Nucléaire  : le talon d'Achille de l'Hercule d'EDF

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Didier Julienne.
Didier Julienne. (Crédits : Patrick FITZ / M&B)
ANALYSE. Le plan Hercule d'EDF est présenté comme un plan à l'allemande. Ce n'est pas une bonne idée pour trois raisons. Et surtout il inquiète car ce n'est pas une transformation, mais une déconstruction. Par Didier Julienne, spécialiste des marchés des matières premières (*).

Le plan Hercule doit casser en deux le modèle intégré d'EDF : production d'électricité nucléaire, au gaz et hydraulique d'un côté ; réseau de distribution, vente et renouvelables de l'autre. Mais ce plan angoisse pour trois raisons : l'organisation, l'indépendance énergétique et l'environnement

Organisation : de deux à quatre, puis de quatre à deux

Première angoisse. Le plan Hercule est présenté comme un copier/coller du plan allemand qui suivit Fukushima et avança la fermeture du nucléaire en accélérant le développement des renouvelables. Après de longues négociations, il aboutissait en 2016 à casser le modèle intégré des deux électriciens allemands concurrents l'un de l'autre, RWE et E.ON, en quatre sociétés : deux avec les productions électriques, nucléaire, charbon et le trading, deux avec la distribution d'électricité et les renouvelables. Mais, affaiblie, la quatrième, Uniper, fut débitée et vendue par morceaux. Et anticipant un autre découpe dramatique, rapidement, 18 mois plus tard, en mars 2018, la concertation à l'allemande repensait le plan et revenait au duopole. Cette défragmentation était actée à l'automne 2019. RWE réintégrait les activités mondiales amont de production d'électricité (charbon et lignite, nucléaire, gaz, renouvelables) plus la vente de gros d'électricité et 17 % du capital d'E.ON ; en aval E.ON regroupait la distribution mondiale d'électricité et de gaz. Le plan de 2016 était à court terme et donc perdant, alors que l'efficacité dans l'électricité c'est 2019 et le retour vers le long terme. De fait, depuis l'annonce de mars 2018, l'action RWE a doublé et elle est prévue en hausse de 50 % d'ici à 5 ans.

Au regard de cet aller/retour berlinois, Hercule c'est 2016. Il sera donc inachevé, car il ne considère pas le secteur, mais le seul EDF, et un plan pragmatique eut gagné du temps en copiant directement le Berlin de 2019. Sous cette hypothèse d'une désintégration ordonnée, Hercule transformait EDF en producteur et grossiste mondial d'électricité à l'image de RWE, et comme E.ON un autre grand du secteur, tel Engie, trustait la distribution mondiale et une filière gaz. Ainsi, la répartition de la dette d'EDF serait plus simple qu'entre les EDF Bleu et Vert . Délivrée de la taxe soumise à TVA et subventionnant les renouvelables, la facture électrique française s'allégerait de 15 % . EDF attirerait à nouveau de jeunes ingénieurs , le dispositif Arenh ne créerait plus de pertes et écarterait le spectre d'un autre Areva , la péréquation ne serait plus en danger et la FNCCR garderait un accès à Enedis , et la future infrastructure de la voiture électrique serait mieux décidée. Ultimo, EDF recréerait de la valeur, son action remonterait, celle d'Engie également.

Cette liste positive est-elle iconoclaste ? En Allemagne, l'expérience dit non. Mais attendrons-nous que d'autres contraintes (cf. l'entrée du chinois CTG chez Energias de Portugal) forcent les choses, ou bien qu'EDF s'ajoute au catalogue des « ça n'arrivera jamais » : Alcatel-Lucent, Alstom-GE, Arcelor-Mittal, Areva, CLAL-Fimalac, Lafarge-Holcim, Péchiney-Alcan... ?

