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Dette : l’histoire d’une morale ou la moralité d’une histoire

Photo de Robert Jules

Robert Jules

Publié le 21 octobre 2013 à 09:17 - Mis à jour le 21 octobre 2013 à 09:47

Le Quotidien Numérique

11 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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L'anthropologue américain David Graeber montre dans "Dette. 5000 ans d'histoire" que la dette ne relève pas simplement de l'obligation morale. Quantifiable, génératrice de violence, elle a participé du fondement des relations sociales à l'échelle de l'histoire.

"On doit toujours rembourser ses dettes." Ce vieil adage est souvent présenté comme le fondement du capitalisme. Son questionnement est d'ailleurs la raison d'être de l'imposant livre (quelque 600 pages) de l'anthropologue américain David Graeber intitulé "Dette. 5000 ans d'histoire". Ce best-seller international, traduit enfin en français - il est sorti en 2011 dans sa version originale -, grâce au travail d'une jeune maison d'édition Les liens qui libèrent, défend une thèse pour le moins originale : la dette façonnerait fondamentalement nos relations sociales sur le mode économique, et ce depuis le début de l'humanité.

"Quand nous disons que notre sentiment de la morale et de la justice est réduit au langage d'une transaction financière, que cela signifie-t-il au juste ? Que se passe-t-il quand nous ramenons l'obligation morale à la dette? Qu'est-ce qui change quand l'une se transforme en l'autre? Et comment en parlons-nous quand notre vocabulaire a été à ce point modelé par le marché?", s'interroge David Graeber.

Un taux d'intérêt qui intègre précisément le risque du non remboursement

En effet, le recours même au langage de la morale - ne parle-t-on pas du marché des obligations pour désigner le marché des dettes - indique que la neutralité de la simple explication financière, selon laquelle le prêteur consent un crédit moyennant un taux d'intérêt qui intègre précisément le risque du non remboursement, reste finalement superficielle.

A l'inverse, ce serait la dette elle-même qui serait le paradigme de relations sociales d'abord fondées sur la transaction. David Graeber balaye ainsi au passage - ce qui n'est pas rien pour un anthropologue - la théorie du troc.  Il radicalise  même son propos : "L'apparition du principe même de l'échange résulte en grande partie de la violence (...)  les origines réelles de la monnaie sont à chercher dans le crime et le dédommagement, la guerre et l'esclavage, l'honneur, la dette et le rachat."


Foisonnement d'érudition

Pour démontrer sa thèse David Graeber va mobiliser un vaste savoir  historique qui s'étaye de multiples champs : sociologique, anthropologique, économique, religieux, mythologique, philosophique, politique, technique… Il nous fait voyager de l'antiquité grecque, chinoise, ou encore japonaise jusqu'à la dernière phase  qui aurait commencé au début des années 1970 avec la montée en puissance du cycle de la mondialisation en passant par le Moyen Age, l'avènement du monde islamique, l'émergence du capitalisme.

Ce foisonnement d'érudition - qui constitue d'ailleurs l'un des points forts du livre - aboutit à établir que le meilleur moyen "de justifier des relations fondées sur la violence, de les faire passer pour morales, est de les recadrer en termes de dettes - cela crée aussitôt l'illusion que c'est la victime qui commet un méfait." Ou pour le résumer encore plus brièvement que "depuis des millénaires, les violents disent aux victimes qu'elles leur doivent quelque chose. Au minimum, elles "leur doivent la vie" (expression fort révélatrice), puisqu'ils ne les ont pas tuées."

Évidemment, dans une telle optique, le remboursement des dettes devient un enjeu vital pour les dirigeants car en cas contraire cela peut remettre en cause l'ordre politique et social. Tous les mouvements révolutionnaires du monde antique avaient d'ailleurs le même programme : "Annulation des dettes et redistribution des terres", remarquait le grand historien de l'Antiquité Moses Finley, cité par Graeber.

Un engagement moral quantifiable


Toute dette a en effet cette particularité comparée à d'autres obligations sociales d'être un engagement moral "quantifiable", et donc, grâce à cette monétisation, également "transférable". En retour, ce phénomène induit, selon Graeber, "une aptitude à faire de la morale une question d'arithmétique impersonnelle - et, ce faisant, à justifier ce qui, sans cela, paraîtrait odieux ou monstrueux." D'une certaine façon, la dette permet de transférer un problème moral à un autre.

On voit bien combien ce raisonnement est d'actualité, il suffit d'évoquer le débat public qui a débuté à la fin du siècle dernier, alimenté par le poids de la dette supporté par des pays africains ou asiatiques.

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Les exigences que le Fonds monétaire international (FMI) imposait alors par ses « plans d'ajustements » à des populations pauvres pour rembourser des prêts et leurs intérêts contractés et en majeure partie détournés par des tyrans sans scrupules qui n'ont pas été réellement inquiétés, étaient jugées exorbitantes.

