Parlera-t-on de fertilité à la COP25  ?

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Stefan Ambec et Claude Crampes.
Stefan Ambec et Claude Crampes. (Crédits : DR)
ANALYSE. Si notre responsabilité dans le réchauffement climatique n'est plus niée que par une minorité (malheureusement puissante) d'individus du genre Homo sapiens, les moyens à mobiliser pour le combattre sont loin de faire l'unanimité, notamment s'il s'agit de réduire la natalité. Par Stefan Ambec et Claude Crampes, Toulouse School of Economics.

Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat ( GIEC ou IPCC) utilise souvent dans ses travaux une formule mathématique, appelée identité de Kaya, qui décompose les émissions de CO2 au cours d'une période donnée de la façon suivante :

Emissions de CO2 = (CO2 / Energie) x (Energie / PIB) x (PIB / Population) x Population

où PIB représente le Produit Intérieur Brut. Cette relation présente des qualités indéniables que nous examinons plus loin, mais elle a le défaut de la simplicité qui tend à faire croire qu'il s'agit d'une relation causale indiscutable, alors que ce n'est qu'une identité. En effet, après avoir supprimé du côté droit les termes Energie, PIB et Population qui figurent simultanément au numérateur et au dénominateur, on voit que nous avons simplement écrit l'identité CO2 = CO2. Sous réserve d'un minimum de cohérence, on peut donc construire une multitude de variantes de cette relation. Par exemple, on peut remplacer le terme Population par « nombre de Tweets du président américain » ou « longueur de ce billet », voire « âge du capitaine ». On peut rajouter des termes ou en supprimer sans invalider la véracité de l'identité, du moment qu'on touche simultanément au numérateur et au dénominateur du côté droit de l'expression. Pourquoi alors l'identité de Kaya rencontre-t-elle un succès certain ?

Cogito, ergo polluo

L'utilisation de l'identité de Kaya présente un gros avantage : obliger à un minimum de cohérence, ce qui n'est pas un luxe quand il s'agit de politiques publiques, environnementales ou non, où promettre tout et son contraire est plutôt la règle. D'abord, dès l'instant où les travaux des scientifiques, compilés par le GIEC, créent une très forte présomption que les activités humaines augmentent les émissions de CO2, la présence du terme Population en facteur positif (donc au numérateur) s'impose, et il faut alors le mettre aussi au dénominateur pour respecter l'équilibre arithmétique de la relation. En tant qu'espèce vivante, l'espèce humaine rejette des gaz à effets de serre, mais c'est plutôt l'ensemble de ses activités de production et de transport (mesurées par le PIB), donc la consommation d'énergie et les rejets qui en résultent, qu'il faut incriminer, ce qui complète la liste des suspects. En somme, l'identité de Kaya explicite l'enchainement : nous existons, donc nous consommons, donc nous produisons, donc nous polluons. Mais, attention, le « donc » (le « ergo » de Descartes) nous fait passer d'une identité à une relation multi-causale que les négationnistes ont beau jeu de démonter.

Le second avantage de la formule tient à son caractère multiplicatif. Les quatre grandeurs figurant du côté droit de l'identité sont i) l'intensité carbone de l'énergie nécessaire à la production et aux transports, mesurée par CO2 / Energie, ii) l'intensité énergétique de l'économie, mesurée par Energie / PIB, iii) le PIB par tête, et iv) la population. Chacune de ces grandeurs est affectée à la hausse ou à la baisse par des politiques publiques spécifiques, et les efforts consentis sur l'une sont vains si rien n'est fait pour les autres. Ainsi, des innovations permettant de réduire de 10% l'intensité carbone (remplacement du charbon par des renouvelables ou du nucléaire) n'auront aucun effet sur les émissions carbonées si simultanément le PIB par tête augmente de 10%.

Anthropique, vous avez dit anthropique ?