Second défaut

Le second défaut d'Hercule réside dans l'aveuglement du copier/coller des renouvelables. La ruralité française déjà défigurée par les éoliennes terrestres devra en accepter plus, alors qu'à Berlin ils s'en lassent . Ainsi, l'arrêt de subventions a provoqué la faillite de Senvion, numéro quatre de l'éolien outre-Rhin avec 4 .000 emplois à la clef. De leur côté, nos mers ne peuvent accepter le volume d'éoliennes maritimes allemandes ou anglaises, car nos fonds marins peu profonds sont étroits. Le solaire est de fabrication chinoise et notre pic de consommation le soir en janvier et février est à l'opposé de notre pic d'ensoleillement l'été, le nord ne dispose en moyenne que de 1.100 heures de lumière exploitable par an, le sud à peine 40 % de plus. Inversement, les 2.500 à 3.000 heures d'ensoleillement régulier au Maroc, en Arizona ou en Californie se marieront toute l'année avec le pic de consommation journalier de midi.

Le copier/coller est donc inadapté pour que l'électricité verte produise jusqu'à 50 % de notre consommation, mais le renouvelable urbain est peut-être une issue : éolien et solaire en ville, sur les tours de la Défense, sur les périphériques, rénovation thermique, villes intelligentes... Pourquoi les candidats aux municipales ne s'emparent-ils pas du sujet ?

Indépendance énergétique et dépendances métalliques

Deuxième angoisse herculéenne, « l'indépendance énergétique ». Elle est un échec en Angleterre où l'électricité n'est plus nationale, les distributeurs y tombent en faillites et le 9 août dernier, 1 million de foyers ont été coupés du réseau. Conséquence, on y parle de renationaliser National Grid, le RTE local... En Allemagne, malgré la sortie du nucléaire et celle du lignite/charbon au plus tard à l'horizon 2038, l'éolien sans subvention ne rigole plus du tout, Berlin se dirige vers une dépendance envers le gaz de Donald Trump ou le gaz russe.

C'est ici qu'apparaît un faux-ami de l'indépendance énergétique : le stockage de l'hydrogène. Il vient aujourd'hui du vaporeformage du gaz naturel dont le bilan carbone n'est pas nul, mais demain il devrait venir gratuitement de l'électrolyse de l'eau grâce à l'électricité fatale des renouvelables. Cependant, sans nucléaire ni thermique, exit l'électricité fatale qui, pour gérer l'intermittence, sera stockée dans des batteries, via des métaux aux prix volatils (vanadium, cobalt, nickel...). Stockage qui augmentera mécaniquement le coût éolien, même à 50 euros/MWh. Toutefois, si l'hypothèse hydrogène persistait sans gratuité, à partir de gaz naturel européen ou extra européen, ses débouchés devraient rester industriels, car son électricité sera produite via des piles à combustible chargées en platine. Le marché de ce métal coûteux, toujours sans substitution, produit en Afrique du Sud et Russie, est étroit avec des prix fugitifs.

Il y aurait tant à dire sur ce sujet des dépendances métalliques et sur les fake-news qui le ronge, car je ne suis pas certain qu'Hercule en ait mesuré l'impact ni demandé qui acceptera d'en payer le prix.

Béton, cuivre, acier, métaux et matériaux critiques

Troisième angoisse d'Hercule. En 2018, Eurostat indiquait que l'électricité européenne provenait à hauteur de 45,9 % du thermique, 25,5 % du nucléaire, 12,2 % de l'éolien, 11,8 % de l'hydraulique, 4 % du solaire et 0,6 % d'autres moyens.

Remplacer ces 71,4 % d'électricités thermique et nucléaire par du solaire, de l'éolien terrestre, maritime ou même flottant serait un effort extractiviste herculéen : une gigantesque production de sable à béton, de cuivre, de fer et charbon pour acier et d'autres métaux et matériaux critiques.

