Mesure d'impact : le développement durable n'est pas une science dure

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Ladislas Smia et Philippe Zaouati, de Mirova.
Ladislas Smia et Philippe Zaouati, de Mirova. (Crédits : DR)
OPINION. Comment évaluer l'impact d'une démarche d'investissement responsable ? Certains indicateurs des Objectifs de développement durables (ODD) sont contradictoires et la logique du "cycle de vie" d'un produit est complexe. La difficulté de l'exercice ne doit pas servir de prétexte à l'inaction. Par Ladislas Smia, co-responsable de la recherche de Mirova, et Philippe Zaouati, directeur général de Mirova.

On a longtemps cherché à juger les démarches d'investissement responsable à la lumière de la performance. Financière, bien sûr. Pour beaucoup, investir responsable était synonyme de réduction de la performance. De nombreuses études ont cherché à vérifier cette hypothèse, concluant généralement que non seulement l'ISR (Investissement socialement responsablene détruisait pas de la performance, mais qu'il pouvait même contribuer à mieux gérer les risques et détecter des opportunités.

Si les irréductibles continueront toujours à en douter, l'essentiel de ce débat tend à s'épuiser au profit d'un nouveau sujet : la mesure d'impact. La plupart des investisseurs souhaitent désormais disposer d'indicateurs permettant de savoir combien de tonnes de CO2 « émettent » leurs investissements, combien de mètres cubes d'eau ils sont parvenus à économiser et, de manière plus générale, comment ils contribuent à l'atteinte des Objectifs de Développement Durable (ODD).

La question de la mesure d'impact s'invite aussi dans la réglementation. En France, l'article 173 de la loi de transition énergétique demande à tous les investisseurs de communiquer sur les risques ESG et carbone de leurs actifs. Une réglementation similaire est en cours d'adoption au niveau européen. Si cette évolution nous semble nécessaire, voire indispensable, la mesure d'impact reste toutefois un exercice difficile pour ceux qui s'y essayent vraiment.

L'intention comme première mesure

On imagine parfois que l'impact ne concerne que certains investisseurs - ceux qui cherchent à en avoir -, certains types de projets ou d'entreprises, tels que les acteurs de l'économie sociale et solidaire ou la micro-finance. C'est bien entendu une erreur. Toutes les entreprises, quel que soit leur secteur, leur taille ou leur implantation géographique, ont des impacts sur la société. Négatifs, si elles sont par exemple très polluantes, produisent des aliments mauvais pour la santé ou traitent mal leurs employés. Positifs, quand elles contribuent à la création d'emploi de qualité, à l'amélioration de l'efficacité énergétique ou quand elles développent des solutions de santé innovantes. Le plus souvent, elles ont à la fois des impacts positifs et des impacts négatifs.

Les investisseurs qui financent ces entreprises portent une part de responsabilité. Ainsi, si tous les investisseurs ne sont pas des « investisseurs à impact », tous les investisseurs ont un impact. Bien sûr, ces investisseurs ne sont qu'une partie prenante parmi d'autres. Les employés, les dirigeants, les fournisseurs, les consommateurs, les pouvoirs publics contribuent tous de manière plus ou moins directe à la réalisation du projet de l'entreprise. Mais il est essentiel de leur reconnaître cette part de responsabilité, qui a longtemps été ignorée, et par extension le rôle qu'ils doivent jouer dans l'émergence d'une économie plus durable. Encore faut-il que ces investisseurs l'acceptent. Car le premier critère d'impact n'est ni la méthode, ni le résultat de la mesure, mais la réalité de l'intention. La volonté d'investir de façon à générer des impacts positifs, en acceptant de ne pas suivre aveuglément les indices de marché, d'avoir une démarche active en matière d'investissement et d'engagement, de réallouer les capitaux. Autrement dit, la première étape est de s'assurer de ce que l'on appelle l'« intentionnalité » de l'investisseur.

De la complexité de la mesure d'impact

Les indicateurs de développement durable sont multiples, parfois contradictoires et souvent difficiles à agréger. Lutte contre la faim et la pauvreté, changement climatique, amélioration du bien-être, biodiversité, emploi, corruption... Les ODD adoptés par les Nations-Unies fournissent un cadre commun, utilisé de plus en plus largement, mais il n'existe pas de liste exhaustive d'indicateurs permettant d'estimer la contribution aux ODD. De plus, il n'existe pas pour tous les indicateurs d'unité pertinente pour additionner les impacts. Prenons l'exemple de l'eau : il est tentant de chercher à estimer la quantité d'eau consommée par chaque entreprise pour suivre cet indicateur au niveau du portefeuille. Mais peut-on décemment additionner des consommations d'eau en Norvège avec des consommations d'eau au Sahel ? Et comment qualifier cette consommation d'eau selon qu'elle est rejetée ou non dans le milieu naturel, plus ou moins polluée ?

