Election au Brésil : le bolsonarisme, stade ultime de la « peuplecratie »

ANALYSE. Durant son mandat, Jair Bolsonaro n’a cessé de diffuser un discours populiste ancré dans une sorte de « post-vérité », notamment sur le dossier de l’Amazonie. Par Pierre Cilluffo Grimaldi, Sorbonne Université
(Crédits : RICARDO MORAES)

À quelques jours du premier tour de l'élection présidentielle brésilienne, qui se tiendra le 2 octobre (un second tour aura lieu si nécessaire le 30 octobre), deux candidats historiques, sur onze au total, se détachent nettement dans les sondages : le président sortant conservateur Jair Bolsonaro, et l'ex-président de gauche Lula (2003-2011). Ce dernier est en tête, malgré un climat politique complexe et risqué. L'enthousiasme domine chez la plupart des commentateurs occidentaux, qui espèrent la fin - dès ce dimanche si le candidat de gauche l'emporte au premier tour - de la morne époque du bolsonarisme.

Néanmoins, il convient de se montrer prudent, alors que les dernières tendances semblent indiquer un rapprochement des intentions de vote en faveur des deux principaux candidats. Bolsonaro, ancien capitaine d'artillerie nostalgique de la dictature militaire, entend bien mener une offensive non conventionnelle (fake news) et sans règles jusqu'à la fin de la campagne... Sans parler d'un risque de vote caché, comme durant le dernier scrutin national de 2018.

Ainsi, cette élection demeure bien plus ouverte qu'on le croit généralement - d'autant que la cristallisation ultime du vote se fait souvent, au Brésil comme ailleurs, dans les tout derniers jours de campagne. Pour remonter son retard, le sortant, qui affirme déjà que « les sondages mentent », va employer tous les ressorts de sa rhétorique populiste ancrée dans la « post-vérité » - un domaine dans lequel le clan bolsonariste est devenu maître.

La rhétorique de « l'expérience du réel »

Qu'est-ce que le bolsonarisme, du point de vue du discours ?

Dans leur excellent ouvrage Peuplecratie, la métamorphose de nos démocraties (2019), analysant notamment l'Italie de Matteo Salvini, les chercheurs Ilvo Diamanti et Marc Lazar ont avancé la notion de « peuplecratie ». Selon nous, le Brésil sous Bolsonaro est une peuplecratie à son stade ultime.

Qu'entendons-nous par là ? Laissons la parole aux créateurs de la notion :

« La peuplecratie résulte d'un double processus. D'une part, l'ascension des mouvements et partis populistes par effet de contamination, la modification des fondements de nos démocraties. Les populistes se réfèrent au peuple souverain qu'ils en viennent à idolâtrer et sacraliser. Dans le même temps, ils s'attaquent aux représentants politiques qualifiés par eux de traditionnels et se livrent à une occultation, voire à une critique radicale, des formes institutionnelles organisant cette même souveraineté populaire. Le peuple [...] est systématiquement valorisé en tant qu'entité homogène, porteur de vérité et considéré comme fondamentalement bon, surtout par opposition aux élites supposées homogènes, toujours dénigrées, disqualifiées, détestées, haïes. Cet antagonisme - le peuple vertueux contre ces élites corrompues - a un effet explosif mesurable et amplifié par la caisse de résonance que constituent les réseaux sociaux. »

La peuplecratie se structure donc via le discours populiste, propagé notamment sur les réseaux sociaux.

Bolsonaro, au style direct et familier, essaye par une vraie proximité politique créée avec son cœur de cible électoral, de construire les frontières de la réalité, de produire une « fake news » aux apparences complètes d'authenticité. Cette rhétorique de « l'expérience du réel » est un élément central du populisme à la sauce Bolsonariste. À notre sens, la « rhétorique de l'expérience du réel » est un élément fondamental relativement oublié dans l'étude du populisme. Les valorisations successives de « l'expérience du réel » sont donc légion au sein du discours bolsonariste sur un sujet qui lui a valu bien des accusations : l'Amazonie.

Revenons sur certains extraits significatifs de ce discours :

En septembre 2019 devant l'Assemblée générale de l'ONU, quelques semaines après le buzz médiatique international du G7 de Biarritz sur l'Amazonie, déclenché notamment par Emmanuel Macron, une première réponse : « N'hésitez pas à venir au Brésil, c'est un pays très différent de ce que vous voyez à la télé et dans les journaux ». Une négation de la possibilité de médiation du réel sur l'Amazonie via les médias.

