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Les projets de « Super League » et l'appât du gain menacent l'avenir du football européen

Photo de Jean-Christophe Gallien

Jean-Christophe Gallien

Publié le 10 décembre 2019 à 15:39 - Mis à jour le 11 décembre 2019 à 16:11

Le 18 septembre dernier, au Parc des Princes, pour la première journée de la phase de poules de la Ligue des Champions, Florentino Perez, le président du Real Madrid, lors du match contre le PSG (match remporté magistralement par ce dernier 3-0).

Le 18 septembre dernier, au Parc des Princes, pour la première journée de la phase de poules de la Ligue des Champions, Florentino Perez, le président du Real Madrid, lors du match contre le PSG (match remporté magistralement par ce dernier 3-0).

Reuters

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OPINION. Le "New York Times" révélait la semaine dernière la "proposition" du président du Real Madrid aux clubs les plus riches "pour devenir encore plus riches". Une "révolution" qui aboutirait grosso modo à décapiter la Ligue des champions de l'UEFA. Les multiples mouvements qui agitent actuellement la planète football reflètent fidèlement l'évolution des rapports de force géopolitiques et économiques entre blocs d'un monde globalisé et digitalisé, avec GAFAM et BATX en embuscade. Par Jean-Christophe Gallien, docteur en science politique, enseignant à l'Université de Paris-Sorbonne(*).

C'est le New York Times qui le révélait vendredi dernier: Florentino Pérez, le président du Real Madrid, rencontre les présidents des principaux clubs de football européens pour évaluer et préparer une véritable révolution sportive, économique, mais aussi géopolitique des compétitions de clubs du football européen et mondial.

Cette fois-ci, le projet semble plus concret que le vieux serpent de mer de ligue fermée qui serait né au sein de l'ex-association des principaux clubs européens, le "G14". Un groupement des puissants accusé, en son temps, de fomenter une sortie des compétitions nationales et européennes des 18 plus grands clubs européens avant de se métamorphoser au sein de l'UEFA en ECA (European Club Association).

Une « Super League » mondiale, indépendante, et fermée

Florentino Perez serait à l'œuvre pour construire une compétition, indépendante, fermée, d'une saison complète, cette fois élargie à 2 groupes de 20 équipes, composés principalement de clubs des 5 ligues dominantes d'Europe : Espagne, Angleterre, Allemagne Italie et France. Cette « Super League » serait exclusive d'autres compétitions nationales ou européennes.

Les ligues professionnelles nationales verraient ainsi s'échapper les PSG, Barca, Juventus, Bayern, Liverpool... soient leurs marques footballistiques les plus attractives, populaires, historiques et... rentables. Avec pour conséquence immédiate, un reflux potentiel de certains fans, partenaires, diffuseurs et un avenir sportif et business largement assombris.

Les riches deviennent encore plus riches. Les autres ? Ils disparaissent

Les clubs les plus riches deviendraient donc encore plus riches : c'est la promesse principale du projet. Selon des indiscrétions obtenues auprès de certains clubs approchés, on leur vendrait des revenus doublés et garantis en dehors d'une victoire sportive de fin de saison. L'aléa sportif serait maintenu au cœur de la nouvelle « Super League » à travers notamment montées et relégations entre les deux groupes de 20 clubs.

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La Ligue des champions de l'UEFA décapitée

Au-delà des championnats nationaux, c'est l'actuelle compétition phare du football de club, la Champions League, moteur business de l'UEFA, l'instance dirigeante du football européen, qui serait décapitée. Son président, le Slovène, Aleksander Ceferin, prenant très au sérieux la menace, a vite réagi et a traité le projet de Floretino Pérez de "fou" et affirmé qu'il "ruinerait" le sport football au profit égoïste de quelques clubs.

Il faut rappeler que, au sein même de l'ECA et avec la couverture de l'UEFA et de son président Aleksander Ceferin, les mêmes grands clubs européens poursuivent leurs travaux pour réformer l'actuelle Ligue des champions de l'UEFA. Il s'agit, là aussi, de protéger leurs intérêts et profits en gommant l'aléa sportif et en leur assurant une présence permanente au-delà des résultats des championnats nationaux dans cette formidable machine à cash qu'est la Champions League.

Lors d'une première tentative, le plan promu par le président de la Juventus, Andrea Agnelli a essuyé une réaction collective rageusement négative des ligues professionnelles nationales, Premier League anglaise, Bundesliga allemande, Liga espagnole, Serie A italienne et Ligue 1 française y compris. Différence notable de ce projet, qui pousse lui aussi à une quasi fermeture de la compétition européenne majeure, le maintien des clubs dans leurs ligues nationales, même si elles y engageraient des équipes B.

