Le chant funèbre de Chypre

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Harold James Copyright Project Syndicate
Harold James Copyright Project Syndicate (Crédits : Project Syndicate)
Harold James est professeur d'histoire et d'affaires internationales à l'Université Princeton et professeur d'histoire à l'Institut de l'Université Européenne de Florence. Son dernier ouvrage paru est "Making the European Monetary Union"(Construire l'Union monétaire européenne).

L'Europe peut choisir sa propre musique pour accompagner sa dernière crise. La première de « All Things Fall Apart » (Tout s'écroule, ndt) de 50 Cent vient juste d'avoir lieu à Berlin - un choix qui pourrait être approprié. Le continent peut aussi se tourner vers le passé et choisir Giuseppe Verdi, né il y a deux cents ans, et dont l'avant-dernière ?uvre, probablement le meilleur de ses opéras, débute sur la côte chypriote dans une tempête d'une fantastique violence avec les premiers mots de son héro, Othello : Esultate, réjouissez-vous ! La guerre est gagnée ; mais sa jalousie anéantira plus tard cet accomplissement.

Un désaccord croissant qui compromet l'avenir de l'intégration européenne

Il semble que Chypre soit aujourd'hui sauvée. Mais ce sauvetage a nourri un désaccord croissant qui compromet l'avenir de l'intégration européenne, en partie la conséquence d'une sorte de reconstitution des bouleversements du début du vingtième siècle - particulièrement la Grande Dépression - dans les débats qui ont entouré la débâcle financière post-2008 et la crise de l'euro qui s'en est suivie.

L'effondrement économique de l'entre-deux guerres était devenu insoluble parce qu'il coïncidait aussi avec une crise de la stabilité sociale, de la démocratie, et de l'ordre politique international. Les tensions sociales furent exacerbées par les faillites généralisées et le chômage, rendant à terme impossible une gestion politique démocratique normale. En Allemagne, épicentre de l'éclatement démocratique, les radicaux de droite comme de gauche fulminèrent contre l'accord de paix d'après guerre et le Traité de Versailles. 

Dans les dernières années d'une République de Weimar toujours plus instable au gré du délitement démocratique, les gouvernements allemands ont progressivement utilisé le radicalisme de leurs opposants pour tenter de retirer les concessions sécuritaires des mains des puissances occidentales. Les pressions politiques intérieures contribuèrent à intensifier les tensions internationales.

La démocratie, principale cible des récriminations des élites européennes

C'est encore le cas aujourd'hui en Europe. La démocratie est devenue la principale cible des récriminations des élites européennes. Le Premier ministre luxembourgeois et ancien président de l'Eurogroupe Jean-Claude Juncker a regretté le fait que les dirigeants européens connaissent les bonnes mesures à prendre, mais ne parviennent pas à se faire réélire après les avoir mises en ?uvre. De même, à la suite de sa récente et cuisante défaite électorale, le Premier ministre italien Mario Monti expliquait avec regret que les électeurs italiens étaient trop impatients pour porter des réformes dont les bénéfices ne seraient seulement visibles qu'au delà du cycle électoral.

Les évènements à Chypre ont mis en lumière deux autres dimensions des différends sur les crises bancaires et de dettes souveraines de l'Europe. Tout d'abord, le débat sur une taxe sur les dépôts bancaires, et sur le bien fondé, ou non, d'exempter les petits clients, replace les conflits de classes au centre de l'arène. Ensuite, la question des déposants étrangers, et particulièrement des Russes - additionnée à la proximité de la Syrie - a converti le sauvetage du secteur bancaire chypriote en un problème de relations internationales.

La proposition initiale d'imposer une taxe ponctuelle sur les comptes de moins de 100.000 euros n'est venue ni de l'Union européenne, ni d'Allemagne, mais du gouvernement chypriote qui devait pourtant savoir que l'idée soulèverait probablement l'indignation, et que le parlement chypriote ne la voterait jamais. Le gouvernement pensait peut-être que les manifestations de masses - dont les pancartes dénonçaient le voile que posait l'UE sur le renouveau de la domination allemande sur l'Europe - lui donneraient plus de poids. Car même les Chypriotes les plus modérés se sont indignés de l'agressivité démontrée par l'Allemagne et l'Europe envers leur petite île.

Un jeu sur la politique de classes

L'autre camp dans les négociations a aussi joué sur la politique de classes. A l'occasion d'un des moments les plus tendus, alors que Chypre cherchait une solution alternative en Russie, la Bundesbank allemande annonçait les résultats d'une nouvelle étude de la Banque centrale européenne (BCE) indiquant que la richesse moyenne en Allemagne était inférieure à celle des Etats méridionaux européens, essentiellement parce que moins d'Allemands sont propriétaires de leur maison. Le message semblait être d'influer clairement sur les négociations : pourquoi les Allemands, plus pauvres, devraient-ils se sacrifier pour soutenir des millionnaires méditerranéens ?

