May fixe le cap : un Brexit dur dans les principes, flexible dans les détails

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(Crédits : POOL)
Il y a plus de flexibilité qu'il n'y paraît dans les propositions de Brexit de Theresa May. Par Laurent Warlouzet, Professeur d'histoire, Université du Littoral-Côte d'Opale

Soft ou hard Brexit ? La question agitait les Européens des deux côtés de la Manche depuis le référendum du 23 juin 2016. Elle a été tranchée par le discours méthodique de la Première ministre Theresa May, qui a exposé hier les douze points qui guideront son gouvernement pendant la négociation. Elle dessine les contours d'un Brexit plutôt « hard » dans les principes, mais avec plus de flexibilité qu'il n'y paraît.

 « Pas de purgatoire »

Le plus positif dans ce discours reste sa clarté et son volontarisme. Les Britanniques auraient pu maintenir une ambiguïté qui n'aurait pas manqué de diviser les Européens. Au contraire, Theresa May veut obtenir un accord définitif à l'issue des deux années de négociations prévues par l'article 50, et pas un accord transitoire qu'elle assimile à un « purgatoire ». Les contours d'un « hard Brexit » sont clairement définis avec la sortie du marché unique et de la juridiction de la Cour de Justice de l'Union Européenne. Cette position résulte de l'unité affichée par les responsables européens dans leur attachement à l'indivisibilité des quatre libertés de circulation, pour les biens, les capitaux, les services, mais aussi pour les individus. Theresa May l'a reconnu explicitement dans son discours : face à ce principe intangible, Londres n'a d'autre choix que de renoncer au marché unique si elle veut contrôler l'immigration. La perspective d'un détricotage de la construction européenne s'éloigne ainsi. Si Londres avait obtenu un statut intermédiaire, à moitié dans et hors de l'UE, d'autres pays eurosceptiques auraient certainement saisi cette opportunité à leur tour.

 Le fantasme migratoire

La question migratoire est l'aspect le moins convaincant du discours. Surfant sur les peurs contemporaines, la Première ministre britannique explique très directement que l'immigration a mis sous pression les écoles et le parc de logement en Grande-Bretagne, tout en exerçant une pression à la baisse sur les salaires. En même temps, elle affirme un peu plus loin dans son discours que la Grande-Bretagne continuera d'accueillir à bras ouvert les immigrants très qualifiés.

On retrouve ici les peurs classiques que l'immigration suscite, et qui, si elles ne doivent pas être balayées d'un revers de la main, reposent en partie sur des fantasmes. Les immigrés ont apporté au Royaume-Uni une grande richesse qu'ils soient qualifiés (étudiants, banquiers, informaticiens, cuisiniers) ou non (ainsi des nombreux ouvriers agricoles occupant des emplois que les Britanniques d'origine ne souhaitent pas exercer). Par ailleurs, il est impossible de réduire significativement l'immigration sans restreindre l'arrivée des plus qualifiés. En tant que ministre de l'intérieur de David Cameron, Theresa May avait rendu plus difficile l'arrivée d'étudiants étrangers, au grand dam des universités britanniques qui profitent largement des lucratifs droits d'inscriptions qu'ils paient.

 « Global Britain » ?

Le discours avait aussi un ton plus positif. Il entonnait un refrain bien connu, celui de la « Global Britain » : la Grande-Bretagne, pays du libre-échange, s'est sentie engoncée dans l'Union Européenne, qui l'empêchait de commercer librement avec le reste du monde. Elle va dorénavant pouvoir conclure des accords de libre-échange avec de nombreux pays qui déjà « font la queue », selon le mot de Boris Johnson, pour négocier des accords avec la Grande-Bretagne. Et Teresa May de citer de nombreux pays ouverts à de telles négociations, de l'Inde à l'Australie en passant par les États-Unis de Donald Trump. Dans une interview récente avec l'eurosceptique Michael Gove et un journaliste allemand, le nouveau président américain n'a-t-il pas loué le Brexit et annoncé sa volonté de conclure rapidement un deal avec ses amis britanniques !

 Le défi protectionniste

Tout cela paraît bien optimiste. En fait, rien n'indique que ces pays seront prêts à ouvrir leurs marchés au Royaume-Uni sans concessions majeures de sa part. Le protectionnisme affiché par Trump, ou celui pratiqué de fait par la Chine, n'incitent pas à l'optimisme sur la conclusion rapide d'accords de libération des échanges. Le récent voyage en Inde de Teresa May, au début du mois de novembre, s'est d'ailleurs soldé par un échec car faute d'accorder plus de facilités dans l'obtention de visas aux Indiens, ces derniers refusent d'ouvrir plus largement leurs marchés aux Britanniques. Certes, en tant que cinquième puissance mondiale (en PIB nominal), le Royaume-Uni reste un marché intéressant et solvable, mais, seule, Londres aura moins de pouvoir de négociation que l'Union Européenne dans son ensemble.

