Les économistes contre le peuple

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Michel Santi.
Michel Santi. (Crédits : DR)
OPINION. Aux États-Unis, les économistes, embauchés au départ pour rationaliser l'organisation gouvernementale et pendant longtemps plutôt méprisés, prirent le pouvoir dès le milieu des années 1950, étendant progressivement leurs tentacules jusqu'à prendre en charge la définition même de la politique du pays. Ils partaient, entre autres, du principe qu'une société plus égalitaire aurait un impact défavorable sur la croissance nationale et prônaient, à l'instar de Milton Friedman, la restriction des pouvoirs de l'État. Par Michel Santi, économiste(*).

Franklin Delano Roosevelt avait, en son temps, renvoyé John Maynard Keynes, un des économistes les plus influents et les plus brillants du XXe siècle, qualifié de «mathématicien peu pratique» par ce président. Dans son allocution d'adieu, Eisenhower avait, quant à lui, mis en garde ses concitoyens à l'encontre des technocrates au pouvoir, ceux-là mêmes qualifiés tout récemment par Emmanuel Macron de constituer un «État profond».

William McChesney Martin, un banquier qui fut le plus long président de la Réserve Fédérale de l'Histoire des États-Unis d'Amérique - de 1951 à 1970, soit sous 5 présidents ! - était si méfiant à l'égard des économistes qu'il contraignait les siens à travailler au sous-sol de sa banque centrale, les accusant de ne pas «connaître leurs propres limites»...

Des économistes contre la réduction des inégalités sociales

En somme, alors que le Congrès ne consultait qu'exceptionnellement cette corporation plus ou moins dédaignée et qui devait - de l'aveu même de Keynes - ne pas se considérer supérieure aux dentistes, les économistes prirent le pouvoir dès le milieu des années 1950 puisque leur nombre devait passer de l'ordre de 2.000 à plus de 6.000 salariés au sein de l'administration américaine en 20 ans ! Embauchés, dans un premier temps, afin de rationaliser l'organisation gouvernementale et l'application de sa politique, ils étendirent progressivement leurs tentacules jusqu'à la prise en charge de la définition même de la politique du pays. Dérégulation de la plupart des secteurs de l'économie, faveurs et largesses accordées aux entreprises fleurons du pays, opposition farouche au concept de salaire minimum: ces économistes partaient du principe qu'une société plus égalitaire aurait un impact défavorable sur la croissance nationale, et que cette même croissance ne serait pérennisée qu'à la faveur d'un rétrécissement des pouvoirs de l'État.

Le plus emblématique d'entre eux fut Milton Friedman dont les écrits et les travaux marquèrent les esprits et les actions des politiques car il proposait une solution basique à même, selon lui, de régler les problématiques économiques et financières, qui consistait tout bonnement à ce que le champ d'intervention de l'État ne concerne plus ces domaines. Ce fut le président Nixon qui en fut un de ses plus fervents soutiens qui, sous sa houlette et suite à ses doctes conseils, devait adopter toute une série de mesures dont la seule philosophie était de restreindre et l'État et ses régulations, comme celle de laisser flotter le dollar au gré des aléas des marchés, ou même de donner une valeur à la vie humaine, qui cote actuellement 10 millions de dollars...

Prière de ne pas entraver l'augmentation ininterrompue du PIB

Du reste, le consensus entre Républicains et Démocrates fut à cet égard entier puisque le fameux «L'État n'est pas la solution, l'État est le problème» de Reagan fut repris en écho par Clinton qui devait affirmer le jour même de son investiture que «l'ère du gouvernement important est finie» ! La lutte contre les inégalités était donc instamment priée de ne pas se mettre en travers du progrès économique et de l'augmentation ininterrompue du PIB.

En fait, la bonne conscience des économistes, et des politiciens qu'ils conseillaient, leur chuchotait de manière bien opportune que les inégalités étaient une fatalité - par définition hors de leur contrôle-, une sorte de sécrétion inéluctable du capitalisme, de la globalisation, et aujourd'hui des progrès fulgurants de la technologie et de la robotisation. Le résultat est que, en 2019, les faits indiquent que l'espérance de vie des 20% des Américains les plus pauvres commence à régresser tandis que celle des 20% les plus riches s'allonge.

