La crise du statut cadre et la réforme de leurs retraites

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La Tribune publie chaque jour des extraits issus des analyses diffusées sur Xerfi Canal. Aujourd'hui, la crise du statut cadre et la réforme de leurs retraites

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La notion de cadre est floue, on le sait, mais elle fut longtemps structurante. Floue car elle ne renvoie pas nécessairement à une fonction de management ou de coordination d'équipes, on le sait bien, et recouvre d'autres critères : la technicité, le caractère intellectuel du métier. Brouillée, car elle s'est banalisée aussi : 18 % de la population en emploi, contre 5 % il y a 40 ans. Elle fut structurante néanmoins, et symboliquement forte, car elle matérialisait l'ascenseur social. Une reconnaissance non exclusivement salariale au sein d'organisations conçues de façon hiérarchique, à laquelle était adossée une série d'avantages mais aussi d'astreintes, concernant le temps de travail notamment, avec la dérogation du forfait jour.

La récente fusion des régimes de retraite complémentaire est révélatrice de l'évanescence de la notion et de sa fragilité. Bien plus qu'un ajustement technique, destiné à solvabiliser le régime des retraites complémentaires, elle marque l'obsolescence des conventions sur lequel nous avons bâti le capitalisme de l'après-guerre. Mais aussi notre incapacité à les réinventer.

Un statut fourre-tout

Cette obsolescence est manifeste aujourd'hui. La notion de cadre désigne de moins en moins une fonction hiérarchique, on l'a dit, dans des organisations en réseau qui revendiquent leur aplatissement. Elle renvoie bien plus à la dématérialisation des tâches et au degré d'autonomie dans l'organisation de son travail sur un mode projet. C'est la montée en puissance de ces deux tendances fortes qui expliquent de fait l'extension du statut. Le statut de cadre devient de la sorte un objet hybride entre l'employé et l'indépendant. Et c'est ce qui explique d'ailleurs la bascule d'un grand nombre de cols blancs sur le statut d'auto-entrepreneurs au Royaume-Uni par exemple.

L'extension du statut cache paradoxalement une crise de plus en plus profonde des métiers du management, avec d'un côté, un moindre besoin concernant les métiers d'encadrement intermédiaire, les fonctions de supervision, de contrôle pouvant de plus en plus être pris en charge par l'outil numérique. Et de l'autre une demande grandissante concernant la supervision des systèmes complexes, la conception et le pilotage de leur interopérabilité qui font appel à des compétences rares, non nécessairement pourvues par nos systèmes de formation, même les plus élitistes. Face à ces différents phénomènes, on sent bien que la notion de cadre souffre de son caractère fourre-tout, qui ne correspond plus à une problématique d'ensemble.

De la simplification au manque de transparence

Le traitement de la question des retraites est symptomatique de notre difficulté à traiter les nouvelles catégories du capitalisme contemporain. Face à la complexité du monde, c'est paradoxalement la quête de la simplification qui fait loi. Tout fondre, tout fusionner dans un régime universel, c'est au fond ce qui guide la réforme des retraites en général. Et de ce point de vue, la fusion des régimes AGIRC/ARCCO concernant la retraite complémentaire est teintée du même esprit.

Ce faisant, face à un régime complémentaire qui prenait l'eau du point de vue financier, du fait notamment de l'espérance de vie supérieure des cadres — elle est pour rappel de 84 ans pour les hommes contre 78 pour un ouvrier, 88 ans pour les femmes contre 84 ans — on règle en partie le problème sans le traiter en le diluant, en le fusionnant avec un régime moins problématique. Mais c'est aussi le risque de ne pas traiter la question des inégalités de droit à la retraite inhérente aux disparités d'espérance de vie, si l'on ne tient pas compte de cet élément dans les règles de calcul des retraites.

Cette simplification, uniformisation souligne ainsi une autre caractéristique de nos méthodes de résolution des problèmes. Mettre tout le monde sous les mêmes règles apparentes, les mêmes  régimes qui se veulent universels, c'est aussi derrière cette façade homogène, mettre en place des formules au paramétrage de plus en plus complexes et de plus en plus individualisés : c'est incorporer la pénibilité, l'espérance de vie notamment. C'est s'en remettre à des algorithmes et souvent opaques en matière d'équité.

Et l'on voit là peut-être une limite à ne plus catégoriser les personnes et les emplois. Derrière les statuts, il y avait un certain nombre de droits reconnus et affichés. Derrière l'universalité, se glissent des algorithmes et une individualisation peu transparente qui peut devenir source de défiance et barrière au dialogue social.

