France : revenir à l'investissement productif

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Les réformes menées en France sont très insuffisantes. Il faudrait privilégier l'investissement. Par Bruno Alomar enseignant à Sciences Po (économie européenne)

L'accord conclu à Bruxelles, le 13 juillet dernier, entre les Etats membres de la zone euro pour sauver la Grèce d'une faillite économique et lui octroyer un troisième plan d'aide s'inscrit dans le contexte d'une croissance fragile et insuffisante. Après sept années placées sous le signe d'une faible croissance, du chômage de masse et de l'augmentation continue de la dette publique, la zone euro est ainsi à la croisée des chemins.

La conjoncture est favorable, mais...

En ce qui concerne la France, coutumière, que l'on songe à la crise des années 1930, de l'entrée différée dans les grandes crises économiques en raison de ses amortisseurs automatiques (rigidité salariale, rigidité du marché du travail etc.) les défis économiques restent entiers. La croissance française reste tirée par la consommation, elle-même alimentée par la baisse des prix du pétrole, la politique de quantitative easing lancée par la Banque centrale européenne qui permet de détendre légèrement les conditions de crédit et de susciter un effet de confiance par l'appréciation des actifs, enfin l'amélioration de la compétitivité prix pour les entreprises françaises liée à la baisse du cours de l'euro.

Mais ces éléments, conjoncturels, ne permettront pas d'améliorer à moyen terme notre situation économique, durablement hypothéquée par l'absence de réformes structurelles, la faiblesse des marges des entreprises et, corrélativement, par un niveau d'investissement insuffisant. La Commission européenne, dans son analyse de l'évolution des finances publiques françaises rendue publique le 2 juillet dernier, s'inquiète ainsi d'un assainissement du solde budgétaire français exagérément fondée sur des éléments conjoncturels.

Un niveau de dettes publiques des pays développés inédit en temps de paix

Certes, les problèmes structurels ne sont pas propres à la France. Depuis 2008, la mobilisation de tous les leviers de la politique économique, notamment l'émission massive de liquidités par les banques centrales ainsi que le lancement d'un plan de relance keynésien mondial (largement alimenté par les Etats-Unis et la Chine), a permis d'éviter une déflation. Mais la conséquence en est un niveau de dettes publiques des pays développés inédit en temps de paix, des taux d'intérêt artificiellement bas et une pression fiscale élevée. Si l'on y ajoute, pour l'Europe, le vieillissement démographique et la diminution des actifs, le paysage économique s'assombrit encore.

La France doit s'adapter à la mondialisation

Dans ce cadre, la France doit, plus que jamais, s'adapter à la mondialisation. Cela requiert de résoudre ses déséquilibres structurels et de s'ouvrir davantage aux ruptures technologiques. Le désendettement et le retour au plein emploi passent par la croissance. La croissance passe par les gains de productivité. Les gains de productivité passent par l'investissement. L'investissement passe par la baisse de la fiscalité sur le capital. Plus que jamais, la formule d'Helmut Schmidt « les profits d'aujourd'hui sont les investissements de demain et les emplois d'après-demain » est juste. En dépit de son caractère stratégique, l'investissement souffre pourtant d'un recul de 20% par rapport à son niveau d'avant 2008. La France doit donc se doter d'une politique fiscale claire qui accentue notre désendettement, en réduisant les dépenses de l'Etat providence, tout en favorisant l'investissement productif.

Des mesures de faible ampleur

Or, preuve est de constater que toutes les décisions, prises récemment par le Gouvernement, vont dans le sens inverse. Le ministre de la fonction publique annonce la revalorisation du salaire des fonctionnaires au 1er janvier 2017. Le gouvernement annonce la création de 8000 emplois de fonctionnaires en 2016, repoussant toujours à la hausse le nombre d'agents publics. Les dépenses publiques continuent, comme la dette publique, d'évoluer à la hausse. Dans un tel contexte, en lieu de réformes de fond, le gouvernement se complet dans des mesures de faible ampleur.