Dans le sillage de la crise financière, les revenus et la redistribution des richesses se sont retrouvés au centre du débat politique. Même l'Eglise Catholique semble se faire l'écho de cette nouvelle humeur : l'élection de Jorge Mario Bergoglio en Pape François fait incontestablement référence à Saint François d'Assise et à la mission de l'Eglise de protéger les pauvres.

Sur le front des relations internationales, après 2010, alors que les dépôts européens quittaient les comptes banaires chypriotes, on a assisté à l'augmentation des dépôts des entreprises et des particuliers russes - et la Russie a de nombreuses raisons d'utiliser l'argent comme moyen pour acquérir un contrôle politique. Chypre est un poste crucial pour les opérations de sécurité américaines dans l'est de la Méditerranée, et les gisements de gaz au large de la côte chypriote pourraient être exploités comme source énergétique - du moins après 2017 - susceptible de réduire la dépendance européenne sur les approvisionnements russes.

La Russie pourrait être en mesure d'étendre son contrôle de manière plus significative

Dans une précédente phase de la crise, la Russie avait accordé à Chypre un crédit de 3 milliards de dollars. Maintenant cependant, un nouveau crédit ne ferait que rendre ingérable le fardeau de la dette publique ; il est nécessaire de racheter toutes ou partie des banques chypriotes. Au lendemain d'une crise exacerbée par les discours de conflits de classes, la Russie pourrait être en mesure d'étendre son contrôle de manière plus significative, et à peu de frais.

Une polarisation sociale approfondie, son utilisation dans les négociations financières, et l'intrusion de nouveaux éléments sécuritaires sont des preuves supplémentaires de ce que la plupart des économistes et des commentateurs affirment déjà depuis longtemps sur l'Europe : une union monétaire est impossible à maintenir sans union politique. Un Etat, surtout dans la forme actuelle de l'Etat providence européen, dépend de mécanismes efficaces pour arbitrer et résoudre les conflits sociaux - des mécanismes qui, ainsi que l'ont montré les évènements à Chypre, font défaut à l'UE. En attendant que cela soit le cas, l'intégration européenne pourrait avoir disparu avant même que la musique ne s'interrompe. 

Copyright: Project Syndicate, 2013.

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a écrit le 13/04/2013 à 16:18 :
Intéressante analyse des raisons de l'influence russe à Chypre, et des profits qu'elle pourrait en retirer.
a écrit le 03/04/2013 à 17:01 :
Le doux rêve anglo saxon de ne plus avoir face à lui une Europe puissante ressurgit...

Mais malheureusement, la passé a prouvé que plus les crises sont sévères, plus l'Europe en ressort grandie. Il faudra juste un peu de temps, que les élections allemandes soient passées, par exemple, pour que l'Europe se ressaisisse, et fasse de nouveau un bond en avant, vers une politique économique et financière commune...
Réponse de le 03/04/2013 à 17:23 :
Mais quelles crises passées ? Quelles améliorations ? Vos bonds en avant en rappellent d'autres ! Réfléchissez au lieu de répéter ce que vous avez entendu à la TV !
Réponse de le 05/04/2013 à 9:47 :
vous faites comme hollande : vous attendez l'arrivée (improbable) du messie ...
on pourrait dire aussi que vous croyez au pére noel : les allemands ne changeront pas d'avis meme en cas de changement de gouvernement : ils veulent pas payer pour les autres surtout pour ceux qui ne respectent pas les traités qu'il ont signés !!!
a écrit le 03/04/2013 à 15:54 :
Vu l'état économique de la GB, (car seule la city et la BoE les maintiennent), je me permets de doucettement me marrer des propos de ce donneur de leçons.
Réponse de le 03/04/2013 à 16:34 :
et ? le rapport ?
L' Universite de Princeton est aux Etats Unis, au cas ou vous ne le sauriez pas.
Universite dans laquelle il officie depuis 1986.





Réponse de le 03/04/2013 à 20:07 :
Arg.. Désolé de ne pas avoir votre "culture" anglo-saxonne. Donc, c'est encore pire, car les US font tourner la planche à billets MALGRE que leur monnaie soit LA référence dans le monde. Vous dire comme ils ont des leçons à donner...
Réponse de le 03/04/2013 à 21:34 :
Sorry Yvan, mais on ne dit pas "malgré que" et on ne l'écrit pas non plus ! Etes-vous journaliste (à la Tribune) pour ne pas savoir ça ?

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