 Le Royaume-Uni : un allié et un marché

D'un point de vue français et européen, l'enjeu est d'abord de garder de bonnes relations avec l'allié britannique, ce qui semble garanti par ce discours très clair sur la nécessité de renforcer la coopération militaire et en matière de renseignement en Europe, Grande-Bretagne comprise. L'enjeu commercial est plus incertain. Teresa May ne s'est d'ailleurs pas privée de mentionner nommément les constructeurs automobiles allemands ou les agriculteurs français qui exportent tous massivement aux Royaume-Uni et seront donc prêts à soutenir une attitude conciliante envers Londres. L'enjeu est celui des tarifs douaniers, mais aussi des normes : en sortant du marché unique, le marché britannique pourrait suivre des standards différents de ceux du continent, ce qui rendrait plus difficile les exportations françaises ou allemandes. Toutefois, Londres a intérêt à suivre les normes européennes, ne serait-ce que pour pouvoir exporter à son tour sur le continent, notamment les nombreuses voitures japonaises qui y sont produites. Les autorités japonaises ont d'ailleurs fait savoir dès le 5 septembre 2016 qu'elles continueraient à investir en Grande-Bretagne uniquement si les exportations vers l'UE restaient aussi aisées. Londres cherchera aussi à obtenir des concessions concernant les services financiers, un secteur mentionné explicitement par Teresa May comme pouvant être l'objet d'un accord spécifique. Il est donc possible d'espérer que la « puissance normative » (Zaki Laïdi) de l'Union Européenne, soit sa capacité à exporter ses standards pour le plus grand bénéfice de ses producteurs, se maintienne.

 Thatcher ou Disraeli ?

Reste à comprendre l'orientation économique du gouvernement britannique. Souvent comparée à Margaret Thatcher, Theresa May partage en effet de nombreux points communs avec elle : femme, Première ministre, conservatrice, déterminée et originaire des classes moyennes. Toutefois, sur le plan économique également, la nouvelle dirigeante britannique s'affiche plus flexible dans le détail de son discours que ne pourraient le laisser penser ses appels incantatoires au libre-échange international. De fait, elle s'inscrit moins dans l'héritage de Thatcher que dans celui de Disraeli. Le grand premier ministre conservateur de l'époque victorienne Benjamin Disraeli (1804-1881) était connu pour son approche inclusive dite « One-nation », qui visait à obtenir le soutien des classes populaires au parti conservateur.

Theresa May semble s'inscrire dans cette perspective lorsqu'elle évoque la définition d'une « stratégie industrielle », et bien plus encore lorsqu'elle évoque la nécessité de « s'assurer que la voix des travailleurs soit entendue au conseil d'administration des entreprises » privées. La Première ministre britannique se serait-elle convertie à la cogestion à l'allemande, ou même à l'Europe sociale ? Cette ambition rappelle en effet feu la « directive Vredeling », un projet de la Commission européenne (présentée par le commissaire aux affaires sociales d'alors, le Néerlandais Henk Vredeling) visant à assurer à tous les employés européens une représentation au conseil d'administration des grandes entreprises ; un projet tué en son temps par...Margaret Thatcher !

 Laurent Warlouzet

Professeur d'histoire, Université du Littoral-Côte d'Opale

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Commentaires
a écrit le 19/01/2017 à 14:07 :
En ce qui concerne le fantasme migratoire comme vous l’appelez, ce que les experts et autres analystes très bien payés à cela pourtant oublient constamment c'est de se remettre dans le contexte de la mondialisation qui devait apporter richesse et prospérité au monde entier or en 30 ans de nuisance elle n'a fait que paupériser les peuples occidentaux et esclavager les ouvriers des pays en voie de développement.

Du coup c'est un véritable traumatisme que les peuples du monde ont subi à cause de cette promesse du meilleur pour une réalité du pire. Il faut donc voir cette peur de l'immigration comme d'une seconde couche de dumping social. Dumping social que n'ont pas eu peur de nous appliquer nos dirigeants européens dès 2008, dès la signature du traité constitutionnel européen que nous avons pourtant refusé 3 ans auparavant.

Heureusement vous ne faites pas l'amalgame que les plus débiles des spécialistes, journalistes et autres intervenants médiatiques récurrents nous font à savoir dire que les anglais sont devenus racistes et xénophobes car vous avez bien compris que la réalité est bien plus complexe que cela et c'est en prenant du recul qu'elle prend toute son ampleur cette réalité.

"La Première ministre britannique se serait-elle convertie à la cogestion à l'allemande, ou même à l'Europe sociale ?"

La co-gestion allemande ? Ben non elle dirige toute seule l'europe, elle n'a besoin de personne et le dit haut et fort.

L'Europe sociale ? Finir avec une touche d'humour de la sorte c'est une excellente idée. On lit un texte assez long et technique sur lequel il faut quand même se pencher et réfléchir, une bonne blague pour finir ça fait toujours du bien, merci.

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