Une perte de recettes fiscales liée à l'instauration du paquet neutre de cigarettes

Ainsi, exemple parmi tant d'autres, est-il de la question du paquet neutre pour les cigarettes, pour lequel la discussion reprendra mi septembre au Sénat, qui se traduira par une perte de recettes fiscales comprises entre 500 millions à 3,5 milliards d'euros. En effet, chacun sait que, si l'objectif de protection de la santé publique est primordial, la généralisation du paquet neutre, alors même que l'industrie du tabac est déjà très encadrée, a pour effet de baisser considérablement les recettes fiscales. Selon les simulations les plus précises, la perte de recettes fiscales serait de 2 milliards d'euros sur les 14 milliards actuellement collectés sur les ventes du tabac. Qui peut penser que la fiscalité française ne devra pas, très rapidement, évoluer à nouveau à la hausse pour compenser cette perte de recette !

Un système fiscal à refondre

Au-delà de la question du tabac, c'est la refonte totale de notre système fiscal qui se pose avec la nécessité d'une fiscalité moins progressive (la proportion des ménages qui acquitte l'impôt sur le revenu s'est encore réduite, ancrée en deçà de 50%), sur une assiette élargie et qui reviendrait à un niveau de pression fiscale comparable à celui de nos principaux partenaires européens. Cela requiert également de baisser drastiquement la dépense publique, car il n'existe pas d'alternative pour retrouver des marges de manœuvre. L'économie mondiale n'est nullement condamnée à une stagnation séculaire, comme l'analyse Larry Summers, mais elle doit assurément, et plus encore en France et en Europe, désormais s'atteler à résoudre ses déséquilibres structurels.


Bruno Alomar enseigne l'économie européenne à Sciences Po

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Commentaires
a écrit le 09/09/2015 à 14:03 :
Bravo ! Encore un professeur d'economie qui a la recette fiscale et la recette de l'investissement productif. Cela fait des decennies qu'on lit ou entend des '' profs'' en France qui connaissent les reponses apres avoir vu les echecs. La France est gouvernee par des ''ENARQUES OU ELITES FONCTIONNAIRES''. La France est encore un pays '' centralise'' ou un '' roi-president regne ( encore un Enarque). Pas besoin d'etre un prof d'economie pour comprendre que l'on ne peut faire des investissements productifs avec des ''hauts fonctionnaires''. J'ai pres de 70 ans et j'ai vecu la desindustrialisation de la France ( mines, la Lorraine, etc..). Par rapport a l'Allemagne, la France des '' hauts fonctionnaires'' n'a pas de moyennes entreprises competitives suffisantes. La France est un pays ''Jacobin'' ou la decentralisation des '' vrais pouvoirs financiers, politiques'' ne sont pas faites encore a ce jour. Creer des emplois avec Hollande par exemple.....je ne sais s'il faut en rire ou en pleurer! Le champion de l'imobilisme en France a ete Chirac ( tiens.... encore un Enarque carrieriste de la politique-fiction). Cela plus de 40ans qu'en France, on prend les memes et on recommence a ne rien faire. Logique, les '' hauts fonctionnaires'' ne vont pas se reformer, ils ne le peuvent pas. Cette ''CASTE'' grassement payee ne peut creer de vrais emplois prives en France, c'est une evidence enfantine. La preuve, la France est un des pays, le plus mal classe en termes d'emplois depuis des decennies aussi.
a écrit le 08/09/2015 à 15:18 :
ldx à parfaitement raison, je reprend un de mes commentaires sur le déficit commercial :

