Et si nous étions tous philanthropes ?

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La puissance publique n'a plus le monopole de l'intérêt général.
La puissance publique n'a plus le monopole de l'intérêt général. (Crédits : Pixabay / CC)
Face à la concentration toujours plus grande des richesses, s'exprime l'exigence d'un capitalisme plus responsable, soucieux de sa contribution au bien commun. Avec le numérique, de "nouveaux philanthropes" apparaissent, et des solutions innovantes se développent. Alors, générosité en trompe-l’œil ou vague de fond ?

Difficile de donner une définition de la philanthropie. Le mot vient du mot grec ancien phílos, "amoureux" et ánthrôpos, "homme" au sens de "genre humain". Le philanthrope, s'opposant en cela au misanthrope, cherche à exprimer, pas forcément en en faisant la publicité, son amour de l'humanité, voire son désintéressement à l'égard des richesses du monde, de sa propre richesse, qu'il (ou elle) peut alors vouloir donner, pour apporter du sens à sa vie, ou tout simplement pour servir une cause.

Au sens anglo-saxon, la philanthropie rejoint la notion de "charity" et devient parfois un véritable "business", à l'image des "charity dinners" organisés par la bonne société pour soigner sa bonne conscience, certes, mais aussi pour contribuer à la "communauté". Active dans la plupart des régions du monde, la philanthropie se manifeste sous des formes très diverses selon les héritages historiques et culturels, les contextes socio-économiques, les modèles étatiques et les cadres fiscaux. Mais partout le projet est le même : faire du don un acte pour le bien commun.

Manque de transparence

Il y a autant de philanthropies que de philanthropes. L'action philanthropique n'est pas réservée aux seules très grandes fortunes, car chacun peut contribuer à son échelle. D'où la question, à l'heure où les dérives du capitalisme financier creusent les inégalités : et si nous devenions tous philanthropes ? L'exemple vient d'en haut, avec les milliardaires de la Silicon Valley, conscients de l'accumulation du capital que provoque la révolution numérique.

Mark Zuckerberg, le patron de Facebook, a promis d'y consacrer 99% de sa fortune, suivant l'exemple de la fondation Bill & Melinda Gates (Microsoft).

Jack Ma, le président du géant du commerce en ligne Alibaba, qui vient de prendre sa retraite, a décidé de mettre son immense fortune au service d'un programme philanthropique sur l'éducation. Jeff Bezos, le patron d'Amazon n'a pas seulement racheté le Washington Post, mais a créé le "Bezos Day One Fund". Les fondateurs de Skype, eBay ou Salesforce se sont aussi lancés dans la philanthropie à grande échelle.

Pour certains, cette course effrénée est le signe d'une prise de conscience des excès d'enrichissement de quelques-uns ; d'autres, plus critiques, y voient un trompe l'œil, une sorte de "philanthrocapitalisme" qui ne change rien à l'ordre d'un monde fondamentalement inégalitaire.

Que pèse cette économie de la philanthropie ? Difficile de le savoir. Les experts de BNP Paribas estiment que les super-riches (ceux ayant plus de 50 millions de dollars à investir) donneront 12% de leur fortune aux États-Unis, 10% en Asie et 9% en Europe, en Afrique ou au Moyen-Orient. Cela donne une estimation de l'investissement potentiel des plus riches dans l'économie du don. Mais celle-ci demeure très opaque, et l'OCDE a pointé du doigt le manque de transparence du secteur en calculant qu'il ne représente que 7,6 milliards de dollars par an, bien loin des 60 milliards de dollars estimés par le Hudson Institute. Les États donnent bien davantage à l'aide au développement, avec un chiffre estimé à 143 milliards de dollars en 2016. Linsey McGoey, sociologue à l'Université de l'Essex, attire l'attention sur le manque croissant de transparence et de redevabilité des fondations philanthropiques dont on ne sait finalement pas grand-chose, au-delà des effets de communication.

On oppose souvent les modèles de philanthropie français et américain. Cette opposition, trop rapidement résumée à la rivalité entre le marché et l'État, ne tient plus. La France, comme les États-Unis, a encouragé, selon une chronologie décalée et pour des motivations différentes, la philanthropie privée, que celle-ci prenne la forme du don, du volontariat ou du bénévolat. Aujourd'hui, la puissance publique n'a plus le monopole de l'intérêt général, et les différences entre logiques philanthropiques, entrepreneuriale ou étatique, tendent à s'estomper.

En France, le modèle philanthropique est fondé sur le don, avec des incitations fiscales fortes pour les particuliers et les entreprises. Mais il n'y a guère de points communs entre le don que fait un individu aux Restos du cœur, par exemple, et l'action philanthropique d'une entreprise du CAC 40 à travers sa fondation. Pour autant, comme le montre la loi Pacte avec la mise en valeur de l'entreprise à mission, il y a bien une évolution des esprits vers un capitalisme responsable, engagé au service de ses parties prenantes, voire de la société tout entière, pour des causes multiples : sociales, environnementales, humanitaires. L'entreprise cherche le profit, certes, mais peut mettre celui-ci au service d'une économie plus humaine, à impact social plus solidaire.

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ONG Carolina for Kibera

[Pour favoriser la culture du don, la startup Epic évalue et sélectionne des associations en fonction de leur impact social. Ici, l'ONG Carolina for Kibera, qui lutte contre la pauvreté dans un bidonville de Nairobi (Kenya). Crédit : CFK]

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Chacun peut agir

De nouveaux entrepreneurs, aussi, font leur apparition dans le paysage, à l'exemple d'Alexandre Mars. Ce serial entrepreneur qui a créé et vendu plusieurs entreprises en Europe et aux États-Unis dans des secteurs variés, notamment Internet et le numérique, a décidé, en 2014, de lancer Epic, une startup à but non lucratif qui cherche à apporter aux entreprises et aux particuliers des solutions innovantes pour que le don devienne la norme. Auteur de "La Révolution du partage" (Flammarion), Alexandre Mars est un philanthrope nouvelle génération convaincu que le don peut devenir un réflexe chez tout un chacun d'ici à quelques années et dans le monde entier, afin de bâtir une société plus juste.

Selon lui, chacun d'entre nous a le pouvoir d'agir, s'il le souhaite. Nul besoin d'être Bill Gates ou Warren Buffet. « Le don, lorsqu'il n'est pas douloureux, n'est pas compliqué », explique t-il. Il a ainsi lancé le mouvement des "arrondis" pour inciter les salariés et les consommateurs à donner les centimes après la virgule. Ainsi, les petits ruisseaux peuvent devenir de grandes rivières...

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Commentaires
a écrit le 09/10/2018 à 11:27 :
Nous sommes presque tous philanthropes, c'est dans le "presque" que notre fin se trouve puisque tant que les actionnaires milliardaires gagneront 30% de revenus par an en investissant sur la destruction de la planète et de l'humanité ils continueront d'investir en masse sur la destruction de la planète et de son humanité.

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