Hélas, esclaves de l'intermittence du vent, les éoliennes d'Europe, de Chine ou des États-Unis ne tournent qu'entre 20 % et 25 % du temps (24 % en France). C'est-à-dire qu'elles ne produisent effectivement de l'électricité que pendant 4 à 5 ans au cours de leurs 20 années de durée de vie, pas plus. L'espérance de vie d'un panneau solaire est aussi courte, mais déjà prisonnier de la nuit, il produit plus vers l'équateur que vers les pôles. En outre, avec de nouveau du béton, du cuivre, de l'acier et d'autres matériaux critiques, l'énergie du vent et du soleil très diluée dans l'atmosphère doit être reconcentrée par la course au gigantisme des renouvelables.

Mais il reste imparfait. Avec du vent, l'électricité réellement produite par 900 éoliennes géantes terrestres, maritimes ou flottantes de 6 MW chacune est juste égale à celle d'une seule usine électrique de 1650 MW. C'est pourquoi, entre l'intermittence et la concentration, un MWh éolien ou solaire coûtera à la planète environ 5 à 10 fois plus en diverses ressources naturelles qu'un MWh nucléaire. Ce cavage n'est guère affaibli par le recyclage, incomplet par définition : quid de l'économie circulaire des plots en béton ou des câblages après démantèlement d'une éolienne ?

Grande consommation de ressources naturelles

Quel lien entre Hercule le sable, le béton, le cuivre, l'acier et d'autres métaux et matériaux critiques ? C'est celui d'une grande consommation à très long terme de nombreuses ressources naturelles, mais dont la philosophie extractiviste n'a jamais été révélée. Restée inconsciemment dissimulée, elle ne s'est pas incarnée dans une comptabilité écologique et je regrette que nous ne mesurions pas encore de manière dynamique le coût d'un MWh en kilo de cuivre, de béton, en litre d'eau... C'est pourquoi, bien qu'ayant d'autres solutions, nous dévorons ces ressources naturelles là où le vent et le soleil sont modérés, plutôt que de généreusement les réserver avec efficacité dans les régions du monde où le vent et le soleil sont réguliers ou offerts à profusion.

Un Hercule allégé de ces trois angoisses aiderait EDF à se réformer, car il ne serait plus orphelin d'espoir, mais construit par une dimension holistique et une stratégie audacieuse. Elles-mêmes seraient alors porteuses d'une organisation intégrée, d'une indépendance énergétique et d'une écologie responsable et comptable des ressources naturelles.