Une deuxième caractéristique, la violence

C'est désormais au tour de certains pays de la zone euro de subir aujourd'hui un sort analogue, par exemple en Grèce, où la mauvaise gouvernance et la fraude fiscale font peser sur l'ensemble de la population les efforts exigés par les bailleurs de fonds internationaux, qui représentent d'ailleurs les contribuables d'autres pays. Et l'idée même d'un défaut est toujours écartée, du moins officiellement.

Quantifiable, la dette possède également une deuxième caractéristique selon David Graeber : la violence. Il est inhérent à l'obligation de se faire rembourser de pouvoir disposer d'un moyen de contrainte physique - du moins à titre de menace - pour dissuader les créditeurs de ne pas rembourser. Ce qui aboutit, selon David Graeber, à établir le lien quasi consubstantiel entre le marché et l'Etat, dépositaire de la violence légitime.

Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que la dette, loin de garantir le triomphe de la morale, entraîne au contraire un système profondément injuste, où la prise de risque de certains est assumée par l'ensemble de la population. A la faveur de la crise financière de 2008, où le contribuable a dû essuyer les pertes d'un système financier qui avaient joué avec le feu, on a pu évidemment poser à nouveau la question de la responsabilité de ce système. C'est le fameux "aléa moral".

La dématérialisation de la monnaie existait dès le début

Pour certains, cette situation de « perte de contact de la finance  avec la réalité» aurait été causée par la dématérialisation de la monnaie, par l'abandon d'un étalon physique. Pourtant, David Graeber montre qu'il ne s'agit pas là une nouveauté.

C'est même, selon lui, "la forme initiale" de la monnaie. « Les systèmes archaïques de crédit, "ardoises", notes de frais même, existaient longtemps avant l'argent liquide", remarque l'anthropologue américain qui avance que l'histoire est partagée d'une certaine façon entre deux modes : "les périodes  dominées par le lingot - où l'on postule que l'or et l'argent sont la monnaie - et d'autres où l'on définit la monnaie comme une abstraction, une unité de compte virtuelle."

Or, indique Graeber, les époques où dominèrent les monnaies virtuelles ont coïncidé avec la création d'institutions chargées de prévenir le dérapage total, c'est-à-dire "d'empêcher les prêteurs de s'allier avec les hauts fonctionnaires et les politiques pour mettre tout le monde sous pression, comme ils semblent le faire aujourd'hui."

Car depuis depuis cinquante ans, le monde a pris le chemin inverse. Des  institutions internationales comme le FMI, la Banque mondiale et d'autres ont bien été créées pour prévenir ce genre de situation, mais force est de constater qu'elle n'ont pas rempli leur fonction, ou sinon partiellement, lors de la crise financière mondiale de 2008 et, deux ans plus tard, avec le surgissement de la crise de la dette en zone euro qui s'éternise.

Le recours à l'annulation des dettes

Finalement, "Dette" remet si radicalement en cause nos certitudes que le livre donne le tournis, sans pour autant fournir de claire orientation. Certes, l'annulation des dettes, rappelle l'auteur, est nécessaire comme le montre l'histoire, mais dans une économie moderne extrêmement interdépendante, une annulation peut avoir des effets négatifs systémiques considérables extrêmement dangereux, à moins qu'elle soit menée avec prudence.

Mais, David Graeber, avec sa virtuosité intellectuelle, bouscule le confort de nos idées reçues et son ouvrage est stimulant. Son parcours est d'ailleurs à l'image de son livre. Ce chercheur qui a fait son doctorat d'anthropologie en travaillant sur l'organisation sociale à Madagascar a de visu expérimenté la domination que subissent les sociétés pauvres.

À lire également

  • Stiglitz : « Aucune économie n'est jamais revenue à la prospérité avec des mesures d'austérité »
  • Dette grecque : "L'enfer jusqu'en juin" (ministre des Finances)
  • "En pratique, un monde sans dette serait un désastre" (David Graeber)
  • Ces 665 milliards de dettes qui inquiétent les banques européennes

Récemment nommé professeur à  la très distinguée London School of Economics, il n'en reste pas moins engagé dans la vie de la Cité. Il se réclame d'une tradition anti-autoritaire anarchiste, et s'est rangé dans le camp des contestations à la mondialisation. A ce titre, il a été une figure de proue du récent mouvement "Occupy Wall Street".

En conclusion si son ouvrage ne donne pas de mode d'emploi clés en main sur la façon de réduire les dettes, David Graeber nous permet de mieux comprendre pourquoi parfois "on ne doit pas rembourser ses dettes".


David Graeber "Dette. 5000 ans d'histoire", éditions Les liens qui libèrent, 623 pages, 29,90 euros.

Pour aller plus loin : Interview de David Graeber dans la Tribune : "En pratique, un monde sans dette serait un désastre"

Robert Jules

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