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Comment la BCE et les gouvernements nourrissent une crise bancaire

Marc Guyot et Radu Vranceanu (*)

Publié le 28 octobre 2020 à 07:42 - Mis à jour le 28 octobre 2020 à 08:03

Marc Guyot et Radu Vranceanu

Marc Guyot et Radu Vranceanu.

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OPINION. La crise sanitaire a obligé les gouvernements de la zone euro avec le soutien de la Banque centrale européenne (BCE) et sa politique de taux bas à financer massivement par la dette leurs économies pour éviter un effondrement. Alors qu'une deuxième vague de Covid 19 est en train d'arriver, cette situation pourrait bien mettre à mal l'ensemble du système bancaire européen. (*) Par Marc Guyot et Radu Vranceanu, professeurs à l'ESSEC Business School.

La seconde vague du Covid 19, plus forte que prévue, jette un coup de froid sur les prévisions de croissance pour 2020 en Europe où l'indice PMI composite vient de passer en octobre sous la barre des 50 ce qui indique un état de récession (il est sous 50 en France pour le deuxième mois consécutif). Pas vraiment remis de la première vague, de nombreux secteurs et entreprises réclament d'avantage d'aides publiques, d'autant plus que l'argent coule à flot. Des Etats même très affectés comme l'Italie, l'Espagne ou la France arrivent à emprunter des centaines de milliards sans aucune difficulté, le comble de l'argent facile étant les 390 milliard de fonds que l'EU va fournir sans contrepartie. Non seulement les gouvernements n'auront aucun intérêt à payer, mais encore ils n'auront rien à rembourser, juste à dépenser. Avec des déficits faramineux, la plupart des gouvernements européens semblent rentrer dans la spirale des dépenses sans limites. Au deuxième trimestre 2020, le déficit public cumulé des pays de la zone euro s'est établi à 11,6% du PIB soit le niveau le plus élevé depuis que ces statistiques existent, poussant à 95,1% le ratio dette en proportion du PIB.

Illusion d'argent facile

Et pendant que cette illusion d'argent facile s'installe dans le paysage, un déséquilibre profond s'accumule dans le secteur bancaire qui est au cœur du financement de l'économie européenne. En effet, les banques assurent environ 70% du financement des ménages et entreprises. Le modèle traditionnel de la banque commerciale consiste à prendre les économies des particuliers en dépôt à des taux très faibles (proches de zéro) et à octroyer des prêts à des taux plus importants. Par la même occasion, les dépôts dont la maturité est nulle sont transformés en prêts sur plusieurs années, donc plus risqués. Cette transformation de liquidité et de risque est à l'origine du décalage entres les taux des dépôts et les taux des prêts, et constitue la base de la rentabilité bancaire.

Aujourd'hui ce mécanisme est profondément dégradé par les interventions de la Banque centrale européenne (BCE) et la politique budgétaire hasardeuse des pays européens, dans un contexte d'effondrement des marchés pour beaucoup de secteurs en raison de la crise du Covid 19. Depuis mars 2020, la BCE a remis en place un programme de rachat d'actifs de presque 1.500 milliards d'euros. Cela a suffi pour absorber les nouvelles émissions des pays de la zone euro, et par la même occasion, clouer à zéro les taux à 10 ans des bons du trésor. En fin de compte et de manière tacite, la BCE cible les taux longs, ce qui nous apparaît aberrant. Dans la mesure où les différents actifs financiers sont partiellement substituables, cette politique provoque une diminution massive des rendements des obligations privées et oblige les banques à maintenir des taux de prêts très bas, proches de 1,5%. Du coté des dépôts, les confinements et les restrictions de toutes sortes, combinés à la forte hausse de l'épargne de précaution, ont fait exploser les montants de dépôts bancaires. Faute de projets d'investissement, crise oblige, ces dépôts dans les banques commerciales finissent auprès de la BCE, qui les taxe à hauteur de 0,50%.