L'économie de marché, une belle invention... à subordonner au politique

J'entends souvent que blâmer les économistes pour nos déboires économiques serait comme imputer aux climatologues le réchauffement de la planète. Pour autant, le raccourcissement de l'espérance de vie des Américains pauvres n'est que la dernière manifestation en date d'une authentique machine à fabriquer les inégalités... après celle consistant à générer des bulles spéculatives et, à cet égard, nous - Européens -, ne nous berçons pas d'illusions car nous en prenons le chemin.

L'invention de l'économie de marché fut une invention cruciale de l'Homme, et une machine à créer des richesses, mais l'avènement de l'économie fut une catastrophe pour les plus vulnérables. Il est donc urgent de subordonner cette pseudo-science à la politique, et il est impératif que les dentistes se sentent les égaux des économistes.

____

(*) Michel Santi est macro économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales. Il est fondateur et directeur général d'Art Trading & Finance.

Il vient de publier «Fauteuil 37» préfacé par Edgar Morin

Sa page Facebook et son fil Twitter.

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Commentaires
a écrit le 28/08/2019 à 18:55 :
Le terme générique " économistes " ne définit pas tous ceux qui exercent cette pseudo science . Aux États-Unis et dans le monde occidental en général, il s'agit des économistes " orthodoxes ", représentants de l'école dite néoclassique, qui repose sur l'hypothèse de la perfection des marchés et de " la libre concurrence ",sauf quand il s'agit de contredire ces orthodoxes. Lesquels dominent la politique économique par l'intermédiaire de l'Enseignement ,des gouvernants et des médias obéissants à leur propriétaires. Aucun échappatoire ! Être hétérodoxe, c'est être marginalisé . Lire "Police de la pensée économique à l'Université " (= fabrique de nos zélites) .
a écrit le 28/08/2019 à 13:35 :
Bonjour,

Toutes les sciences ont une limite , même les formules de mathématiques .
L’économie est une équation qui est basée sur «  le juste » équitable au niveaux de tous les paramètres et la clé de départ : intention = objectif

Prendre un «  ensemble »
7,55 milliards / par la richesse mondiale = une somme par humain
( ça c’est une base)

En fait il faudrait «  revenir » à cette réalité : «  optimiser » les ressources et richesses mondiales dans une société «  de survie »

Pas normal que les riches deviennent plus riches et que les couches moyennes soient inexistantes ou sacrifiées.
(anomalie 1)

Que les pauvres deviennent plus pauvres ( anomalie 2)

Cordialement,
a écrit le 28/08/2019 à 2:21 :
Les accords du Plaza
La raison
Les Japonais, en 1.985, comme les Chinois en 2.019, exportaient des produits qui inondaient le monde. Ainsi ils disposaient d’une masse importante de $ et investissaient beaucoup aux USA dans l’immobilier, ce qui perturbait le marché.
Pour arrêter ce flot d’investissements, les USA ont monté un accord, dit Accords du Plaza, pour influencer sur les taux de change du yen, par rapport au $.
Les japonais et les allemands occupés par les américains, ne peuvent pas dire non et participent à l’accord entre les USA, la RFA (Allemagne de l’Ouest), le Royaume Uni et la France, pour dévaluer le $, en intervenant sur le marché des changes, plus connu sous le nom de FOREX. (C’est un marché sur lequel les monnaies dites convertibles sont échangées l’une par l’autre à des taux de change qui varient en permanence), afin de déprécier le $ par rapport au Yen et au mark allemand. (En vendant des $ en cas de montée de celui-ci).
Les accords du Louvre
Le but
Celui-ci est de réduire la volatilité des changes entres divers pays, pour enrayer la chute du $, qui continue à se dévaluer, provenant des accords du Plaza de 1.985.
Soit 2 ans après les accords du Plaza, en février 1.987, les accords du Louvre, sont un accord sur les taux de change entre USA, Japon, Allemagne, Royaume Uni, France et Canada. L’Italie n’a pas voulu signer.
Cet accord ne tiendra pas longtemps, les intérêts particuliers des signataires prennent le dessus.
NOTA
Ces deux accords prouvent que la théorie libérale, que le marché s’auto régule tout seul, est mise en défaut et que les gouvernements doivent intervenir.
a écrit le 27/08/2019 à 17:30 :
Oui, mais si c'est un economiste qui le dit, peut on prendre la chose au serieux?
a écrit le 27/08/2019 à 13:32 :
Un économiste est un personnage qui sur 100 prévisions commet 99 erreurs, la bonne est due au hasard .
a écrit le 27/08/2019 à 11:06 :
"LEs économistes contre les productifs" serait bien plus juste puisque la plus grande partie de la population est paramétrée à se soumettre, vous oubliez de mentionner systématiquement que l'oligarchie est notre mode de société depuis des millénaires.

