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Emmanuel Macron, le rendez-vous manqué

Photo de Denis Lafay

Denis Lafay

Publié le 07 avril 2022 à 05:26

Ukraine: des "indices tres clairs" de crimes de guerre, nouvelles sanctions requises, dit macron

Photo d'illustration

SARAH MEYSSONNIER

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Son électorat est celui d'une « France qui va bien », et il veut la servir mieux encore. Ainsi pourrait-on résumer le programme du candidat Emmanuel Macron à sa succession. La désillusion est grande chez ses « sympathisants progressistes » qui espéraient un important rééquilibrage social et écologique, à même d'élever au rang de visionnaire le gestionnaire de qualité qu'il démontre à l'épreuve des crises. L'acte est manqué, et dans son sillage la promesse de reconstituer la nation, ravagée par les convulsions pandémique et guerrière, en la soudant derrière un projet de société, s'évanouit....

... dimanche et jusqu'au second tour du scrutin législatif, les urnes pourraient l'en punir.

« Une campagne sans magie », déplore-t-on dans l'entourage d'Emmanuel Macron. Une campagne dont l'atonie et l'ennui devraient tout au choc provoqué par la guerre en Ukraine. Celle-ci phagocyterait le débat politique, obstruerait le paysage médiatique, figerait le calendrier du candidat à sa succession. Et paralyserait l'attention des électeurs. L'emploi du conditionnel est inutile, tant l'enjeu géopolitique, à la fois humanitaire, économique, social, énergétique, militaire et nucléaire, cristallise les préoccupations, vampirise l'urgence et relègue la focale domestique. Et les mêmes proches du chef de l'Etat de redouter pour principal effet collatéral sur le scrutin présidentiel une abstention record, source de tous les dangers si, concomitamment, la « certitude qu'il va l'emporter », soutenue par les sondages, démobilise son camp et « la conviction qu'on peut créer la surprise » mobilise spectaculairement les sympathisants de la droite extrême ou de La France insoumise.

La lame de fond abstentionniste n'est pas inédite. Elle progresse « sûrement » depuis plusieurs années, au rythme de causes conjoncturelles et structurelles. Parmi elles : le contexte de crises (financière, climatique, environnementale, terroriste, sociale, pandémique) qui se stratifient et assujettissent l'exercice politique à réagir plutôt qu'à construire ; ce que le directeur général délégué d'Ipsos Brice Teinturier synthétise par la « fragmentation des opinions et des sources d'informations » ; enfin l'extrême volatilité électorale, à laquelle la désintégration des traditionnels socles idéologiques et repères partisans, inévitable dans un moment civilisationnel aussi chaotique - et qu'Emmanuel Macron a habilement exploitée - n'est pas étrangère. Au final, comment espérer de la jeunesse qu'elle trouve dans la démocratie représentative le théâtre d'expression de son appétit politique ?

Où est l'audace ?

Mais les responsabilités de cette « campagne sans magie » ne sont pas qu'exogènes. Elles se nichent « aussi » dans le squelette du programme que le candidat Macron a présenté le 17 mars. L'objet n'est pas de le juger de droite (ou non), s'il est admis que cette dichotomie a fait la preuve de sa dissipation voire de son obsolescence. Il est de constater qu'il clive, stigmatise, comptabilise, qu'il hiérarchise, compartimente, « productivise » davantage qu'il ne décloisonne et rassemble.

Qu'il s'agisse d'emplois, d'impôts, de retraites, de travail, d'environnement, ce programme relève plutôt d'une gestion libérale à court terme alors que l'état psychique de la nation, l'état social de la population, l'état déliquescent de la démocratie, l'état dépérissant de l'environnement auraient réclamé un projet de société à long terme, à même de rassembler et de solidariser, de fertiliser l'espérance, et même de semer les « raisons » et les justifications de certains renoncements et sacrifices. Après tout, quiconque déchiffre et abonde le sens d'un destin collectif n'est-il pas apte à en supporter les désagréables effets secondaires ? A condition, bien sûr, que la justice forme la clé de voûte des arbitrages.

D'aucuns, parmi les sympathisants d'Emmanuel Macron, ont attendu qu'il mette au profit d'un second mandat (par essence non rééligible), l'audace : celle de dessiner une vision fédératrice et même une perspective civilisationnelle, celle d'embarquer la population vers les ruptures que dictent les situations sociales et écologiques qui menacent l'existence des générations à venir. Celle d'accélérer ici mais de ralentir et d'être sobre là - y compris lorsque les lobbys et les rapports creux de prestigieux cabinets conseils grassement rémunérés et qui se soustraient à l'impôt enjoignent l'inverse. L'audace : elle fut la promesse de sa campagne en 2017, elle fut tour à tour le marqueur (parfois) et l'absent (souvent) de sa politique, elle a déserté son programme en 2022. « Le disruptif de 2017 est devenu, cinq ans plus tard, un politicien traditionnel. Il ne manifeste plus aucune ambition de transformation sociale, sociétale, démocratique », synthétise Pierre Rosanvallon, titulaire de la chaire Histoire moderne et contemporaine du politique au Collège de France. « Il incarne l'ancien monde, il peine à proposer un projet aux Français et à les entrainer vers l'avenir », corrobore le politologue Pascal Perrineau.