Une révolution pour plus de cash, GAFAM et BATX prédateurs en embuscade

Derrière ces projets « révolutionnaires » on le voit bien, c'est d'abord d'argent dont il s'agit. Déjà devenu un moteur essentiel de la réussite des programmations de la télé payante, la puissance de telles « Super Leagues » viendrait en théorie vampiriser l'attention des fans, dramatiser encore l'enjeu télévisuel, grossir le contenu des enveloppes d'argent venues des diffuseurs, intensifier encore la compétition entre sponsors qui paieraient encore plus pour se relier à ce show planétaire... des « révolutions » qui feraient exploser les recettes des clubs et de la « Super League ».

Toutes proches, grandes adoratrices des monopoles prédateurs, les richissimes plateformes du web qu'elles soient américaines et GAFAM ou chinoises et BATX attendent pour déverser leurs formidables réserves de cash, comme elles le font dans l'entertainment délinéarisé télévisuel pour renforcer encore leur couverture et leur maîtrise en continu de nos attentions et de nos actions quotidiennes.

Un conflit FIFA/UEFA, Europe/reste du Monde... pour l'argent du foot

Autour de l'argent se joue une autre bataille toute aussi féroce, cette fois entre l'UEFA d'Aleksander Ceferin et la FIFA de Gianni Infantino - en fait, entre l'Europe et le reste du Monde.

Se rangeant derrière son obligation d'universaliser encore et encore le jeu ("La mission statutaire de la FIFA est de développer le football au niveau mondial") et donc d'ouvrir les géographies de l'élite footballistique au niveau des clubs (« Cela implique de formuler des plans et des concepts de compétition pour amener le football interclubs partout »), Gianni Infantino veut favoriser une croissance du niveau du football de clubs en Afrique, en Asie, en Amérique du Sud, mais aussi aux États-Unis et sur le continent nord-américain.

Là aussi, il s'agit encore et toujours d'augmenter et d'universaliser les investissements dans le football très au-delà de la seule Europe et surtout de le faire transiter par les caisses de la FIFA qui, au-delà de sa Coupe du Monde des Nations, veut par ailleurs faire émerger sa propre Coupe du Monde des Clubs !

Infantino précise son approche en niant une attaque frontale du trésor européen :

« Nous voulons que les clubs européens se développent davantage, parce que c'est bon pour le football mondial, mais, en même temps, nous voulons voir les clubs de l'extérieur de l'Europe se développer également afin qu'un jour ils puissent rivaliser avec les clubs européens. »

Le Championnat du Monde des Clubs dès 2021 en Chine et 2025 aux USA

L'actuelle version de la Coupe du Monde des Clubs, dont la dernière édition se déroulera au Qatar entre les 11 et 22 décembre prochains, suscite peu d'intérêt. Gianni Infantino, bravant les oppositions européennes, lancera en 2021, en Chine, avant certainement les États-Unis en 2025 et une Coupe du Monde des Nations encore en Chine en 2030, son Championnat du Monde des clubs, soit une version élargie d'un tournoi réunissant désormais les 24 meilleurs clubs du Monde, assurant, tous les 4 ans, à la FIFA une formidable audience populaire et médiatique, mais aussi un leadership sportif, et une nouvelle et très nourrissante source d'argent.

Pour revenir au projet annuel, cette fois, de Florentino Perez, on le devine, sans la protection et l'engagement de Gianni Infantino, il a peu de chance d'aboutir. La compétition ne peut sortir du giron de l'institution internationale du football. Gianni Infantino a toujours utilisé une arme de dissuasion plus qu'efficace : les joueurs qui participeraient à une compétition de clubs « sécessionniste » des instances officielles seraient immédiatement exclus de leurs équipes nationales et donc interdits de Coupe du Monde. Là où leur valeur et parfois leur mythe se crée pour beaucoup.

Encore un défi pour la puissance collective de l'Europe

Ces mouvements multiples au sein de la planète football croisent fidèlement les évolutions des rapports de forces géopolitiques et économiques entre blocs d'un monde globalisé et digitalisé. L'Europe doit encore une fois s'unir et répondre à ces défis qui, certes, peuvent bouleverser notre relation intime et collective au sport football mais plus largement engager un nouvel affaissement de notre puissance et de notre compétitivité collective très au-delà de l'objet de notre passion tout aussi commune pour ce jeu.

___
(*) Par Jean-Christophe Gallien
Politologue et communicant
Enseignant à l'Université de Paris la Sorbonne
Président de j c g a et Directeur de Zenon7 Public Affairs
Membre de la SEAP, Society of European Affairs Professionals

Jean-Christophe Gallien

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