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Péril réel et pouvoir virtuel

Photo de Abdelmalek Alaoui

Abdelmalek Alaoui

Publié le 11 novembre 2019 à 07:00 - Mis à jour le 11 novembre 2019 à 22:21

Abdelmalek Alaoui, chroniqueur

Abdelmalek Alaoui, chroniqueur

La Tribune

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Rupture(s). Tout juste commençons nous à apercevoir les effets dévastateurs de l’irrésistible ascension de l’économie de l’attention. Troubles cognitifs, désocialisation, effet tunnel ou encore désordres sociaux en sont quelques avatars emblématiques. Pour s’en rendre compte, il suffit de marcher dans la rue pour croiser une armée de zombies penchés sur leurs smartphones, ou de s’installer dans un restaurant et constater que les groupes attablés sont « seuls ensembles », absorbés par la lumière bleue et sa vaine promesse d’un ailleurs dépouillé des difficultés du quotidien. Face à ce péril...

... l, tangible et immédiat, les pouvoirs publics mondiaux ont été jusqu’alors très prudents, craignant de se mettre dans une posture qui serait « anti-progrès ». Jusqu’à ce que la Chine, la semaine dernière, prenne une décision radicale, qui pourrait ouvrir la voie à une vague de régulation courageuse. Décryptage.

Quand l'Empire du milieu décide, c'est généralement de manière tranchée. Et la récente décision de Pékin d'instaurer un « couvre-feu » numérique sur les jeux vidéo pour les enfants et adolescents s'inscrit dans cette verticalité décisionnaire qui est l'une des marques de fabrique du cheminement de la nouvelle puissance mondiale. Selon cette législation récente, les mineurs ne pourront plus jouer entre 22 heures et 8 heures du matin, et durant la semaine, les moins de 18 ans ne dépasseront pas 90 minutes par jour. Les dépenses sont également limitées, faisant ainsi coup double pour Pékin en réduisant les temps de jeux des populations jeunes et en limitant l'exportation de devises étrangères.

Si le symbole est fort, la décision politique est à saluer, car elle constitue à date la première mesure forte visant à contrer les effets de l'addiction issue de l'économie de l'attention, et donc à permettre un développement des jeunes populations moins exposées aux écrans. Habituée à gérer de manière autoritaire les populations du fait de sa contrainte démographique- allant jusqu'à limiter les déplacements intérieurs-, Pékin instaure avec cette initiative une mesure visant à donner de « l'avenir au présent » en limitant l'aliénation potentielle de sa jeunesse par les mondes virtuels.

Inimaginable dans les démocraties occidentales ?

Disons-le sans ambages, ce type de décision est inenvisageable au sein des démocraties occidentales, alors même qu'il est possible de la classer dans les mesures de santé publique. Au nom d'une certaine idée de la liberté, les grands groupes du numérique auraient beau jeu de déployer immédiatement leurs armées de lobbyistes et autres obligés pour tuer dans l'œuf toute initiative de ce genre. Face à une tentative de régulation des temps d'exposition aux écrans, une batterie d'arguments seraient immédiatement déployés auprès des parlements, des instances judiciaires, et des pouvoirs politiques en général afin de mettre en avant le poids économique et financier du secteur et son impact positif sur la croissance. Dans d'autres secteurs nocifs pour les communautés, les précédents sont légions. Lorsque Singapour décida d'arrêter le remboursement des traitements du cancer du poumon pour les fumeurs, cette mesure radicale mais de bon sens n'a jamais pu dépasser les rives de l'île. En France, le lobby du vin, au nom d'une « certaine idée » de la gastronomie française, n'a eu de cesse de diluer les lois visant à encadrer la publicité. Et si une décision inspirée de la mesure chinoise venait à être examinée en Europe, il y a fort à parier qu'un combat asymétrique s'engagerait entre les acteurs du secteur et les pouvoirs politiques, notamment sur le plan juridique, afin de pouvoir contourner ce type de régulation. Or, un enjeu majeur pour l'humanité dépend de notre capacité collective à réguler les effets pervers de l'économie de l'attention.

Une escalade possible ?

Le fait que Pékin ait démarré l'encadrement des écrans par les jeux vidéo n'est pas anodin. Temple de la violence, l'univers du "gaming" est archi-dominé par les jeux de guerre. Si le lien entre le jeux vidéo et le passage à l'acte est régulièrement balayé d'un revers de la main par de multiples études au financement obscur, la plupart des experts estiment qu'ils sont « addictifs et détachent de la réalité ». De surcroit, l'addiction aux jeux vidéo a un lien direct avec les situations d'échec scolaire, et un certain nombre de tueries de masse perpétrées par des adolescents font ressortir le fait que ces derniers étaient des « gamers » compulsifs. Malgré cela, l'on constate que la plupart des démocraties occidentales ont choisi la voie de la « sensibilisation » au lieu de trancher dans le vif et de prendre des mesures coercitives, qui pourraient à minima s'inscrire dans l'esprit du « principe de précaution » en vigueur dans le monde médical. De manière globale, il semble que peu de pays soient préparés à agir dans ce domaine, alors même qu'il y a urgence.

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Consensualisme des esprits et formatage des corps

A un niveau plus global, la décision de Pékin de réguler les jeux vidéo pour les adolescents peut-elle être prolongée par un encadrement de l'utilisation des réseaux sociaux ? L'on est en droit de se poser la question tant le phénomène d'addiction est similaire, de même que les effets négatifs en matière de désocialisation. Certains diront qu'il s'agit là d'un tout autre sujet, les réseaux sociaux ne comportant pas la même composante de violence que le « gaming », et ne représenteraient donc pas le même danger. A mon sens, la violence est encore plus présente dans les réseaux sociaux que dans les jeux vidéo. Elle est certes plus pernicieuse et avance masquée, mais elle est indubitablement présente. En premier lieu, les réseaux sociaux développent, notamment chez les adolescents, un « désir de conformité » avec des standards bien souvent déployés par des intérêts commerciaux. L'explosion de l'anorexie ou de la chirurgie esthétique a été amplifiée par ce désir irrésistible de ressembler aux stars d'Instagram ou de Youtube. Bien loin de la promesse originelle d'Internet qui était de permettre l'expression de la liberté et de la différence, les réseaux sociaux sont devenus une formidable machine de consensualisme des esprits et de formatage des corps. Et c'est là que subsiste le paradoxe de notre époque : pour être libres et pouvoir bénéficier des effets positifs de la toile, il y a urgence que nos comportements soient encadrés.

Abdelmalek Alaoui

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