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Monnaies numériques de banque centrale de détail et euro numérique: des outils vraiment indispensables ?

Victor Warhem

Publié le 07 juillet 2022 à 08:56 - Mis à jour le 07 juillet 2022 à 09:26

euro

Photo d'illustration

Reuters

Le Quotidien Numérique

27 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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OPINION. Basées sur l'émission d'une monnaie numérique par la banque centrale et sur un système réglementaire qu'elle régente, les monnaies numériques de banque centrale (MNBC) ont le vent en poupe car elles offrent des moyens de paiement innovants.Plusieurs banques centrales ont des projets à l'étude, comme la BCE qui travaille sur un projet d'euro numérique. Mais, à ce stade, peut-on estimer qu'elle fait les bons choix? Par Victor Warhem, économiste, Centre de Politique Européenne (cep) Paris.

Les monnaies numériques de banque centrale (MNBC) sont des moyens de paiement innovants pour les transactions de gros - celles qui impliquent de gros montants entre établissements financiers - et de détail - celles qui impliquent de petits montants entre particuliers, entreprises, secteur financier, et secteur public. Leur architecture, leur fonctionnement et l'écosystème de solutions privées qui peut en découler repose sur l'émission de monnaie numérique par la banque centrale, et sur un système réglementaire qu'elle régente.

En plein momentum

Les MNBC peuvent recourir à des technologies de registres distribués (blockchain) pour effectuer les paiements, surtout les MNBC de gros. Pour ces dernières, ces technologies constituent en effet leur valeur ajoutée principale par rapport aux systèmes actuels qui reposent déjà sur une monnaie émise par la banque centrale - par exemple au sein de l'Union avec le système TARGET2 - mais avec un système de compensation et de règlement centralisé.

Ainsi, après des recherches qui ont souvent débuté au milieu de la décennie passée, certaines banques centrales ont commencé à déployer leur MNBC de détail depuis 2020, tandis que les projets de MNBC de gros - presque systématiquement de nature transfrontalière - n'en sont pour l'heure qu'au stade de la démonstration de faisabilité. La Banque des Bahamas a ainsi lancé le Sand Dollar, une MNBC de détail qui a été mise à la disposition du public au printemps 2021, notamment pour pallier l'absence d'infrastructures financières sur de nombreuses îles de l'archipel. La MNBC de détail e-Naira a également été lancée au Nigeria à l'automne 2021, afin d'améliorer l'inclusion financière sur le territoire. Enfin, une version pilote de l'e-yuan a été déployée depuis 2020 en Chine continentale dans un nombre croissant de centres urbains, pour près de 300 millions de Chinois et leurs paiements quotidiens. La Banque des règlements internationaux (BRI) a aussi récemment indiqué qu'environ 90 % des banques centrales interrogées confirment avoir effectué des recherches, des tests ou mis en place des MNBC. 60 % des répondants ont également confirmé avoir accéléré leurs travaux sur les MNBC au cours de l'année 2021.

Une réaction auxstablecoins, à la digitalisation accélérée des paiements de détail, et au retour de la géopolitique monétaire

S'agissant des MNBC de détail, les banques centrales des économies avancées et émergentes affichent des priorités différentes. Les premières veulent d'abord préserver la capacité des particuliers et des entreprises à effectuer des paiements sûrs pour leurs achats et investissements de la vie quotidienne, mais aussi garantir la souveraineté des systèmes de paiement. Les secondes cherchent, quant à elles, plutôt à améliorer l'inclusion financière - dans des pays où une grande partie de la population n'a pas de compte bancaire - et l'accès à des systèmes de paiement de détail sûrs.

Cependant, si ces motivations sont anciennes, une accélération a été observée ces dernières années, notamment sur les MNBC de détail. Pourquoi ? Principalement en raison de trois phénomènes. Tout d'abord, l'année 2021 a été caractérisée par un essor considérable des marchés de crypto-actifs, en particulier de stablecoins - outils de paiement de détail jugés crédibles par les banques centrales et potentiellement sources d'instabilité financière. En outre, la pandémie de Covid-19 a accentué la tendance au déclin des espèces et donc à la numérisation des paiements de détail, compte tenu notamment de la promotion des moyens de paiement « sans contact » afin d'éviter les contaminations. Enfin, 2022 a marqué le retour en force de la géopolitique monétaire avec des tensions accrues entre la Russie et la Chine d'une part, et l'Occident d'autre part, notamment dans le cadre de la guerre en Ukraine. Ainsi, l'instrumentalisation de la monnaie, par exemple avec le gel des actifs de la banque centrale russe en dollar et en euro ou l'obligation faite aux acheteurs de gaz russe de payer en rouble, laisse présager d'une évolution - peut-être majeure - des équilibres monétaires sur les marchés financiers internationaux. Ce risque incite les banques centrales à se préparer face à l'incursion de MNBC étrangères dans leurs marchés des paiements, entravant potentiellement la souveraineté nationale.