L'humanisme, l'égalitarisme, n'ont rien à voir là dedans, par contre il est bien évident que de massacrer la force de travail est contreproductif au plus haut point, la classe dirigeante sciant la branche sur laquelle elle est assise mais comme elle est énorme elle met du temps à être coupée.

BOn voilà ma foi un commentaire bien moins complet et précis pour éviter la censure, j'avoue qu'il était vraiment bon celui que vous m'avez sucré, vraiment juste, trop juste ne pouvant que faire trop mal à des gens non éclairés mais puissants mais phénomène indispensable à appréhender si on veut parler objectivement d'économie d'autant que les productifs ne sont pas en état de penser tout cela, eux ils obéissent au doigt et à l'oeil à la classe dirigeante, complètement soumis, confortés par des médias de masse du même accabit.
a écrit le 27/08/2019 à 10:44 :
Relisez John Kenneth Galbraith, qui n'est plus réédité en français depuis longtemps, ce qui n'a rien d'étonnant : c'est clair, souvent rigolo, très instructif, et aussi bien vache pour les économistes et pour la science économique.
On trouve son livre de base : Le temps des incertitudes (Gallimard), facilement d'occasion sur Amazon et les autres.
Ce qui fait des vacances, en plus, par rapport à toutes ces thèses imbitables et sentencieuses qu'on nous balance à longueur de journée dans les médias.
a écrit le 27/08/2019 à 9:37 :
Les économistes sont comme les politiques et tous les humains, ils accordent leurs idées suivant leurs croyances, leurs histoires et leurs intérêts, mélangeant allègrement le rationnel avec leur subjectivité. L'économie est d'abord un jugement sur des faits avant d'être une science logique.
a écrit le 27/08/2019 à 9:34 :
Deux gros commentaires censurés, ce serait bien qu'au moins on m'épargne le trollage du peine à penser, au moins...