En février 2020, il s'en prend aux ONG écologistes avec une ironie malsaine :

« Si je pouvais, j'aimerais confiner ces écologistes au beau milieu de l'Amazonie pour qu'ils arrêtent d'embêter les peuples amazoniens depuis la ville. »

La provocation directe accompagne donc ce type de rhétorique dessinant une césure entre un « eux » et « nous », base du populisme.

En août 2020, Bolsonaro invite son auditoire à effectuer un vol au-dessus de l'Amazonie) entre les villes lointaines de Boa Vista et Manaus pour se rendre compte qu'aucune flamme n'était visible :

« Ils ne trouveront pas un seul foyer d'incendie, pas un seul hectare de déforestation. »

Le président brésilien emploie la logique populiste classique, exploitée universellement, voulant que seul un policier a la légitimité pour s'exprimer sur la sécurité des rues, seul un ouvrier peut parler des aspirations des classes populaires, seul un juge ou magistrat doit avoir quelque chose à dire sur l'état de la justice, seul un berger des Pyrénées peut donner son avis sur la question de la réintroduction de l'ours, et ainsi de suite... Bolsonaro affirme donc que seuls les Brésiliens vivant en Amazonie (plus de 22 millions de personnes, les indigènes traditionnels étant ultra-minoritaires) ont la légitimité nécessaire pour s'exprimer sur les enjeux concrets liés à cette région - pratique, sachant que l'État d'Acre, dans l'ouest de l'Amazonie, était un foyer bolsonariste, où il a réalisé ses meilleurs scores aux dernières élections.

Cette réduction de la source d'information à son identité, unique élément permettant de juger de la véracité de ses propos, épouse la conception populiste du « peuple » et de son supposé « bon sens ».

Une victimisation commune à bien d'autres populistes

Tous les populismes ont en partage la « rhétorique de l'exclusion » (exclusionary narratives), aspect consubstantiel de l'idée du « peuple » qu'ils prétendent incarner et dont résulte la création obligatoire, dans leurs discours, de camps totalement antagonistes : « nous » contre « les autres ».

Sur la problématique de l'Amazonie, Bolsonaro use et abuse de cette dénonciation des « autres », représentés ici par de supposés intérêts de l'étranger hostiles au Brésil. Ce récit permet la consolidation d'une identité collective forte par opposition à l'adversaire.

Bolsonaro emploie cette « rhétorique de l'exclusion » sur de très nombreux sujets. Nous concentrons donc notre analyse sur le seul objet de l'Amazonie. On observe l'actualisation de la dénonciation du « néo-colonialisme », les pays occidentaux étant accusés de vouloir piller les ressources du pays. La victimisation est alors un processus central par le biais duquel un individu ou un groupe sont culturellement construits comme victime. Cette dénonciation indirecte ou directe du « complot international » contre les intérêts du Brésil, cette opposition permanente entre le global et le local sont au cœur des théories du complot que Bolsonaro fait circuler dans l'espace public.

Revenons sur certains extraits significatifs de ce discours :

Le 1er août 2019, Bolsonaro s'en prend au ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, qui a rencontré des représentants d'ONG pendant un déplacement officiel au Brésil :

« Qu'est-ce qu'il est venu discuter avec des ONG ici ? Dès qu'on parle d'ONG, il y a une alarme qui s'allume dans la tête de celui qui a un minimum de bon sens. »

En septembre 2020, à l'ONU, il assène :

« Nous sommes victimes d'une campagne de désinformation internationale des plus brutales sur l'Amazonie [...]. L'Amazonie brésilienne est connue pour être très riche en ressources [...] Cela explique le soutien des institutions internationales à cette campagne soutenue par des intérêts douteux, que rejoignent des associations brésiliennes profiteuses et non patriotes, dans le but de nuire au Brésil lui-même. »

En janvier 2021, un haut gradé brésilien, Durval Nery, proche du président, abonde dans son sens :

« L'ONG anglaise WWF est financée par Jacob de Rothschild, George Soros et la Fondation Ford. Cette ONG est à l'origine de la tentative d'activer l'intervention occidentale en Amazonie et par conséquent de livrer sa richesse à des groupes étrangers. »

Les éléments de discours victimaire très présents chez Bolsonaro se retrouvent également au sein d'un véritable « arc populiste mondial ». Steve Bannon, l'ancien stratège en chef de Donald Trump, est venu plusieurs fois conseiller Bolsonaro. Le Premier ministre hongrois Viktor Orbán et les médias proches du pouvoir utilisent l'image de Soros comme une véritable caricature maléfique, cause d'une bonne partie des problèmes du pays et du monde. En 2014, le gouvernement hongrois a mis en œuvre avant les élections législatives une large campagne, placée sous le signe du slogan « Stop Soros », affirmant que toutes les organisations critiques à l'égard d'Orban étaient corrompues par Soros.