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Mais au-delà de ces facteurs d'accélération, en quoi les MNBC de détail peuvent-elles concrètement améliorer les paiements de détail ?

De nombreuses opportunités

Les MNBC de détail représentent tout d'abord l'occasion de lancer un tout nouveau système de paiement, une « table rase » qui favoriserait le meilleur fonctionnement du marché des paiements de détail. Par exemple, le système pourrait être opérationnel 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 dans sa juridiction.

Les MNBC de détail pourraient ensuite conduire à une amélioration des services financiers fournis aux clients des banques commerciales et/ou à une réduction de leurs coûts, compte tenu du niveau accru de concurrence autour des dépôts de particuliers : les comptes MNBC capteraient une part des dépôts courants détenus par les banques commerciales, incitant ces dernières à en limiter ce transfert par tous les moyens.

Dans les pays émergents, où la capacité des États à lever des impôts est traditionnellement plus faible que dans les pays avancés, les MNBC de détail pourraient également contribuer à prélever des ressources fiscales supplémentaires, à lutter contre les marchés noirs et autres activités illégales (blanchiment d'argent ou financement du terrorisme). Cela est d'autant plus vrai que l'utilisation des espèces diminue dans ladite économie émergente. Les MNBC de détail pourraient également améliorer l'inclusion financière - l'inclusion des citoyens non bancarisés/hors ligne dans le système financier par le biais de portefeuilles électroniques sur smartphone - en fournissant de nouveaux moyens de paiement sûrs aux populations non bancarisées.

Enfin, les MNBC de détail pourraient améliorer la transmission et l'efficacité de la politique monétaire si les banques centrales se donnaient le pouvoir de déposer des unités directement sur les comptes des citoyens et des entreprises au lieu d'utiliser l'activité de prêt des intermédiaires comme principal canal.

Néanmoins, elles comportent aussi des risques qu'il convient de mieux cerner.

Des risques à mieux cerner

Ainsi, si aucune création monétaire par les banques commerciales n'est permise sur la base des MNBC de détail, ces dernières pourraient par exemple réduire le niveau de crédit global en raison de la captation d'une part des dépôts de banques commerciales par les comptes MNBC. Cela pourrait durablement élever le niveau des taux d'intérêt. Il y aurait également un risque accru de panique bancaire en période d'instabilité financière si les plafonds de comptes MNBC ne sont pas suffisamment bas.

En outre, les systèmes MNBC de détail peuvent nécessiter de lourds investissements en matière de cyber-sécurité et de résilience des systèmes afin d'éviter toute rupture de la confiance des citoyens.

L'absence d'anonymat total - une caractéristique que seuls les espèces offrent pour le moment - pourrait également dissuader les consommateurs d'adopter cette solution. Le niveau de confidentialité doit être en adéquation avec les attentes des consommateurs, ce qui, par exemple dans le cas de l'UE, n'est pas chose facile car les préférences en matière de paiements de détail sont essentiellement nationales. Par exemple, la population allemande est profondément attachée à l'argent liquide, alors que moins de 10 % seulement des Suédois utilisent encore des espèces aujourd'hui.

Ces préoccupations agitent toutes les banques centrales, à commencer par la BCE qui travaille depuis plusieurs mois officiellement sur un projet d'euro numérique. Peut-on à ce stade estimer qu'elle est en train de faire les bons choix ?

Le projet d'euro numérique prend-il la bonne direction ?

Le projet euro numérique vise à concevoir une MNBC de détail dont le déploiement complet est prévu en 2025. La phase d'enquête a débuté en juillet 2021 et durera jusqu'en septembre 2023, date à laquelle la BCE prendra une décision finale concernant le déploiement potentiel de la solution.

Néanmoins, une enquête de Kantar Public de mars dernier indique que les consommateurs européens sont globalement satisfaits de leurs moyens de paiement de détail actuels, tandis que les commerçants ne verront l'intérêt d'accepter l'euro numérique que s'il existe une forte demande en ce sens. En outre, la consultation de la Commission sur l'euro numérique montre qu'il existe une forte opposition au projet de la part de certains citoyens qui sont profondément attachés aux espèces, bien que la BCE ne prévoie pas de suppression progressive de cet instrument primordial de paiement.

Par conséquent, ce projet arrive à un moment où le marché européen des paiements de détail risquerait de le rejeter, alors que la BCE s'est fixée pour objectif d'obtenir un niveau d'adoption « ni trop faible ni trop élevé ». Le déployer dans ces conditions reviendrait à le condamner, surtout face à des solutions du secteur privé qui selon toute vraisemblance parviendraient plus aisément à se renouveler au bénéfice de l'expérience utilisateur.

Il faudra ainsi probablement accorder encore un peu de temps au projet afin que les oppositions se fassent moins vives et que la solution puisse trouver une place, peut-être dans les cas d'usage en devenir, notamment dans le domaine numérique.

Victor Warhem

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