Désolé d'avoir une capacité d'analyse nettement au dessus du lot hein, mais nombreux pourraient y accéder s'ils n'étaient pas autant possédés.
a écrit le 27/08/2019 à 9:28 :
J'apprécie les analyses de Michel Santi et dans cette dernière le fait qu'il caractérise l'économie de "pseudo-science". L'économie est traversée de concepts différents, opposés utilisés par les politiques, les financiers, les entreprises pour des intérêts privés au détriment de ceux publics. Le néolibéralisme est bien passé par là, rejettant (fustigeant) Keynes pour encenser Friedman, avec les résultats qu'on connaît aujourd'hui. Des riches de plus en plus riches se faisant de plus en plus vieux et des pauvres...de plus en plus pauvres se faisant...de moins en moins vieux. Les économistes qui ont permis ces choses, sont des complices dont on peut se demander si leurs théories n'ont pas été directement insufflées par ceux qui en bénéficieraient ultérieurement. Les économistes sont des idéologues au service de leur propre idéologie, récupérée par le groupe, l'organisation, c'est aussi une des raisons des diverses "Religions" économiques.
a écrit le 27/08/2019 à 0:25 :
Les inégalités sont facteur de progrès à la hausse comme à la baisse. L'ascenseur social est un formidable stimulant qui doit être mis à la portée de chacun, à quelque étage qu'il soit.
a écrit le 26/08/2019 à 22:12 :
Depuis que le monde est monde je ne pense pas que les intentions sont «  de lutter contre les inégalités »
C’est un prétexte pour «  vendre un concept » pour faire passer la pilule...
Comme d’hab...
a écrit le 26/08/2019 à 20:37 :
Va falloir instituer un Prix Nobel pour les dentistes ! D'ailleurs les économistes mentent "comme des arracheurs de dents" !
a écrit le 26/08/2019 à 17:23 :
C'est une opinion intéressante, on en revient à ce concept de main invisible inventé par Adam Smith qui dit que l'ensemble des initiatives motivées par l’intérêt personnel forme un tout qui s’ auto-régule pour aller dans le sens du bien commun.
Évidemment ce n'est qu'un concept et comme tout concept il a ses limites, la nécessité évidente de la loi est une de ces limites.
Mais une certaine idéologie repose entièrement sur ce concept et l'appréhende comme une loi quasi-absolue: toute forme de régulation et d'intervention étatique empêche la main invisible de faire son œuvre divine.
Pour les adeptes de cette idéologie, l'Etat doit se cantonner au strict minimum: le régalien quitte à redéfinir ce qui fait partie du régalien et ce qui ne l'est pas. Evidemment si on suit cette idéologie de manière orthodoxe, les taxes doivent être le plus faible possible, l'Etat ne doit pas intervenir pour redistribuer les richesses, les marchés ne doivent pas être régulés et chaque acteur doit être libre de prendre les risques qu'il souhaite.
Cette idéologie, appelée néolibéralisme a une particularité: leurs adeptes en nient l'aspect idéologique et donc nient son existence . Pour eux, leur pensée repose sur la logique , le bon sens et sur rien d'autre: ce n'est donc pas une idéologie.
Quant aux inégalités, pour eux c'est très simple, laisser les inégalités s'accroitre librement permet d'optimiser la création de richesse qui finit par ruisseler indirectement sur les couches inférieures: on obtient donc une société inégalitaire mais dont le plus pauvre reste plus riche que les classes moyennes d'un pays socialiste au sens strict.
Évidemment avec la crise financière de 2007-2008, les évènements ont montré que le néolibéralisme était bien une idéologie puisqu'il était fondé sur le postulat de la main invisible infaillible et qu'en plus ce postulat trouvait ses limites.
Ils peuvent toujours dire que la politique de Bush et de la Fed ont perturbé la main invisible mais ce qui est incontestable, c'est que le marché des produits dérivés a été utilisé non pas pour diluer le risque mais pour le dissimuler: bref de quoi fortement miner le pouvoir de la main invisible.
Pour conclure, les économistes sont-ils contre le peuple? Certainement pas, dire cela revient au discours anti-élites habituelle qui oublie souvent que le discours dominant ne l'est que grâce au soutien d'une partie significative de l'opinion publique.
Réponse de le 26/08/2019 à 18:38 :
Mais bien sur que si, qu ils sont contre le peuple .
Quant au soutien de l opinion publique elle y est certes , mais les dispositifs mis en place sont tellement sophistiqués qu elle choisi automatiquement le verbe le plus consensuel et rejette les extrêmes ou anti , à cause de l odeur supposée et des images subliminales agitées ( c est là le rôle des médias ) .
Amha .
Oui le discours anti élite à un sens .
En France aussi (verrou de Bercy )
Réponse de le 26/08/2019 à 21:41 :
"Oui le discours anti élite à un sens ."
Il sert surtout à éviter de confronter les idées.
Réponse de le 26/08/2019 à 23:14 :
@john .
Confrontons si tu le veux bien .
D accord avec ton analyse , sauf ton dernier paragraphe . Et c est pour cela que j ai fait réponse .
Oui je maintiens ils sont contre le peuple . L économie n est pas une science et nombre d entre eux sont auto proclamés et cooptés avec pignon dans les medias .
Nombres de leurs affirmations sont fausses .
Disent ils que l inflation est un vecteur de la redistribution et favorise le travail , nenni ils sont horrifiés quand on parle d elle .
QU en pense tu ?
Bien sur il s agit de l inflation voulu et non subit .
a écrit le 26/08/2019 à 17:22 :
Je dirais qu'ils sont ni pour le peuple ni contre, bien au contraire.

Il y a quelques jours j'ecoutais une emission radio sur les empereurs de chine qui ne pouvaient rien faire sans leurs astrologues (on a la tsf au terrier).

Aux temps modernes (pas comme avant, eux etaient pas modernes), on veut lire les augures dans les entrailles du prix de la botte de poireaux.

Retirons son nobel a Kuznets et gambadons joyeusement dans la prairie les oreilles fierement dressées

What else. Soit le monde n'est que crise, soit il n'y a pas de crise, faut choisir son mode de vision.

Rabbit Power
Bunny Spirit
Suprematie Lapin
a écrit le 26/08/2019 à 16:51 :
Merci pour votre article, pertinent et, hélas, qui sera seulement vu comme impertinent par les tenants du Dogme.

Chapeau bas Monsieur

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