Par la suite, Nigel Farage, l'un des principaux promoteurs du Brexit au Royaume-Uni, a décrit Soros comme « la plus grande menace actuelle pour le monde occidental ». En France, la figure de Soros est également agitée aussi par les populistes, le magazine Valeurs Actuelles voyant en lui « le milliardaire qui complote contre la France » et « le militant de la submersion migratoire et de l'islamisme ».

George Soros est ainsi une figure vide dans laquelle les populistes glissent toutes leurs chimères et leurs haines. Il représente un épouvantail international à caricaturer dans le sens souhaité par l'émetteur, réactivant au passage tout un imaginaire antisémite.

Deuxièmement, Bolsonaro s'inspire de la pratique de « stigmatisation globale » mise en place depuis 2011 par Vladimir Poutine, qui délégitime ses adversaires intérieurs (médias, ONG...) en les présentant comme des « agents de l'étranger » dès lors qu'ils reçoivent des financements, même limités, en provenance d'un pays autre que la Russie. De la même façon, le président brésilien martèle que ceux qui le critiquent nationalement le font parce qu'ils sont influencés pour cela par des puissances étrangères, déterminées à affaiblir « la patrie ».

Troisièmement, Bolsonaro, parfois surnommé « le Trump des Tropiques », emprunte aussi une rhétorique victimaire à son modèle dans sa stigmatisation de la gauche (Lula, autres leaders sud-américains). Pour Bolsonaro comme pour Trump, la gauche, dans toute sa diversité, est identifiée au communisme. À cet égard, le chercheur brésilien Felipe Loureiro explique :

« Le bolsonarisme identifie dans le trumpisme une sorte de gardien de l'État-Nation au XXIe siècle, contrairement aux intérêts et aux stratégies mondialistes, soi-disant orchestrés par une conspiration du communisme international. Cette conspiration, selon cette perspective, s'appuie sur un réseau de soutien complexe, impliquant des organisations internationales [...] avec des connexions qui traverseraient le monde des affaires, des universités et de la presse, pour détruire les bases de l'identité nationale. Au Brésil, cette conspiration vise la religion chrétienne et la famille patriarcale. »

Un bolsonarisme au-delà de Bolsonaro ?

On observe donc un Bolsonaro qui joue la victime au niveau national a l'image d'un Trump et dénonce le complot international à l'image d'un Poutine ou d'un Orbán, tout en produisant sa propre rhétorique de « l'expérience du réel ».

Ce bolsonarisme peut survivre à une éventuelle défaite électorale de l'actuel président... et tout à fait s'exporter vers l'Europe pour y stimuler notamment un sentiment anti-écologique déjà présent dans certaines sphères populistes du Vieux continent. Demain, les nuages des fumées délirantes du bolsonarisme pourraient obscurcir les cieux lointains, de la même façon que les feux d'Amazonie ont un impact qui ne se limite pas au Brésil. La compréhension, l'analyse et la vigilance face aux discours populistes nationaux et internationaux sont donc aussi un impératif démocratique.

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Par Pierre Cilluffo Grimaldi, Doctorant - SIC, Sorbonne Université.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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Commentaires 7
à écrit le 31/10/2022 à 7:11
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l'ultra gauche bienveillante qui interdit la cote de boeuf non binaire est toujours prompte a pointer chez les autres ce qu'elle fait elle meme ' a sa facon', mais de facon juste ultra neo tolerante et bienveillante car de gauche, avec des medias inp...

à écrit le 30/10/2022 à 12:10
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Bonjour, Certe la démocratie ne doit pas être un choix politiques entre la peste et le choléra, mais lorsque l'ons voté droite ou gauche est que rien ne change au niveau de la politique, ils faut voté autre chose... S'est sa la démocratie... La Fr...

à écrit le 30/10/2022 à 9:36
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En dehors des visions partisanes des choses, le stade ultime de la démocratie ne se résume t il pas a un choix entre la peste et le cholera? Au bresil comme en france.

à écrit le 30/10/2022 à 9:26
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Il serait sain de renouveler nos dirigeants..

à écrit le 24/10/2022 à 15:01
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Même type de discours peupleux que notre Melenchon national

à écrit le 24/10/2022 à 13:26
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"On observe donc un Bolsonaro qui joue la victime au niveau national a l'image d'un Trump " Non Trump est doué, pure produit made in America, Bolsonaro n'est pas mauvais il faut bien le dire mais ses soutiens financiers sont cette bourgeoisie cupide ...

à écrit le 24/10/2022 à 13:17
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