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OpinionsTribunes

Le burkini grenoblois: réflexions sur une polémique

Thierry Aimar

Publié le 25 mai 2022 à 15:01 - Mis à jour le 25 mai 2022 à 15:16

burkini

Photo d'illustration

Reuters

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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OPINION. La violence des débats sur le communautarisme se nourrit d'une définition trop floue de ses frontières. Il s'agit donc de les préciser, en revenant aux sources même de la liberté individuelle, le paradigme subjectif. Par Thierry Aimar, universitaire, auteur de "La société de la régression : le communautarisme à l’assaut de l’individu" (Editions de l’Aube).

Le maire écologiste de Grenoble, Eric Piolle, a décidé d'autoriser le port du burkini dans les piscines publiques de la ville. Au même titre que le monokini, remarquons-le. Cette décision a enflammé le microcosme politique cette dernière semaine car beaucoup y ont vu une reconnaissance particulière accordée au fondamentalisme musulman.

Problème de cohérence

Cette affaire révèle un vrai problème de cohérence de la société française. Dans la mesure où on autorise déjà dans l'espace public le port des voiles, des kippas ou des soutanes, il devient tout autant absurde de considérer un burkini comme un signe ostentatoire d'intégrisme religieux que de voir dans des seins nus une incitation à la pornographie. Le communautarisme, sous toutes ses formes, doit être combattu. Mais son essence est de réserver à un groupe des avantages spécifiques dont est dépourvu le reste de la population ou, à l'inverse, de discriminer négativement un ensemble de personnes par des attributs partagés. Le burkini n'a donc rien à voir avec cette définition. Il ne procure aucun privilège et ne favorise aucune ségrégation. Les femmes qui le choisissent ne bénéficient d'aucun avantage particulier (lieux réservés, horaires, tarifs...) et elles ne peuvent empêcher celles qui sont en bikini, en monokini, ou mêmes aux hommes de nager à leur guise à leur côté. Où se trouvent donc alors les victimes de cette liberté donnée ? Pour autant que l'on considère que le burkini satisfasse aux règles d'hygiène et de sécurité nécessaires à l'usage d'un bien collectif, il n'y a pas plus de raisons de les interdire dans les piscines qu'on ne pourrait en trouver pour le voile, la kippa ou les soutanes dans les rues des villes françaises.

Evidemment, tout le monde aimerait voir ses propres valeurs partagées par les autres. Mais doit-on interdire dans l'espace public les moustaches, les maillots de bain multicolores, ou les tatouages parce que cela heurte les goûts, la culture, les préjugés de certains? La réponse est évidemment non. Nos sociétés sont heureusement structurées pour empêcher chacun d'obliger les autres à adhérer à ses propres préférences. Elles favorisent ainsi la plus grande diversité de comportements possibles, avec pour seule limite le respect de la liberté des autres de faire leurs propres choix. Restreindre cette diversité par la réglementation n'est pas légitime et démontrerait qu'elle ne reflète pas des critères rationnels, mais uniquement des rapports de force politiques que certains pourraient alors chercher à renverser par la violence, faute de trouver d'autres solutions pour lutter contre l'arbitraire qui s'exprimerait alors.

Procès d'intention

En effet, la décision de proscrire par la loi certaines manières de s'habiller dans l'espace public au motif qu'elles sous-tendraient des valeurs séparatistes ou antirépublicaines relève d'un procès d'intention. Cette prétention à la connaissance de l'esprit d'autrui est la racine même de l'intolérance et débouche nécessairement sur le totalitarisme. On n'interdit pas aux gens de manger dans des restaurants chinois sous le prétexte qu'ils pourraient manifester ainsi leur adhésion à la politique de Pékin envers les Ouïghours; on n'empêche pas les gens de lire Marx ou Céline en supposant qu'ils avaliseraient les crimes de Staline ou la collaboration... Ce n'est donc pas parce que certains illuminés oppriment et massacrent des femmes en Afghanistan ou en Iran au nom de l'Islam qu'on devrait les empêcher en Occident de porter un burkini si elles en éprouvent le besoin. Il est à redouter que les arguments de ses opposants ne soient interprétés davantage comme une volonté d'imposer leur propre communautarisme que de faire respecter les différences, en donnant le privilège des piscines uniquement à ceux qui partagent leurs propres codes vestimentaires.

Ce débat sur le burkini et, plus largement, sur la définition de la laïcité révèle en dernière analyse le profond déficit de culture subjective au sein de la culture française. A savoir l'idée que chacun doit être pensé comme un être singulier, disposant de son équation personnelle et qu'il doit être laissé libre de choisir ses propres comportements, avec pour seule contrainte qu'ils ne limitent pas ceux des autres. Considérons les gens comme des individus et arrêtons de les appréhender comme des éléments d'une entité collective ou communautaire dont ils seraient de simples porte-paroles anonymes. Si le terreau subjectiviste était bien présent dans les mentalités (et non l'esprit de conquête du territoire social à travers l'imposition de normes), il n'y aurait aucune raison de voir une menace quelconque dans les pratiques d'autrui. Quel serait le danger de croiser des femmes voilées dans la rue, ou revêtues de burkinis dans les piscines si chacun était persuadé que, derrière leurs choix personnels, ne s'exprimerait aucune volonté normative sur l'habillement des autres et ne les influenceraient aucunement ? De fait, la volonté de monopoliser le territoire social autour de ses propres normes révèle la crainte que si celles-ci ne dominent pas le champ collectif, elles disparaîtront au profit d'autres normes concurrentes. Chacun doit donc imposer ses codes à autrui avant qu'il n'impose les siens. Mais cette guerre des dieux, pour reprendre l'expression de Max Weber est l'essence même du communautarisme et n'exprime que la confrontation entre différentes formes d'intolérance.

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Fatras idéologique

En revenant au principe de subjectivisme et au droit de chaque personne de poursuivre sa trajectoire personnelle, on pourrait se passer aussi bien du wokisme que du fatras idéologique qui entoure le débat actuel sur l'islamisme. Si au nom d'un principe communautaire quelconque (religion, État, race, genre, etc.), des individus en forcent d'autres à changer de pratiques par la violence ou la menace de la violence, cela participe tout simplement du droit commun. Mais ce n'est pas en tant que membres d'une communauté qu'ils doivent être condamnés, mais comme des individus qui violent les droits de propriété d'un autre individu. Comme l'explique Friedrich Hayek, on ne crée pas le droit, on le découvre, en veillant à ce que les nouvelles règles s'insèrent bien dans le corps des normes qui garantissent l'articulation des activités individuelles, avec en filigrane la volonté de favoriser la plus grande diversité possible. En dernière analyse, elles reposent sur l'acceptation par chacun de la singularité de l'autre, sans esprit de commensurabilité ou de hiérarchie possible, tant que son comportement ne remet pas en cause sa propre liberté de définir ses valeurs et de poursuivre paisiblement son propre chemin. C'est le devoir de l'Etat de se donner les moyens de faire respecter strictement ce principe.

Thierry Aimar

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