L'objectif fixé pour 2050 d'atteindre la neutralité carbone, c'est-à-dire d'émettre moins que ce que la nature (aidée peut être par les techniques de captage et stockage) peut absorber pour que le stock atmosphérique de CO2 n'augmente plus, voire diminue, est à ce jour entièrement dépendant de réductions très optimistes des deux premiers facteurs : décarbonation de l'énergie pour diminuer le rapport CO2/Energie, et augmentation de l'efficacité énergétique pour réduire le rapport Energie/PIB. Personne dans le personnel politique n'ose évoquer publiquement qu'on réduise le niveau de vie (le PIB par tête), pire qu'on diminue la population. Au contraire, il est prévu que la population mondiale passe de 8 milliards d'individus aujourd'hui à près de 10 milliards en 2050, donc environ 25% de plus qu'aujourd'hui. Pour le PIB par tête, en prenant un accroissement annuel moyen de 1,5%, cet indicateur du niveau de vie devrait être dans 30 ans environ 60% plus élevé qu'aujourd'hui. Donc si l'on veut diviser par 3 en 2050 les émissions carbonées d'aujourd'hui, l'effort cumulé demandé aux deux variables d'ajustement que sont l'intensité carbone et l'intensité énergie est une division par 6.[1] Le génie créatif des ingénieurs est immense, mais cette performance semble difficile à réaliser dans un temps aussi court. A titre de comparaison, l'intensité des émissions par unité du PIB a été réduite d'un tiers à l'échelle mondiale et de moitié en Europe ces vingt dernières années. Alors, inévitablement, le regard se porte sur le principal fauteur de trouble, la population humaine.

Planning familial et environnement

Difficile d'imaginer à quoi ressemblera un équilibre de long terme entre démographie et environnement, ni comment il s'instaurera. L'histoire récente, en l'occurrence celle de la Chine, montre que même un régime autoritaire a du mal à freiner sa croissance démographique. De 1979 à 2015, les autorités chinoises ont pénalisé les parents ayant plus d'un enfant et ont réalisé des stérilisations et des avortements forcés. Après plusieurs assouplissements, cette politique de l'enfant unique a été remplacée en 2015 par une politique fixant le nombre maximal d'enfants à deux par famille. Avec retard, la population chinoise a commencé à baisser. Dans les régimes démocratiques, est-il envisageable de réduire la population ? L'Inde s'y essaie avec l'ouverture de centres d'information sur la contraception et une politique de stérilisation incitative, aux abus relatés dans le roman L'Équilibre du monde de Rohinton Mistry. En interférant avec la liberté de procréer, ce genre de politique entre nécessairement en conflit avec les valeurs éthiques des démocraties.

Pour en revenir à la triste arithmétique démo-environnementale, en faisant le solde des naissances et des décès, la population mondiale augmente actuellement de plus de 200.000 individus par jour, avec de fortes disparités selon les pays. Cette pression démographique pose des problèmes dans tous les domaines, en particulier pour les ressources en eau et en terres, et pour la consommation d'énergie. La question du nombre d'individus que la planète Terre peut décemment héberger se posera inéluctablement dans un avenir peut-être pas si éloigné. Les réponses données par la science économique ne sont pas satisfaisantes d'un point de vue éthique. L'approche utilitariste standard mène à la 'conclusion répugnante' selon laquelle on devrait sacrifier le bien-être de chacun pour accroître la population jusqu'au seuil de survie. Et si l'on invoque la rationalité économique, la solution est toujours la même : il faut faire payer les externalités négatives. Donc, à côté de la 'taxe carbone', il faut instaurer une 'taxe fertilité' pour obliger les parents potentiels à internaliser les conséquences environnementales de leur décision de procréer.

Au moment où à la COP25 de Madrid les dirigeants du monde décident de l'avenir de l'humanité en marchandant leurs engagements sur le climat, il est bon de revenir aux fondamentaux. Le dérèglement climatique est dû aux activités économiques d'une population mondiale de plus en plus nombreuse. L'humanité aspire, à juste titre, à un niveau de vie décent. Pour satisfaire ce besoin légitime sur une planète habitable, il faut faire deux choses : (i) découpler l'activité économique (mesurée par le PIB) des émissions de gaz à effet de serre, (ii) hâter la transition démographique. Or, l'histoire montre que les deux sont liés : l'augmentation du niveau de vie fait baisser la natalité. Il faut donc réussir la gageure d'augmenter le PIB par tête des plus démunis avec des modes de production décarbonés.

