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Les économistes contre le peuple

Photo de Michel Santi

Michel Santi

Publié le 26 août 2019 à 13:58 - Mis à jour le 01 octobre 2019 à 09:22

Michel Santi.

Michel Santi.

DR

Le Quotidien Numérique

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OPINION. Aux États-Unis, les économistes, embauchés au départ pour rationaliser l'organisation gouvernementale et pendant longtemps plutôt méprisés, prirent le pouvoir dès le milieu des années 1950, étendant progressivement leurs tentacules jusqu'à prendre en charge la définition même de la politique du pays. Ils partaient, entre autres, du principe qu'une société plus égalitaire aurait un impact défavorable sur la croissance nationale et prônaient, à l'instar de Milton Friedman, la restriction des pouvoirs de l'État. Par Michel Santi, économiste(*).

Franklin Delano Roosevelt avait, en son temps, renvoyé John Maynard Keynes, un des économistes les plus influents et les plus brillants du XXe siècle, qualifié de «mathématicien peu pratique» par ce président. Dans son allocution d'adieu, Eisenhower avait, quant à lui, mis en garde ses concitoyens à l'encontre des technocrates au pouvoir, ceux-là mêmes qualifiés tout récemment par Emmanuel Macron de constituer un «État profond».

William McChesney Martin, un banquier qui fut le plus long président de la Réserve Fédérale de l'Histoire des États-Unis d'Amérique - de 1951 à 1970, soit sous 5 présidents ! - était si méfiant à l'égard des économistes qu'il contraignait les siens à travailler au sous-sol de sa banque centrale, les accusant de ne pas «connaître leurs propres limites»...

Des économistes contre la réduction des inégalités sociales

En somme, alors que le Congrès ne consultait qu'exceptionnellement cette corporation plus ou moins dédaignée et qui devait - de l'aveu même de Keynes - ne pas se considérer supérieure aux dentistes, les économistes prirent le pouvoir dès le milieu des années 1950 puisque leur nombre devait passer de l'ordre de 2.000 à plus de 6.000 salariés au sein de l'administration américaine en 20 ans ! Embauchés, dans un premier temps, afin de rationaliser l'organisation gouvernementale et l'application de sa politique, ils étendirent progressivement leurs tentacules jusqu'à la prise en charge de la définition même de la politique du pays. Dérégulation de la plupart des secteurs de l'économie, faveurs et largesses accordées aux entreprises fleurons du pays, opposition farouche au concept de salaire minimum: ces économistes partaient du principe qu'une société plus égalitaire aurait un impact défavorable sur la croissance nationale, et que cette même croissance ne serait pérennisée qu'à la faveur d'un rétrécissement des pouvoirs de l'État.

Le plus emblématique d'entre eux fut Milton Friedman dont les écrits et les travaux marquèrent les esprits et les actions des politiques car il proposait une solution basique à même, selon lui, de régler les problématiques économiques et financières, qui consistait tout bonnement à ce que le champ d'intervention de l'État ne concerne plus ces domaines. Ce fut le président Nixon qui en fut un de ses plus fervents soutiens qui, sous sa houlette et suite à ses doctes conseils, devait adopter toute une série de mesures dont la seule philosophie était de restreindre et l'État et ses régulations, comme celle de laisser flotter le dollar au gré des aléas des marchés, ou même de donner une valeur à la vie humaine, qui cote actuellement 10 millions de dollars...

Prière de ne pas entraver l'augmentation ininterrompue du PIB

Du reste, le consensus entre Républicains et Démocrates fut à cet égard entier puisque le fameux «L'État n'est pas la solution, l'État est le problème» de Reagan fut repris en écho par Clinton qui devait affirmer le jour même de son investiture que «l'ère du gouvernement important est finie» ! La lutte contre les inégalités était donc instamment priée de ne pas se mettre en travers du progrès économique et de l'augmentation ininterrompue du PIB.

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En fait, la bonne conscience des économistes, et des politiciens qu'ils conseillaient, leur chuchotait de manière bien opportune que les inégalités étaient une fatalité - par définition hors de leur contrôle-, une sorte de sécrétion inéluctable du capitalisme, de la globalisation, et aujourd'hui des progrès fulgurants de la technologie et de la robotisation. Le résultat est que, en 2019, les faits indiquent que l'espérance de vie des 20% des Américains les plus pauvres commence à régresser tandis que celle des 20% les plus riches s'allonge.

L'économie de marché, une belle invention... à subordonner au politique

J'entends souvent que blâmer les économistes pour nos déboires économiques serait comme imputer aux climatologues le réchauffement de la planète. Pour autant, le raccourcissement de l'espérance de vie des Américains pauvres n'est que la dernière manifestation en date d'une authentique machine à fabriquer les inégalités... après celle consistant à générer des bulles spéculatives et, à cet égard, nous - Européens -, ne nous berçons pas d'illusions car nous en prenons le chemin.

L'invention de l'économie de marché fut une invention cruciale de l'Homme, et une machine à créer des richesses, mais l'avènement de l'économie fut une catastrophe pour les plus vulnérables. Il est donc urgent de subordonner cette pseudo-science à la politique, et il est impératif que les dentistes se sentent les égaux des économistes.

____

(*) Michel Santi est macro économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales. Il est fondateur et directeur général d'Art Trading & Finance.

À lire également

  • Le rideau de fer économique !
  • Apocalypse now ?
  • Italie : comment décimer un pays en moins de 20 ans

Il vient de publier «Fauteuil 37» préfacé par Edgar Morin

Sa page Facebook et son fil Twitter.

Michel Santi

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