L'économie marocaine sur la piste de l'émergence

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(Crédits : DR)
En vingt ans de règne, le roi du Maroc a impulsé de nombreuses réformes et mené à bien de grands chantiers d'infrastructures. Si les pesanteurs socio-culturelles et productives empêchent encore le Maroc de se classer, à l'instar de l'Afrique du sud, parmi les pays émergents, il est sur la bonne voie. Par Daniel Vigneron, journaliste spécialisé dans les questions internationales, fondateur du site myeurop.info (*).

Le Maroc doit-il être classé parmi les pays émergents de la planète ? La question mérite d'être posée à l'occasion de l'anniversaire des vingt ans de règne du roi Mohammed VI. Sans évoquer ici les transformations politiques, sociales et surtout sociétales de cette monarchie millénaire longtemps considérée comme un pays agricole aux structures quasi féodales, le bilan économique de ce règne est intéressant à deux titres.

D'abord parce que le successeur d'Hassan II n'a jamais caché son ambition de mettre résolument le Royaume sur la voie de la modernité et de l'ouverture. Mais surtout parce que ses gouvernements ont mis en œuvre depuis deux décennies d'une série impressionnante de réformes : libéralisation financière, réforme bancaire, réforme fiscale, réforme territoriale, réforme de la comptabilité publique. Et qu'ils ont mené une politique de grands travaux et d'ouverture aux investissements étrangers dont les symboles les plus spectaculaires sont la ligne TGV Tanger-Casablanca, l'implantation des grandes usines Renault et Peugeot et surtout la création du complexe portuaire international de Tanger-Méditerranée qui est désormais le premier port africain et le vingtième mondial.

Mais comment évaluer objectivement les résultats d'une politique économique sinon par la comparaison des performances du pays avec celle de ses voisins ? Car on ne saurait comparer que ce qui est comparable en termes de population, de territoire et de culture et il serait vain de mesurer la réussite marocaine à l'aune de celle de la Chine, de l'Inde ou du Brésil. En revanche, tout en gardant toujours une distance critique avec les statistiques, il fait sens d'observer ce qui s'est passé depuis le début du siècle d'une part sur le continent africain et tout spécialement dans les quatre principaux pays d'Afrique du nord mais aussi dans la zone Méditerranée/Moyen-Orient dite MENA (**). Pour cela, il convient d'utiliser les données incontestables de la Banque mondiale, données parfois complétées par le rapport Euromed 2019 du FEMISE (Forum Euroméditerranée des Instituts de Sciences économiques).

En matière de croissance, sur la période 2003-2018 (ce qui couvre pratiquement le règne actuel), le Maroc a vu son PIB s'accroitre en moyenne de 4,2% par an, nettement plus que ces voisins d'Afrique du Nord (3,2/3,3%), mais un peu moins que les 5,6% réalisés par la Jordanie (pays beaucoup plus petit) et les 4,6% par Israël, nation sur-développée de la zone. Cette troisième place du Maroc (à égalité avec la Turquie) est à mettre en perspective avec la dernière place qu'occupait le pays en termes de croissance dans la période 1995-2002.

Mais dans quelle mesure cette expansion a-t-elle profité à la population ? Pour le savoir, il convient de regarder l'évolution du niveau de vie mesuré par le PIB par habitant en parité de pouvoir d'achat. Certes, tout comme il y a vingt ans, le Maroc demeure le pays le moins favorisé de la zone avec 8.300 dollars par habitant derrière la Jordanie (9.350 dollars) et surtout l'Algérie et la Tunisie (respectivement 15.600 et 12.500 dollars). Notons toutefois que le Maroc n'est doté, au contraire de l'Algérie, d'aucune ressource en hydrocarbures. Ce qui est notable, c'est que le niveau de vie marocain a été multiplié par 2,5 depuis 1999, contre 2 chez ses voisins et que cette performance n'est dépassée que par le spectaculaire développement de la Turquie (avec un multiplicateur de 3,3), laquelle a évidemment profité de son union douanière avec l'UE et de son statut de pays candidat.

Si l'on regarde les conditions de vie de la population, on constate que le taux de chômage marocain (9%) et le moins élevé d'Afrique du Nord, même en ce qui concerne la population féminine (10%). Mais cette dernière donnée n'a qu'une signification médiocre dans la mesure où la participation des femmes au marché du travail reste faible (27%) même si elle est plus élevée qu'en Égypte (24%) et surtout qu'en Algérie (17%). Quant au chômage des jeunes, il a beaucoup été réduit en 20 ans, revenant de 38 à 18%, ce qui est beaucoup moins qu'ailleurs, en Tunisie notamment (36%).

En terme d'inégalités de revenus, le Maroc subit à plein le creusement qui accompagne toute phase de restructuration et de décollage économique. Ce qui fait que l'écart de revenu entre les 20% de citoyens les plus pauvres et les 20% les plus aisés est de 1 à 7  contre un multiplicateur de 4 et de 4,5 en Algérie et en Égypte. Il faut dire que le surdimensionnement du secteur agricole (38% de l'emploi au Maroc contre 15% en Tunisie et 9% en Algérie) est un vecteur de pauvreté et de scolarisation défaillante. D'où le fait qu'à peine deux tiers des jeunes marocains de 15 à 17 ans suivent un cursus secondaire supérieur (niveau Lycée).