Ce n'est ni la monnaie, ni la politique qui va faire vendre mais bien le produit proposé, en ça, les Allemands se distingue, des secteurs avec peu ou pas de concurrent (machine outils, labo etc), ils explosent par leurs produits ! Et ce, peu importe le prix ! Donc en France, nous n'avons pas de produit remarquable en quantité suffisante pour se faire une image (soft power) forte au point où les gens achètent les yeux fermés. Conclusion, ce n'est ni la faute de la monnaie, ni des politiques, mais des investisseurs et des entrepreneurs et des personnels en R&D.
a écrit le 08/09/2015 à 15:17 :
"un système fiscal à refondre " si je m'en tiens à la taxe professionnelle son remplacement par la CET contribution Economique Territoriale cela est une catastrophe , dans bien des cas il y a eu une baisse de recettes pour les communes qui se sont empressées de créer une taxe sur les enseignes qui s'est avérée insuffisante , et alors il a fallu créer une autre taxe sur les surfaces commerciales ...ouf au final trois taxes à la place d'une en trois ans !!!
Dans ce cas comment un chef d'entreprise connaitra t-il le poids de la fiscalités sur son investissement pour l'amortir ?
Mais tout cela reste bien évidement incompréhensible pour notre prof de sciences po !
a écrit le 08/09/2015 à 14:32 :
comment voulez vous qu'un payez dont l'indeologie est de faire la chasse au grand capital accueille des investissements autres que ' des investissements justes , donc pas rentables' dans l'industrie ( qui est precisemment ' intensive en capital' tant au plan macroeconomique que bilantiel des entreprises)?
ca n'interesse plus personne ( d'ailleurs il suffit d'examiner les declarations de patrimoine de vos ministres pour comprendre quelle heure il est!!!)
le premier truc a changer, c'est la mentalite, et ca c'est pas rendu! en imaginant que ce soit possible, ca prendra tellement de temps qu'il sera trop tard!
faut s'aligner sur le miserabilisme ambiant, et surtout ne pas trop en faire sous peine de sanctions!!!
a écrit le 08/09/2015 à 12:47 :
Déjà, Sciences Po qui évoque la productivité, ça fait rêver. Voire, ça te met KO debout. Mais quand tu lis ça : "L'investissement passe par la baisse de la fiscalité sur le capital", là, tu comprends que le monsieur n'a pas compris que la crise actuelle est justement due à une trop forte concentration de capital en trop peu de mains. Mais bon, utiliser ses mains pour bosser, là, le gars, y peut même pas l'imaginer... Sinon, jadis, il y eut un gars appelé Roosevelt... Ca te parle..??
Réponse de le 08/09/2015 à 14:35 :
d'un autre cote, personne n'empeche les francais d'acheter des actions ou de creer des entreprises ' pas rentables qui ont vocation a deposer le bilan', au lieu d'acheter leur logement et de faire de l'immobilier ou de l'assurance vie contrats euros
moi je conseille aux francais qui en ont d'aller creer leur boite ailleurs, ca evite de discuter!!!
Réponse de le 08/09/2015 à 14:37 :
cela dit pour l'anecdote, un economiste disait que les usa etait le pays le plus communiste au monde, vu que le capital des entreprises etait majoritairement detenu par ' le vulgus pecus' via les fonds de pension;-)))
Réponse de le 08/09/2015 à 15:06 :
Je lis régulièrement des contributions, tribunes et autres de nos grands yaquafaucon sur l'état de l'économie et surtout ce qu'il faudrait faire !!!!
Ce qui est consternant c'est que ces gens raisonnent sur ce qu'ils ont appris en cours et qui a fonctionné à une époque qui n'est plus celle d'aujourd'hui .
Ce qui les caractérise c'est leur manque d'imagination ,pour eux il y a une continuité et l'idée que nous pourrions vivre une mutation ou même une rupture ne les effleurent pas !!!!
Réponse de le 09/09/2015 à 0:03 :
"d'un autre cote, personne n'empeche les francais d'acheter des actions ou de creer des entreprises" : Les ménages en age de créer des entreprises emprunte sur 25 ans pour ne pas se ruiner jusqu'à la retraite dans un budget logement.
Vous vous étonnez de ne pas les voir économiser pour monter une boite? Quel est le montant moyen des apports pour acheter un toit?
L'orientation de l'épargne dans des bulles immobilières, et ce pas uniquement en France, n'est pas sans lien avec la réduction de l'investissement productif.
Il est bien triste de lire que même un science po part du principe qu'un investissement soutien forcément la production. La fiscalité, dont l'un des rôles est d'orienter l'investissement là où il est utile à l'ensemble, a été détournée à des fins électoralistes.
Du reste, même sans ça, il faudra qu'on m'explique ce que peut devenir une Europe où on défend l'idée d'une concurrence fratricide à coup de dumping social et fiscal.

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