Par ailleurs, sur l'ensemble des prêts qui ont été octroyés ces derniers temps, une grande partie correspond aux prêts spéciaux, garantis par l'Etat, dans le cadre des mesures de sauvegarde des entreprises affectées par la crise du Covid 19. En France, ces prêts garantis représentent déjà 120 milliards. Le contexte politique a amené les banques à consentir des taux très bas sur ces prêts, malgré leur risque très important. Cette politique de prêts d'urgence risque de se transformer en crise bancaire dans deux ans quand les remboursements ne seront pas au rendez-vous. Si cela arrivait, le gouvernement se retrouverait dans la situation délicate de choisir entre honorer ses engagements, ou faire porter une partie du fardeau sur les banques. En fonction de la situation économique des deux catégories d'acteurs, ils risquent de se retrouver dans une situation très difficile. Outre ces prêts garantis, de plus en plus de prêts « classiques » risquent de basculer dans la catégorie créances douteuses, vue la dégradation de l'environnement économique.

Accumulation des risques

Cette accumulation de risques est problématique. Certains imaginent avec un certain cynisme que l'inflation va résoudre tous les problèmes en diminuant la valeur de toutes les dettes, sans égard pour les épargnants. Cette posture est néanmoins intellectuellement fragile étant donnée la faible maturité des dettes publiques, six à sept ans pour la plupart des pays. Si l'inflation revient, les taux d'intérêt augmenteront de pair. La BCE sera forcée d'augmenter rapidement les taux courts et de vendre des actifs, ce qui devrait réduire la croissance. D'autres pensent avec optimisme que la dépense sans limite actuelle va engendrer une croissance suffisamment forte pour que les dettes soient remboursées aisément via les rentrées fiscales. Cependant une telle croissance suppose que le système bancaire soit toujours debout et à même de la financer, ce qui n'apparaît pas comme une certitude aujourd'hui. En 2008-2009 le cercle vicieux des créances douteuses et des banques soutenues à bout de bras par des États eux-mêmes en détresse n'a concerné que quelques pays. Demain, on ignore le nombre de pays de la zone euro qui risque de tomber dans ce piège.

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Enfin, la solution miracle encouragée par la BCE, consistant à concentrer le système bancaire par fusion/acquisition, pour sauver le système bancaire en s'appuyant sur des tarifs d'oligopole est à très courte vue. La rentabilité que les banques doivent retrouver doit provenir de leur finesse à évaluer les risques et à innover. Compenser les futures pertes des banques par une rente d'oligopole prélevée sur ses clients qu'ils soient particuliers ou entreprises risque d'affaiblir durablement la croissance économique, diminuer la résilience du secteur bancaire face aux chocs, et dégrader la compétitivité à long terme de l'industrie bancaire européenne.

Limiter les dépenses publiques au strict nécessaire

Il apparaît que l'option de bon sens reste de garantir la pleine autonomie des banques pour l'octroi des prêts garantis, notamment sur la négociation des taux. La situation requiert de toute évidence une forte intervention budgétaire des Etats pour stabiliser l'économie jusqu'à la fin de la crise sanitaire. Cela implique d'être responsable et de limiter les dépenses publiques au strict nécessaire, avec un arbitrage sérieux sur l'efficacité de chaque dépense. De son côté, la BCE serait bien inspirée d'approfondir toutes les conséquences de sa politique de taxation des réserves et de son programme de rachat d'actifs dont la principale conséquence est celle de nourrir l'illusion de l'argent « magique », selon l'expression du président Macron. Ramener le taux à 10 ans, ne serait-ce qu'à 1% pour l'Allemagne, et proportionnellement plus élevé pour les gouvernements présentant un risque plus important, signalerait que l'argent a un coût et inciterait les pouvoirs publics à faire le meilleur usage des fonds.

Marc Guyot et Radu Vranceanu (*)

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