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Mouvement lycéen : retour sur quelques mobilisations historiques

Claude Lelièvre

Publié le 13 décembre 2018 à 11:11 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:11

Manifestants lycéens contre la réforme des retraites, le 12 ocotbre 2010

Manifestants lycéens contre la réforme des retraites, le 12 ocotbre 2010

Reuters

Le Quotidien Numérique

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Photo d'illustration de l'article
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Les mobilisations lycéennes ont été nombreuses et variées depuis au moins un siècle et demi. Retour sur trois d’entre elles, de 1882 à 2005, pour remettre en perspective le mouvement de 2018. Par Claude Lelièvre, Université Paris Descartes – USPC

Les mouvements lycéens, lorsqu'ils ont quelque ampleur, ne sauraient se réduire à de la « manipulation » ou de la « contagion » comme certains le croient (ou veulent le faire accroire). Pour avoir quelque chance d'en sortir par le haut, le mieux est de tenter de les comprendre dans leur physionomie propre, leur « tempo » et leur « géographie » évolutive. Les comparer à d'autres mouvements d'importance historique peut aider à en saisir la singularité.

Les mobilisations de lycéens ont été nombreuses et variées depuis au moins un siècle et demi. On pourrait en faire un inventaire à la Prévert. On se limitera à trois d'entre elles, parmi les plus significatives, en éliminant deux épisodes pourtant dans toutes les mémoires, mais où l'impulsion est d'abord venue des étudiants : Mai 68 et les luttes contre la réforme dite « Devaquet » de 1986.

1882-1883 : un mouvement déjà national

On commencera par l'un des mouvements lycéens les plus significatifs : celui qui a eu lieu durant la période « ferryste », il y a presque un siècle et demi. Il n'est pas inutile de le mettre en valeur face à ceux qui pensent que les mouvements lycéens et la possibilité même d'organisations lycéennes seraient l'effet d'un laxisme post soixante-huitard.

Suite des révoltes des lycées de Toulouse et Montpellier d'avril 1882, un premier congrès de lycéens du sud de la France se tient à Albi. Des représentants de ces deux établissements, et d'autres venant d'une dizaine de villes, dont Avignon, Bordeaux, Carcassonne, Lyon, Mâcon ou encore Nantes, y élaborent un « Manifeste ».

Ils y demandent une révision du régime disciplinaire, la mise en place - pour les classes supérieures - d'une commission d'élèves qui puisse émettre des vœux sur le fonctionnement du lycée, et l'amnistie pour les élèves qui ont pris part aux révoltes de Toulouse et Montpellier.

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Un second congrès, qui se tient à Bordeaux en août 1883 après la grande révolte parisienne de Louis-le-Grand, accueille des délégués en provenance des lycées et collèges de toute la France, d'Albi à Nancy en passant par Angoulême, Dax, La Rochelle, Libourne, Lons-le-Saunier, Nice, Rochefort, ou Versailles.

Les résolutions votées ressemblent beaucoup à celles du congrès d'Albi avec quelques exigences supplémentaires : supprimer le provisorat et le remplacer par un conseil d'administration devant lequel comparaîtraient les élèves ; créer un jury pour contrôler les examens et rendre impossible toute partialité. Ces deux congrès (et ces révoltes) de lycéens n'auront pas d'effets immédiats, mais ne seront pas pour rien dans la grande réforme disciplinaire engagée à la fin des années 1880.

1990 : la « périphérie » en pointe

Le mouvement de lycéens du dernier trimestre 1990 amorce un changement important dans le sens des revendications, mais aussi dans la nature géographique et sociale des lycées particulièrement mobilisés. Il est vrai qu'il se situe dans un contexte paradoxal, celui d'une crise de croissance des lycées à la suite de la décision du ministre de l'Éducation nationale Jean‑Pierre Chévènement - prise en 1985 - d'aller vars 80 % d'une classe d'âge au « niveau bac » à l'horizon 2000.

Ce dernier trimestre 1990 est marqué par des manifestations de lycéens de banlieue contre « l'insécurité » de leurs établissements scolaires à la mi-octobre, puis par l'ampleur extraordinaire du mouvement lycéen de l'automne 1990 - parti de la « périphérie ».

