ne donne pas d'information sérieuse. Les "journalistes" font du copier coller sans approfondir et raconte des morceaux de vérités selon ce que veulent faire entendre les propriétaires des médias .... et ils ne ...

à écrit le 07/02/2019 à 17:01
Signaler
Il est étonnant de voir comment tous les journalistes poussent des cris d'orfraie à cette idée. Et pourtant, il faudrait être de très mauvaise foi pour nier que la presse a joué un rôle déterminant (et éminemment dangereux) dans la crise dite des gil...

à écrit le 07/02/2019 à 16:42
Signaler
Je comprend l'offuscation de bon usage de messieurs les journalistes mais je pense que comme moi même, comme les personnages au plus haut de l'état, comme des millions de français, nous avons un instant songé qu'avec l'aide des médias, les anarchiste...

le 07/02/2019 à 17:53
Signaler
Ah, l'Anarchie ! Voilà un joli fourre tout dont vous vous servez jusqu'à plus soif. Avez vous entendu des revendications anarchistes dans les demandes des gilets jaunes, soit : déclarer des communes libres, la destruction de l'état, l'ouverture des t...

le 07/02/2019 à 20:51
Signaler
C'est pas l'anarchie c'est l'ordre ouvrier sur les bourgeois, on a un petit père des peuples près à mettre la bourgeoisie en laisse dès le printemps. fuyez ! loin !

le 08/02/2019 à 13:39
Signaler
Pour vous répondre, oui j'ai entendu des revendications anarchistes à n'en plus finir, et même dans les défilés, des milliers d'anarchistes ultra violent qui demandaient la tête d'un président élu démocratiquement. Oui je les ai entendue pendant 2h d...

Votre email ne sera pas affiché publiquement.
Tous les champs sont obligatoires.

-

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.