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Fautes plurielles

La faute à sa confrontation pendant cinq ans à un réel incandescent, qu'il a parfois provoqué, envenimé, qu'il a aussi subi : l'épreuve des faits oblige. La faute à une concurrence politique qui, de la social-démocratie à la droite républicaine, souffre d'une indigence idéologique qui ne stimule pas, qui chloroforme. Qui embourgeoise. La faute à une vision de la société et de la gouvernance assujettie au diktat de l'économisme. La faute à un calcul politique imparable : la population française est majoritairement « de droite », si « être de droite » signifie que : l'intérêt individuel - en termes matériel et de reconnaissance - s'impose prioritairement à l'intérêt collectif, au sens où le premier ne s'épanouit pas dans son allégeance au second ; bien vivre soi est plus cardinal que bien vivre ensemble ; l'addition d'intérêts individuels accomplis - ceux, bien que minoritaires, de situations socio-professionnelles jugées « locomotives » - suffit à exaucer l'intérêt général - alors que les intérêts individuels par nature se confrontent, rivalisent, et s'entrechoquent, l'intérêt général résultant d'un compromis le plus équitable possible - ; l'objectif altruiste et solidaire est noble mais ne peut tolérer de renoncer aux acquis et au confort « durement » conquis.

Mérite n'est pas méritocratie

Emmanuel Macron sait bien que la primauté de l'intérêt de soi relève d'une pulsion naturelle incompressible, qu'il s'agit « à droite » d'encenser et « à gauche » d'atténuer. Et il connait aussi précisément la sociologie de son socle électoral. A ce titre, ce que révèle une étude de la Fondation Jean Jaurès est explicite. « 70% » de ses électeurs « sont satisfaits de leur vie » - contre 40% dans les camps de Jean-Luc Mélenchon, d'Eric Zemmour et de Marine Le Pen -, « ils sont plus vieux que jeunes, plus riches que pauvres, plus cadres supérieurs qu'ouvriers, et plus propriétaires que locataires ». Inutile alors de s'étonner que son programme élève au rang de priorité celle de travailler plus, plus longtemps, pour plus de production, plus de rémunérations, plus de pouvoir d'achat, plus de retraites, plus de gains successoraux : il vise à ce que sous sa responsabilité « la France qui vit bien » vive encore mieux. Or plus de travail ne signifie pas mieux de travail.

Ainsi, que dire de conditionner l'obtention du RSA à l'« obligation » d'assurer quinze à vingt d'heures d'activité - la cacophonie qui parcourut les rangs de la majorité dans les jours qui suivirent et les rétropédalages successifs n'édulcorent pas l'onde de choc - ? Voici un bel exemple de confusion : celle du mérite (qu'il faut mettre en lumière et en valeur) et de la méritocratie (le mérite érigé en dogme universel discrimine, hiérarchise, disqualifie, et invite à assimiler l'assistance à l'assistanat). Voilà aussi le triste témoignage d'une effarante méconnaissance du réel, de l'inepte réflexe de généralisation d'un kaléidoscope de situations qu'il faudrait examiner au contraire dans leur singularité : tous les allocataires du RSA sont-ils en possibilité physique, psychique, matérielle, d'exercer une activité ? Enfin, il faut mesurer les effets collatéraux de l'intérêt et du mérite individuels sacralisés : ils ont pour prisme l'individualisation systémique, et pour déclinaison la responsabilité individuelle et la culpabilité individuelle. Est-ce sur de telles bases que se construit une communauté ?

La fragilité oubliée

Et l'évocation conduit à une autre déception : la considération de la fragilité. Toute la nation sort affaiblie, une partie d'entre elle meurtrie, des deux années de pandémie qui ont infecté les corps, les psychés, les âmes. De celle de circuler à celle de travailler, de celle d'enterrer les morts à celle de festoyer, de celle de se réunir à celle de créer, la liberté a été rudoyée. Toute la nation est aujourd'hui sidérée par le séisme qui dévaste l'Ukraine et précipite l'organisation et l'ordre du monde, les équilibres et la lisibilité du monde, dans une immense incertitude. Toute la nation est enfermée dans un moment politique, médiatique, informationnel, technologique, immédiat et suffocant, en riposte auquel elle aspire à respirer, à se décontaminer et à regarder loin et ensemble.