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(*) Blog de Didier Julienne

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Commentaires
a écrit le 02/11/2019 à 14:05 :
Je crois qu'il y a confusion sur le terme d'"entreprise intégrée". L'intérêt d'une entreprise intégrée VERTICALEMENT, c'est à dire regroupant les activités amont de production mais aussi celles aval de distribution et de vente, permet d'ajuster les moyens de production aux habitudes de consommation.
Couper ceux qui créent le produit de ceux qui le consomment n'est pas une bonne chose ; les agriculteurs par ex. le savent bien eux qui n'ont pas (plus ?) le contact avec le client final.
Si EDF-nucléaire et hydraulique ne traite plus la distribution et la vente, les intermédiaires s'engraisseront sur le dos des consommateurs, et la qualité du service public s'en ressentira.
Déjà, avec l'ignoble loi NOME qui force EDF à céder 1/4 et bientôt près de la moitié de son électricité nucléaire à des prédateurs (Total, Leclerc) qui ne savent pas comment se fabrique un kWh, notre modèle hyper performant créé après la libération est près de s'effondrer.
Hercule n'aura pas beaucoup d'effort à faire pour l'achever....
a écrit le 18/10/2019 à 11:34 :
Article très intéressant qui pose en certains nombre de sujets essentiels :
- L'indépendance énergétique du pays,
- les énergies à faibles émissions de C02,
- l'erreur du calquage des organisations entre états avec des histoires, des enjeux, des atouts, des contraintes différentes,
Effectivement cet article gagnerait à être plus précis ou complété sur le coût écologique de chaque filière et les consommations en matière première
a écrit le 17/10/2019 à 17:30 :
A déchiffrer cet article j'avoue que le fonctionnement d'une centrale nucléaire est beaucoup plus simple, en outre dans de nombreux domaines et singulièrement celui de l'électricité l'idéologie et la raison font un mauvais mariage. Il est sans doute possible d'aller plus loin vers le renouvelable sous réserve d’arrêter une vraie politique de l'énergie. – Qu'en pensent les ingénieurs ? Bon, c'est la Commission qui décide..
a écrit le 17/10/2019 à 8:14 :
Monsieur Julienne. Dans les chiffres que vous annoncez, pour le comparez le cout du MWh, avez-vous prie en compte l'extraction, le transport du minerai, les installations de raffinage de minerai, et le stockage des déchets pour encore les 3000 prochaines années ?
Je ne pense pas. J'ai fais le calcul moi-même et tirer les conclusions il y a 4 ans. Depuis 1 an mon foyer est autonome en énergie (incluant les trajets au travail..et je vais 180km/jour)..
Réponse de le 17/10/2019 à 10:28 :
@Sustainibilty-Leader, les calculs de Monsieur Julienne tiennent compte de tous cela, et sont dans la bonne fourchette de valeurs.
Quand à votre autonomie énergétique, prenez-vous en compte les dépenses énergétiques correspondant à la fabrication des biens ( votre logement, votre électroménager, votre ordinateur etc...) et aux services ( éducation, santé...) que vous consommez ?
Réponse de le 17/10/2019 à 17:20 :
De nombres études, que ce soit les conclusions du GIEC ou les évaluations de la cour des comptes ont pris en compte ces chiffres.
Pour les 3 premiers, ils sont déjà pris en compte dans les prix, et pour le dernier ils ne le changent guère car réparti sur 1 très grand nombre de GWh générés.

Si vous dites ce genre de chose à la fin d'un long article qui explique pourquoi les soit-disant EnR sont en fait extrêmement dépendante de l'extraction, le transport, et le raffinage de quantité très importantes de métaux, donc les ressources sont pour certains très limités (alors que les derniers développement de l'extraction d'uranium ont effondré les cours, on en juste trop en ce moment, une bonne part est en ISL sans aucune galerie percée, l'enrichissement aussi aujourd’hui est entièrement fait avec les centrifugeuse avec une consommation d'électricité faible), c'est que vous êtes totalement obstiné à vous aveugler sur les faits.
a écrit le 16/10/2019 à 18:48 :
Faut-il réellement chercher à faire plus de profit avec un secteur industriel aussi stratégique que l'électricité ? Écologie, matière première de nombreux autres secteurs industriels... Une nouvelle victoire de l'argent Roi se prépare. Le peuple français saura-t-il mesurer l'enjeu ?
a écrit le 16/10/2019 à 10:44 :
en dehors du premier argument, je ne comprends pas le lien avec le projet Hercule. Hercule ou non, l'ambition annoncée du Groupe EDF et de faire plus de renouvelables et donc dans tous les cas la question des métaux, ressources, paysages etc... va se poser.
a écrit le 16/10/2019 à 10:38 :
Article confus et plein d'approximations, qui prétend démontrer que le Nucléaire (EPR) serait économe en béton, acier et donc bon pour la planète!
Si les activités Nucléaire d'EDF étaient séparées du reste de l'entreprise, quel investisseur privé, quelle banque accepterait de prêter la moindre somme a EDF-Nucléaire sans la garantie de l'Etat Français et donc des contribuables?
a écrit le 16/10/2019 à 10:35 :
Article confus et plein d'approximation, qui prétend démontrer que le Nucléaire (EPR) serait économe en béton, acier et donc bon pour la planète!
Si les activité Nucléaire d'EDF étaient séparée du reste de l'entreprise, quel investisseur privé, quelle banque voudrait prêter la moindre somme a EDF-Nucléaire sans la garantie de l'Etat Français et donc des contribuables?

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