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Commentaires
a écrit le 08/05/2019 à 10:29 :
Le statut cadre a été galvaudé avec les 35 heures. Dans le passé, il était réservé à une "élite" de personne ayant soit à manager des équipes ou alors ayant des prérogatives spéciales. Avec les 35 heures bon nombre d'entreprises ont comprit qu'en le donnant à leurs employés, il n'avaient plus l'astreinte horaire des 35 heures et des heures sup a payer. Ainsi donc nous nous sommes retrouvé avec un nombre beaucoup trop important de cadre. La conséquence directe c'est qu'à terme cela va poser un problème avec les caisses de retraites. Comme d'habitude, l'on a regardé le profit immédiat plutôt que le calcul long terme.
a écrit le 24/04/2019 à 16:07 :
Il faut relativiser: il y a cadre et surnommé "cadre". Pour être un vrai cadre, il faut gagner un salaire supérieur à € 40 524/an (12*plafond sécu). Depuis la fusion Agirc/Arrco début 2019, je ne sais pas si le personnel surnommé "cadre" dont le salaire annuel est inférieur à 12 fois le plafond sécu obtient quelques points gratuits "Agirc", ce qui était le cas auparavant
Cordialement
Réponse de le 08/05/2019 à 10:30 :
12 (douze) fois ?
a écrit le 24/04/2019 à 15:37 :
"Ce faisant, face à un régime complémentaire qui prenait l'eau du point de vue financier, du fait notamment de l'espérance de vie supérieure des cadres"

Donc, ils finiront ,par couler aussi avec leur espérance de vie supérieure aux ouvriers la fusion des régimes AGIRC/ARCCO.
a écrit le 24/04/2019 à 15:05 :
"concernant le temps de travail notamment, avec la dérogation du forfait jour".

Le forfait jours est un régime dérogatoire aux règles de calcul de la durée légale du travail ( 35 heures). On peut rappeler que le forfait jours peut s'appliquer à des non-cadres aussi répondant à certains critères ,comme les astreintes.
a écrit le 24/04/2019 à 13:13 :
La démocratie peut «  exiger » une explication simplifiée des formulations de calculs complexes qui servent à paramétrer les ordinateurs pour la question d’équité des statuts de retraite.

La publication d’un protocole des différents statuts avec les explications simplifiées avant de mettre la réforme en application est incontournable si , nous voulons êtres des bons démocrates.

L’avantage de la fusion de la caisse universelle c’est qu’un cadre peut passer à un autre statut sans plus de formalités, une flexibilité positive.

Par contre , la fin du management, c’est aussi la révolution des outils numériques qui ont profondément modifié les emplois et l’économie dans sa globalité.
a écrit le 24/04/2019 à 12:49 :
Dans un monde qui change, freiner des 4 fers est vain.En France on croit toujours que tout est gravé dans le marbre de façon définitive et pour l'éternité. Seule la mort est définitive; tout système vivant a besoin de s'ajuster en permanence.Ici on fait le contraire. On laisse s'accumuler les forces telluriques et l'on s'étonne ensuite de récolter le séisme social.
a écrit le 24/04/2019 à 9:15 :
"elle est pour rappel de 84 ans pour les hommes contre 78 pour un ouvrier"

Vu l'état actuel de stress et d'angoisse de nos cadres on peut assurément penser qu'ils vont bientôt tomber au niveau des ouvriers.

Logique puisqu'ils ne sont plus que des boucs émissaires de la nullité de nos dirigeants économiques.
Réponse de le 24/04/2019 à 12:13 :
sur un plan général.... les gains d espérance de vie qui étaient jusqu il y a peu... de trois mois par an viennent de tomber à un peu plus d un mois....
l espérance de vie en bonne santé régresse....

les cadres sont sous stress permanent, mais les seront de plus en plus malade de la crainte de perdre ou de la perte de leur boulot, et de finir leur vie de travail en passant un cdd à l autre.... avec des périodes d inactivité sans ressource ou presque....

ce tableau enchanteur de notre société "progressiste" vantée par la macronie.... risque fort de mettre à bas toutes les études sur les régimes de retraite

la génération des 20 ans et des 45 ans mourront plus vite que leurs prédécesseurs.... sans parler de la pollution, de la bouffe chimique etc....

mais, rire, y aura t il encore des cotisants dans 30 ans...... au rythme ou le travail fout le camp

à moins que l on revienne à des temps un peu plus raisonnable face à l échec..... du soit disant progrès technologique

je vous accorde que je semble un peu être un "vieux con".... mais vu l état des lieux..... nette impression que ce que j ai commencé à pensé il ,y a trente ans, nous tombe dessus

j ai 66 ans
Réponse de le 25/04/2019 à 9:16 :
Vous savez ça fait bizarre de voir une cadre sortir en pleurant du bureau de son petit chef ou d'en voir un autre faire 60h par semaine pour 1600 euros par mois sans compter les multiples humiliations dont il est victime...

Des victimes.

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