Les mouvements étudiants ou lycéens s'étaient jusque-là développés à partir des centres-ville et des établissements les plus huppés comme la Sorbonne, l'ENS d'Ulm, ou les grands lycées parisiens - avec, le plus souvent, des mots d'ordre, dans les années post-soixante-huitardes, contre les différentes figures de la « répression ».

C'est dire si cette inversion (la « périphérie » à l'initiative), sur un thème inédit - la sécurité et l'ordre dans les établissements scolaires - fait sensation, en particulier dans le monde des médias. La thématique des violences à l'école développée dans la sphère politico-médiatique en restera d'ailleurs très marquée, dans une équivalence : « violence scolaire égale établissements de la périphérie ».

Le 24 octobre, près d'une dizaine de milliers de lycéens, la plupart venant de lycées de la banlieue parisienne auxquels s'étaient joints des lycéens en provenance de quelques lycées de province ou de Paris, manifestent à Paris en réclamant « sécurité » et « propreté » dans leurs établissements, et plus de personnels et de moyens matériels. Le Monde ne s'y trompe pas, titrant Montreuil, Bondy et Saint-Denis : trois hauts lieux de la grogne lycéenne, le 25 octobre 1990, puis L'agitation lycéenne s'étend à la province, le 26 octobre, tout en soulignant : Paris traîne les pieds.

Face à un mouvement qui prend de l'ampleur, le ministre de l'Éducation, Lionel Jospin, qui avait initialement promis « cent postes de surveillants supplémentaires » dans les lycées « sensibles », est amené à annoncer « un plan d'urgence » le 12 novembre. À la mi-novembre plus de 100 000 manifestants se réunissent à Paris et environ 200 000 dans les grandes villes de province. La promesse du ministre de l'Éducation nationale était de l'ordre de 4 milliards et demi de francs en rallonge budgétaire pour son « plan d'urgence ». Avec l'appui du président de la République François Mitterrand (quelque peu en délicatesse avec le premier ministre Michel Rocard et Lionel Jospin), le mouvement lycéen de 1990 obtiendra finalement plus du double.

2005 : le bac met le feu aux poudres

Au début de l'année 2005, la réforme du baccalauréat est inscrite dans le rapport annexé de la future loi d'orientation de l'éducation (dite loi « Fillon »). Sa préparation est confiée à un « groupe de travail comprenant des représentants des personnels, des parents d'élèves et des lycéens ». Le ministre de l'Éducation nationale François Fillon fixe le cadre lors de l'installation du groupe de travail le 17 janvier :

réorganisation de l'examen autour de six épreuves terminales (au lieu d'une douzaine)

évaluation sous d'autres formes des autres matières (contrôle continu ou en cours de formation).

Les organisations lycéennes, l'UNL et la FIDL, s'interrogent sur la pérennité de leur présence, et affirment qu'il ne saurait être question de participer à la mise en place d'un « bac par établissement » dont la valeur serait différente selon qu'il soit passé dans un lycée de centre-ville ou un lycée de banlieue

Des manifestations de lycéens regroupent plusieurs milliers, puis des dizaines de milliers de lycéens. Ils sont estimés à 100 000 dans la rue le 10 février 2005, lors d'une journée nationale à l'appel de la FIDL et de l'UNL, contre le projet de loi Fillon, et notamment contre l'introduction de contrôles continus au baccalauréat. « Non au bac à deux vitesses » ; « Fillon, serre les fesses, on arrive à toute vitesse » ; « Fillon, t'es foutu, la jeunesse est dans la rue ».

Le 14 février 2005, François Fillon annonce le dépôt d'un amendement gouvernemental retirant toute mention du bac dans le projet de loi. Quant aux discussions du groupe de travail, il est prévu qu'elles « repartiront à zéro », à une date non fixée : « le cahier des charges des négociations qui vont s'ouvrir sera le plus souple possible ».

Deux semaines plus tard, lors d'une interview au journal VSD, le ministre de l'Éducation nationale François Fillon déclare : « Dès le soir de la première manifestation, j'ai dit qu'on ne réformerait pas le bac si on ne trouvait pas le moyen d'apaiser les craintes [...]. Il faut attendre que les esprits s'apaisent ».

The Conversation ______

Par Claude Lelièvre, Enseignant-chercheur en histoire de l'éducation, professeur honoraire à Paris-Descartes, Université Paris Descartes - USPC

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

Claude Lelièvre

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