Au-delà de la multitude et de la complexité des indicateurs à suivre, se pose la question du périmètre de l'analyse. Pour être pertinente, une mesure d'impact doit être abordée dans une logique dite en « cycle de vie ». Cette approche implique de prendre en compte les impacts directs de l'entreprise, mais également ceux, en amont, associés à sa chaine d'approvisionnement, et en aval, à l'utilisation et à la fin de vie des produits. Communiquer des émissions de CO2 d'un fabricant automobile sans prendre en compte la phase d'utilisation de la voiture paraît absurde. C'est pourtant l'approche retenue par nombre d'investisseurs qui considèrent qu'aujourd'hui, les émissions indirectes sont trop difficiles à évaluer.

Une autre difficulté : favoriser la transition vers une économie plus durable n'implique pas seulement de désinvestir d'acteurs ayant des impacts négatifs afin de diminuer son impact carbone, mais de financer l'émergence d'apporteurs de solutions aux grands enjeux du développement durable. C'est ce dont notre économie a besoin. Une mesure d'impact ne peut dès lors pas se limiter à des indicateurs « négatifs » qu'on chercherait à réduire progressivement, elle doit aussi être capable d'estimer la contribution positive des actifs dans lesquels on investit, la contribution à des économies d'énergie dans le futur par exemple.

Enfin, quand bien même réussirions-nous à répondre à l'ensemble de ces défis, il reste à communiquer les résultats de manière compréhensible, que ce soit pour discuter avec des gérants, des entreprises, des clients ou des régulateurs ? Car qui est vraiment capable d'apprécier si une moyenne de 220tCO2/M€ (tonnes de CO2 par millions d'euros) investi est un bon ou un mauvais chiffre ? Et que dire des indicateurs relatifs à la biodiversité ? Qui sait ce qu'est la MSA (Mean Species Abundance) ? Si trouver un indicateur pertinent et une façon de le mesurer sont à elles seules des taches ardues, les faire connaître et comprendre le sont également.

L'analyse qualitative avant tout

Face à cette complexité, il existe de très nombreuses tentatives de normalisation : GRI, SASB, TCFD, GIIN, IMP... Cette énumération d'acronymes montre au moins une volonté d'avancer, mais cela n'a pas permis à ce jour l'émergence d'une mesure d'impact pertinente englobant l'ensemble des ODD. Qu'il s'agisse de la communication des entreprises ou de celles des investisseurs, la diversité des approches est extrêmement forte et la qualité très variable.

Les innombrables appels à plus de communication de la part des entreprises et une meilleure homogénéité de l'information, relayées par une pression réglementaire croissante, ont fait progresser la connaissance, mais en termes de reporting d'impact, il semble probable qu'aucun consensus satisfaisant n'émerge à court terme. Les questions de développement durable sont par nature diverses, complexes et sujettes à interprétation. Il est illusoire de penser que les investisseurs pourront demain simplement consolider les informations communiquées par les entreprises, sans efforts d'analyse et travail d'estimation.

Cette complexité ne doit pas pour autant servir de prétexte à l'inaction. Entreprises et investisseurs doivent accepter que le développement durable n'est pas une science dure, pouvant être résumé en quelques chiffres clés. Le cœur d'une démarche d'investissement responsable repose avant tout sur une analyse qualitative, cherchant à appréhender toute la complexité des enjeux. Bien sûr, cela implique du temps et des ressources. La technologie apportera une partie de la solution. Les développements d'indicateurs quantitatifs et d'algorithmes permettront sans doute d'enrichir l'analyse des données et d'étayer les approches analytiques. On ne pourra pas faire face aux plus grands défis de notre époque sans chercher à les comprendre.

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Commentaires
a écrit le 18/10/2019 à 10:19 :
"Il est temps de réhabiliter la notion d'échec." Nietzsche

Et plus que temps, de ce fait cette nouvelle vague tombe très bien, le ronron aliénant de cette économie polluante entraînant tout le monde, dont ses propriétaires, vers le bas.

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