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[1] Pour les férus de calcul, c'est le résultat de : (intensités carbone et énergie en 2050) x (PIB par tête en 2030 x 1,6) x (Population en 2030 x 1,25) = émissions en 2030 / 3.

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a écrit le 05/12/2019 à 9:15 :
Faut dire aussi que c'est bien pratique tout ces crèves la faim qui meurent dans les usines permettant ainsi d'éviter coûts de soin, de chômage ou de retraite ! Du coup c'est bien d'avoir de la réserve parce que ça brûle vite un bangladais !

Mais bon tout ces gens d'un autre côté ça fait peur ! Diantre que faire !?

100 milliards suffiraient pour nourrir toute la planète convenablement et on sait que des gens bien nourris font moins d'enfants tout simplement. Mettons 200 milliards sur la table pour bien faire les choses et en 20 ans on a éliminé le problème démographique retrouvant une courbe acceptable pour tout le monde.
a écrit le 04/12/2019 à 22:15 :
La reproduction ne doit pas être diminué «  à une multiplication incohérente , sens sens , sans avenir ... »

La plus part des «  gens «  sont formatés dans leur conscience anesthésiée à travers l’éducation , car la norme «  est d’avoir des enfants « mais tout le monde ne peut pas être de bons parents ...ils ont déjà un problème avec eux - même ...
La plus part des gens relient celà aux religions ( religions des hommes )

Même en temps de guerre , des femmes ont des enfants et elles se disent que Dieu viendra en «  aide » ...
Nous avons une intelligence et des notions de responsabilité vis à vis de nous même et de nos actes :
La vie : ce n’est pas ça , mettre d’autres vies en danger.

La naissance d’une vie devrait être cohérente , voulue , en sécurité , intelligente... voilà ce sont ces naissances qu’il faudrait promouvoir..

Faire prendre conscience aux femmes que leur corps leur appartient mais qu’elles doivent donner la vie dans les meilleurs conditions pour elles et ces nouvelles vies .

Dans certaines pays industrialisés, certaines naissances sont utilisées comme des «  passeports «  ou «  carte de résidence «  pour que le sujet soit sauvé de sa misère ...
( un bébé - sauveur...)

Ça ne «  devrait «  pas «  exister » ça .

La reproduction n’est pas «  un outil ».
Réponse de le 05/12/2019 à 4:21 :
certaines naissances sont utilisées comme des « passeports « : Oui, ça ne devrait pas exister. Et bien, changeons les lois pour que ça ne puisse plus exister. Quand on veut, on peut.
Réponse de le 05/12/2019 à 13:14 :
Déjà si les gens travaillaient leurs DITS...EUS voulus responsables de soi, comme j'ai été" obligé de le faire (en sortie de corps, accident avec paralysie, irritation intestinale douloureuses sous canicule), il y aurait moins de MAL à DITS en tous les domaines, moins de dérives guerrières en reportant la faute sur les autres, la responsabilité d'être moins fornicateurs sur des "leaders" ou des "dieux". A première vue, FACILE de se défausser ainsi, de sa lumière d'être, sauf que cela se paye toujours au final ! Il ne sert à rien de refuser de se changer, car déjà l'on s'évitera de l'arthrite au mains en arrêtant de se manipuler par refus d'évolutions douces constantes, elles strictement nécessaires !
a écrit le 04/12/2019 à 19:39 :
Ah, enfin, les médias mainstream osent aborder le fameux sujet tabou : La surnatalité. 4 décembre 2019, il faut retenir cette date, elle restera dans l'histoire. C'est à dire 47 ans après que le club de Rome publie son rapport, "les limites de la croissance", 47 ans pour que l'humanité se rende compte que oui, un enfant, ça pollue, et oui, il faut contrôler les naissances. 47 ans pendant lesquels la population mondiale a doublée. Maintenant, il est bien trop tard pour réagir, et le niveau de vie va inexorablement baisser, plombé par le rapport ressources naturelles sur nombre d'habitants, qui diminue sans cesse. Est-ce qu'en France, on va remettre en cause la politique d'incitation à la natalité, comme les allocations familiales, par exemple ?

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