La politique migratoire en Suède : vers la fin d’un modèle ?

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(Crédits : Reuters)
IDEE. Sous la pression d’une extrême droite qui monte en puissance, les autorités de Stockholm ont peu à peu remis en cause la tradition d’accueil et d’hospitalité du pays. Par Fanny Christou, Lund University

La société scandinave est dite cosmopolite et tolérante à bien des égards. La Suède, par son esprit humaniste et son architecture politique, attire de nombreux migrants à la recherche de sécurité. Toutefois, si ce pays a longtemps été vanté pour ses politiques d'accueil et d'hospitalité, les mesures de rigueur font l'objet d'une surenchère sous la pression de la montée de l'extrême droite.

Les spécificités du modèle suédois

L'exceptionnalité de la démocratie suédoise se perçoit à travers une politique du compromis et du consensus, ainsi que la recherche d'une stabilité institutionnelle. La crise économique dans les années 1990 y a toutefois remis en question la version « douce » du capitalisme qui avait pour objectif d'accorder une grande importance à l'égalité sociale, reposant sur des impôts élevés pour financer un système d'aide sociale redistributif et universaliste.

Les mesures prises à la suite de cette crise ont permis au pays de rebondir assez rapidement, en parvenant à maintenir un niveau élevé de protection sociale pour ses citoyens, tout en garantissant le libre fonctionnement du marché et sa compétitivité. L'État providence suédois est ainsi le fruit d'un contrat social reposant sur un dialogue tripartite entre l'État, les partenaires sociaux et les employeurs.

Les ingrédients de la recette suédoise reposent ainsi sur la puissance des syndicats et de la négociation collective, la présence d'entreprises rentables, un droit du travail fort mais souple, une politique de la famille égalitaire, mais aussi sur un esprit de justice sociale et d'ouverture.

Une politique migratoire historiquement généreuse

La Suède a historiquement eu une politique migratoire dite « généreuse » avec l'accueil de nombreux demandeurs d'asile et la mise en place de diverses mesures pour leur venir en aide.

Dès 1975, la politique d'assimilation est remplacée par une approche multiculturelle qui se veut plus respectueuse de l'identité de l'immigré. Ainsi, dans les années 1980, de nombreuses populations fuyant les conflits (Chili, Liban, ex-Yougoslavie, etc.) arrivent en Suède. Le pays est alors devenu un « centre de gravité » pour de nombreuses communautés.

À la fin des années 1990, la question de l'immigration commence à devenir un sujet sensible. Un discours populiste et intolérant, jusque-là inaudible, devient légitime aux yeux d'une partie de la population dans un pays marqué par l'arrivée de nombreux réfugiés alors que le pays souffre d'une crise du logement et que le marché du travail y est stagnant. C'est à partir de cette période que les groupuscules d'extrême droite se développent en Suède. Les choix des sociaux-démocrates ainsi que le modèle multiculturel qu'ils prônent sont peu à peu remis en question par une partie importante de l'opinion publique.

Toutefois, malgré le tournant de ses politiques d'intégration, la Suède cherche toujours à privilégier la cohésion sociale et la concertation. De plus, l'ouverture de l'espace Schengen - que la Suède rejoint en 2001 - contribue à une importante libéralisation des frontières entre l'État scandinave et des autres pays membres de l'Union européenne.

Entre 2014 et 2015, la Suède est ainsi, en proportion, le pays d'Europe qui a accueilli le plus grand nombre de demandeurs d'asile et de réfugiés par habitant jamais enregistré dans un pays de l'OCDE - principalement du Moyen-Orient et d'Afrique. Aussi, avec 16 % de sa population née à l'étranger, la Suède possède l'une des plus grandes populations d'immigrants parmi les pays européens de l'OCDE. En 2015, selon l'Agence des migrations, plus de 160 000 personnes ont demandé l'asile en Suède - soit deux fois plus qu'en 2014.

La Suède, « superpuissance humanitaire »

La politique d'asile constitue l'un des piliers des politiques migratoires de la Suède qui examine et accorde l'asile aux personnes reconnues comme réfugiés conformément aux Conventions sur les réfugiés que le pays a signées. Avec la politique du regroupement familial, en 2014, plus de 40 000 personnes ont obtenu leur résidence en Suède.

Des opportunités de travail, l'octroi de bourses universitaires et la croissance économique des start-up, tout autant que l'apparition des « love refugees » (immigrés venus en Suède après être tombés amoureux d'un ou d'une résident·e suédois·e) favorisent également l'implantation de nombreux migrants en Suède.