Dans ses relations avec l'extérieur, le Maroc a connu une explosion du volume de ses exportations depuis 1995 : elles ont été multipliées par cinq, une progression deux fois plus rapide qu'en Algérie et Tunisie. En outre, il est significatif que le contenu technologique des exportations s'accroit significativement. Sur les produits « high tech », le pays est passé de pratiquement rien il y a 20 ans à 5% aujourd'hui, mais le Maroc est, à cet égard, dépassé par la Tunisie (15%). En revanche, les produits « mid tech » représentent désormais 38% des ventes marocaines à l'étranger contre 12% il y a 20 ans. Un bond en avant très important qui reflète notamment l'explosion des exportations d'automobiles. Comme le souligne Henry Marty-Gauquié, membre du comité d'orientation du FEMISE :

« Avec 70% de la valeur ajoutée réalisée au Maroc, les ventes de voiture illustrent bien la façon dont le Maroc réussit à s'inscrire dans la chaine de valeur internationale ».

Cette intégration au monde développé est reflétée par la montée des investissements directs étrangers (IDE). Avec 18,5 milliards de dollars de flux entrants cumulés entre 2013 et 2018, le Maroc est encore très loin des 83 milliards de capitaux investis dans le même temps en Turquie. Mais il occupe, en Afrique, la quatrième place du continent, derrière l'Égypte (38 milliards), l'Afrique du Sud (25) et le Nigéria (24), tous ces pays ayant une population très supérieure à celle du Maroc. Et c'est sans compter le fait que les investissements dans le secteur de l'énergie fossile (Nigéria et Égypte) sont médiocrement vecteurs de développement tandis que, pour dans cas égyptien, un gros volume d'IDE cache en fait des aides financières aux entreprises publiques venant des pays du Golfe.

« Au Maroc, souligne l'expert précité, il y a souvent une plus forte participation locale dans la co-entreprise objet de l'IDE, ce qui réduit la part de ces IDE dans la statistique nationale de la richesse produite ».

En 2018, le stock d'IDE marocain dépasse 64 milliards de dollars, Afrique du Sud et Égypte en abritant encore le double. Mais par habitant, le Maroc se place en deuxième position africain derrière l'Afrique du sud. Parallèlement, le taux d'investissement intérieur du Maroc est élevé puisqu'il dépasse 30% du PIB et l'investissement public est dynamique, son taux étant passé de 8 à 14% du PIB en 20 ans.

A n'en pas douter, le Maroc est sur la bonne voie. Notamment parce que le pays a su investir ses capitaux domestiques en appui du capital étranger dans des secteurs porteurs et pourvoyeurs de valeur ajoutée et d'expertise que sont le transport maritime et aérien, la logistique, le solaire, les télécoms et l'aéronautique (composants pour Airbus, notamment). Il est aidé en cela par la présence de cadres supérieurs nationaux formés dans les meilleures écoles occidentales. Cependant, lourdement lesté par ses pesanteurs économiques et sociales - en particulier son agriculture traditionnelle surdimensionnée - le pays n'est qu'au début d'un chemin emprunté voici déjà quelques années par l'Afrique du Sud et la Turquie. Mais l'avenir est prometteur.

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(*) le site myeurop.info cliquer ici
(**) MENA 8 : Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Jordanie, Israël, Liban, Turquie

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Commentaires
a écrit le 26/07/2019 à 20:31 :
Article intéressant citant beaucoup de sources, cependant il est loin d’être neutre ou objectif, il est clairement subjectif contrairement à ce qui est indiqué au début de l’article. En effet les donnés utilisées ne sont pas toujours expliqués (ex: TangerMed 20e port mondial en terme de capacité, pas encore en terme de volume). Les périodes statistiques ne sont pas comparables car n’ont pas les mêmes caractéristiques, alors qu’on s’appuie dessus pour expliquer des choses, à mon avis l’article aurait pu être mieux rédigé en prenant en compte l’image complète au lieu de s’appuyer sur des chiffres non expliqués ou détournés, par exemple le chiffre de 70% d’integration locale dans l’industrie auto est simplement faux, RENAULT étant à près de 45% et Peugeot réclame un taux au démarrage (a prouver) de 60%, en fait le chiffre de 70% est un objectif, loin d’Être un résultat. De plus citer l’implication des capitaux locaux dans des co-entreprises, c’est simplement surestimé, c’est justement une des critiques à l’égard de l’industrie marocaine pas assez présente dans les secteurs clés, certaines ont amorcé un changement mais ça reste timide, les expériences de ce types restent rares.
a écrit le 26/07/2019 à 20:29 :
Ah oui, drôlement émergeant, le Maroc. C'est pour ça qu'en France, on retrouve des mineurs marocains délinquants. Curieuse conception de l'émergence.

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