Une partie de la nation est tétanisée par l'accumulation des rapport scientifiques qui démontrent un horizon environnemental, climatique, humanitaire, migratoire, géopolitique funèbre. La nation était donc en droit d'espérer que le programme du candidat Macron prolonge les promesses et les engagements du président Macron, et intègre à sa rédaction les répercussions et les enseignements de cette irruption soudaine de fragilité - y compris, dans une spirale vertueuse, en faveur de fragilités antérieures et permanentes et non moins importantes comme celle de l'air, de l'eau, de la terre et de la biodiversité, puisque la fragilité est une réalité holistique.

Au lieu de cela, place à un lexique qui honore la performance, la conquête, la réussite, la tech, la hâte. Alors que la société humaine et la planète vivante sont épuisées par la compétition et sont dans un état qui exige non de déconsidérer la notion d'innovation et celle de progrès, mais de les reconsidérer, c'est-à-dire d'en redéfinir et d'en redéployer le sens. Or de sens, de ce sens duquel la jeunesse en particulier est en quête, pas une trace. Ni même une ellipse. Gouverner un pays, est-ce seulement le gérer ?

Désillusion

Emmanuel Macron manque son rendez-vous, et la désillusion est proportionnelle à la confiance qui lui était témoignée. Ainsi les résignés de la première heure de rappeler que sa gestion des élus de la majorité (une coquille vide), sa gestion des corps intermédiaires et de la société civile, sa gestion des promesses de démocratie renouvelée, ont, très tôt, annoncé une gouvernance verticale communément baptisée jupitérienne. Et les dissidents de la dernière heure d'estimer qu'hier la pandémie de covid-19 et aujourd'hui la guerre en Ukraine forment l'alibi de son programme libéral et centralisateur, conservateur et même régressif. Les sujets d'illustration ne manquent pas. Parmi eux le quasi renoncement à la stratégie européenne « Farm to fork » - « de la ferme à la fourchette ».

Ce dispositif voté à une copieuse majorité d'eurodéputés (452 voix) le 19 octobre 2021, ambitionne une production agricole davantage compatible avec les enjeux environnementaux, et une nourriture plus saine. Faut-il rappeler l'impact de la chaîne alimentaire sur l'érosion de la biodiversité, l'émission de gaz à effets de serre, l'empreinte carbone, et la dégradation de la santé (obésité, diabète) ? Dans le viseur notamment : la vente d'antibiotiques pour les animaux d'élevage, le recours aux pesticides et aux engrais chimiques, soumis à une réduction substantielle. Et d'ici 2030 également, l'extension des mises en jachère et celle (à 25% contre 8,5% aujourd'hui) de la surface des terres agricoles dédiées à la culture biologique. L'hypothèse d'un recul des rendements, brandie par les opposants, se révélera alors mineure... mais c'est elle que le chef de l'Etat énonce pour justifier aujourd'hui un quasi démantèlement du dispositif, au motif de la souveraineté agricole défiée par la guerre en Ukraine. Or, comme le commente le journaliste spécialisé Stéphane Foucart, « vouloir produire plus au nom de l'indépendance agricole, c'est comme vouloir mettre plus d'automobiles sur les routes au nom des économies d'énergie ». Ou comment Emmanuel Macron privilégie l'option immédiatement efficace et durablement funeste à d'autres certes plus complexes à mettre en œuvre mais qui, tournées vers le bien-être à long terme, auraient peut-être eu le mérite de fédérer.

L'arbitrage vaut pour d'autres sujets, comme celui de l'énergie ; au nom de la pleine conscience du péril climatique - doublée de la solidarité avec les Ukrainiens -, n'eut-il pas fallu renoncer à freiner la transition énergétique quitte, par exemple, à réduire notre consommation de chauffage ? Mais Emmanuel Macron le sait : plus la guerre en Ukraine s'enlisera, plus le temps s'étirera, plus l'empathie pour les victimes se délitera, et moins les contraintes (et possibles sacrifices) seront acceptés au sein de la population. Dans ce contexte, les 50 milliards d'euros promis à la transition écologique (pour l'essentiel énergétique) dans son programme quinquennal pèseront peu face à l'enhardissement soudain des énergies hyper-carbonées. Dans son évaluation des programmes des candidats, le groupe de réflexion spécialisé The Shift Project, présidé par l'expert énergie-climat Jean-Marc Jancovici, est sans nuance : le candidat Macron s'engage à planifier la transition écologique, mais ne présente « aucune stratégie » à cette fin.

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Personne dit raisonnable ne se hasarderait à contester l'extraordinaire difficulté, les indicibles numéros d'équilibriste, la somme "inquantifiable" de compromis auxquels la gestion d'un pays se confronte chaque minute. Et la pauvreté des arguments étayés par les adversaires d'Emmanuel Macron depuis le début de la campagne atteste d'elle-même des qualités de gestionnaire qu'il met en œuvre à l'épreuve des crises. Mais à l'aune de l'état du monde, gérer n'est plus une compétence suffisante. Si elles révèlent une abstention record voire le placent dans une position inconfortable au second tour puis aux législatives, les urnes l'auront rappelé implacablement à Emmanuel Macron.

Denis Lafay

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