À cet égard, il convient de noter ici la baisse du taux de chômage en Suède à 6,8 %, le taux le plus bas depuis fin 2008. Ainsi, même si le taux de chômage des personnes nées à l'étranger atteint, lui, 20 %, les nouveaux migrants obtiennent aujourd'hui un emploi deux fois plus rapidement que ceux arrivés lors de la dernière décennie et contribuent au boom économique de la Suède.

La Suède est ainsi qualifiée de « superpuissance humanitaire », selon les dires de l'ex-premier ministre conservateur Fredrik Reinfeldt. À titre d'exemple, les demandeurs d'asile ont la possibilité de demander une « indemnité journalière » d'un montant de 71 couronnes suédoises par jour pour un adulte seul (soit environ 7,70 euros), ou de 24 couronnes suédoises par jour si la nourriture leur est fournie gratuitement (soit environ 2,50 euros).

La Suède offre également aux demandeurs d'asile un hébergement, géré soit par l'Agence des migrations soit par un acteur privé (hébergement gratuit si le demandeur d'asile n'a pas les ressources financières suffisantes). Dans l'attente de la décision concernant leur demande d'asile, des cours intensifs de langue suédoise sont également donnés aux nouveaux arrivants et ils peuvent bénéficier de soins médicaux et dentaires d'urgence, ainsi que de tout soin qui ne peut pas attendre.

Le pays se crispe

Si l'année 2015 est marquée en Suède par le slogan « Welcome Refugees », le tournant pris au même moment laisse peu augurer de la continuité du modèle dit scandinave (voir ci-dessous). Le premier ministre social-démocrate Stefan Löfven estime alors que le pays « ne peut plus accueillir autant de demandeurs d'asile » qu'auparavant, étant débordé par l'arrivée de 10 000 demandeurs d'asile par semaine à l'automne 2015 (selon les chiffres de la presse nationale).

Dans le contexte européen de cloisonnement des frontières, la Suède va multiplier les démarches visant à limiter l'afflux de migrants. Les frontières sont rétablies et des papiers d'identité sont systématiquement demandés entre le Danemark et la Suède. De plus, les permis de séjour permanents sont remplacés par des permis de résidence temporaires. Autre mesure phare de ce changement de politique migratoire : l'expulsion des migrants dont la demande d'asile a été rejetée par l'utilisation plus importante d'avions charters et non plus des vols commerciaux.

Le coup de frein migratoire instauré, marqué par des délais administratifs contraignants et des règles de plus en plus strictes, incite par ailleurs certains migrants à emprunter le chemin en sens inverse - un mouvement que le gouvernement suédois soutient par une subvention au retour.

La question de l'immigration a, en outre, peu à peu investi le débat public national. La colère sociale apparue ces dernières années peut s'expliquer par divers facteurs. Le domaine de l'emploi, notamment, représente un défi majeur pour la Suède avec l'existence d'un écart important entre natifs et migrants. La répartition spatiale de la population immigrée dans certains quartiers - notamment la concentration des communautés issues de l'immigration dans certaines zones à Rosengard ou à Malmö par exemple - souligne l'existence d'une fracture sociale au sein du pays.

Des mineurs et jeunes adultes en danger

Ce tour de vis n'est pas sans conséquence. Une étude menée récemment par des chercheurs de l'Institut Karolinska a mis en exergue la hausse alarmante des taux de suicide chez les mineurs et jeunes non accompagnés en Suède. En 2017, parmi les jeunes âgés entre 10 et 21 ans, le taux de suicide était de 51,2 pour 100 000, alors qu'il était de 5,2 pour 100 000 parmi les Suédois de la même tranche d'âge.

Ces jeunes mineurs non accompagnés font face à une immense détresse pouvant s'expliquer par les expériences traumatiques vécues dans leur pays d'origine, tout autant que pendant leur parcours migratoire jusqu'en Suède.

En outre, le pays ne reconnaît pas le statut de réfugié à de nombreux jeunes mineurs non accompagnés en application de la définition suédoise et européenne en la matière. Refusant de prendre en considération le niveau élevé de dangerosité du pays d'origine, Stockholm ne s'interdit pas de recourir aux déportations pour ces mineurs devenus entre-temps adultes : dès l'âge de 18 ans, l'impératif d'avoir un membre de la famille dans le pays d'origine n'est en effet plus requis.

Autre fait alarmant : le syndrome « uppgivenhetssyndrom » qui touche majoritairement des enfants de réfugiés dont le permis de séjour a été, ou risque d'être révoqué, par l'État suédois. Immobilité, incapacité de manger ou de boire, manque de réactivité et parfois même coma : tels sont les symptômes de cette maladie. En Suède, ces enfants de réfugiés doivent s'accommoder de nouvelles traditions, s'acclimater à un nouvel environnement sans pour autant avoir la possibilité de se projeter en raison de la menace de retourner là d'où ils viennent.

Les personnes âgées ne sont pas plus épargnées par ces mesures draconiennes prises par la Suède. Ainsi, une femme de 106 ans, ayant fui l'Afghanistan et surnommée la « plus âgée des réfugiés au monde », s'est vu notifier une décision d'expulsion par les autorités suédoises. Le parcours migratoire de Bibihal Uzbeki a pourtant été des plus périlleux : elle s'est d'abord réfugiée en Iran pour fuir les talibans, a traversé la Turquie et la Grèce, avant de se retrouver dans un camp de réfugiés en Croatie après 20 jours de marche et portée à tour de rôle par des membres de sa famille.

Montée de l'extrême droite et fragmentation politique

La Suède, qui a adopté des mesures de plus en plus draconiennes dans la gestion de l'immigration, censées répondre aux inquiétudes d'une partie de l'électorat, n'échappe pas à la montée de partis d'extrême droite.

Chaque année, le parti des Démocrates suédois accroît son audience : son score est passé de 12,9 % aux élections législatives de 2014 à 17,6 % lors de celles de 2018.

Si les élections législatives suédoises de septembre 2018 ne se sont pas traduites par la forte poussée nationaliste annoncée, elles ont néanmoins révélé l'ampleur de la fragmentation politique. Les partis traditionnels - sociaux-démocrates et modérés de centre-droit - s'affaissent. Le parti social-démocrate a obtenu un score de 28,4 % lors du dernier scrutin, son plus mauvais chiffre depuis plus d'un siècle. Aucune coalition n'ayant obtenu de majorité absolue, il a fallu des mois de négociations pour parvenir à former un nouveau gouvernement, le 18 janvier 2019, avec à sa tête le retour du premier ministre social-démocrate Löfven.

Cette nouvelle coalition gouvernementale - qui comprend les sociaux-démocrates et les Verts (comme en 2014), soutenue au Parlement par le Centre et les Libéraux (membres de l'opposition en 2014) - a, en réalité, été mise en place pour contrer la montée de l'extrême droite.

Les mêmes défis que dans le reste de l'Europe

Cette situation reflète la dynamique qui a cours à l'échelle européenne, la social-démocratie suédoise étant confrontée aux mêmes défis que ses voisins. Alors que la question migratoire n'a cessé de raviver les débats en Suède, les indicateurs économiques sont au beau fixe et en 2017, 80% des nouveaux emplois créés en Suède ont été attribués à des travailleurs nés étrangers, notamment dans les secteurs public, tertiaire et de l'industrie, avec la création de nombreuses startup marquant le tremplin de l'entreuprenariat migrant.

De nombreux politiques locaux se réfugient derrière les fameux mots de Michel Rocard (« Nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde »), oubliant de mentionner les avantages économiques mais aussi socio-culturels que peuvent générer l'ouverture des frontières et l'accueil de populations migrantes.

The Conversation _______

Par Fanny ChristouDocteur en Géographie - Spécialiste des Migrations Internationales, Lund University

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

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Commentaires
a écrit le 22/03/2019 à 10:49 :
Réaction saine et salvatrice!
a écrit le 22/03/2019 à 10:23 :
L auteur ne se demande pas pourquoi un pays qui etait ouvert aux etrangers dans les annees 80 leur devient hostile en 2019 ? Pourtant dans son article il y a des reponses : taux de chomage 5 fois superieur, concentration dans certains quartiers qui deviennent des petites afrique/moyen orient … Evidement l auteur ne parle pas des emeutes qu il y a eut et sacrifie au politiquement correct avec un zest d ecriture inclusive "résident·e suédois·e".


La plupart des gens ne sont pas contre l immigration. Mais accueillir des voleurs ou des gens qui vont vivre d allocation tout en refusant de changer de mode de vie passe mal. En France, en Allemagne ou en Suede
a écrit le 22/03/2019 à 9:38 :
L'administration n'ira jamais aussi vite que l'économie, surtout avec ces maudites dettes faites aussi pour ça, du coup difficile de reprocher à un sans papier de chercher à travailler et difficile de reprocher à un employeur de profiter de sa situation pour (beaucoup) moins le payer et générer ainsi cette tradition de dumping social européen.

Les gars ils viennent de pays dans lesquels les conditions de vie sont de plus en plus inhumaines, travailler pour 300 euros par mois en dormant sur les chantiers et dans leurs camions toute l'année est pour eux une opportunité alors que pour nous un cauchemar.

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