Plaidoyer pour un véritable "plan quantique" européen

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Quand la Chine investit 10 milliards de dollars dans un centre de recherche de 37 hectares, quand les Etats-Unis lancent en 2018 le National Quantum Initiative Act prévoyant deux milliards de dollars d'investissement sur cinq ans, que fait l'Union européenne ? Aucun plan stratégique européen n'est encore mis en œuvre.
Quand la Chine investit 10 milliards de dollars dans un centre de recherche de 37 hectares, quand les Etats-Unis lancent en 2018 le National Quantum Initiative Act prévoyant deux milliards de dollars d'investissement sur cinq ans, que fait l'Union européenne ? Aucun plan stratégique européen n'est encore mis en œuvre. (Crédits : D-Wave Systems)
OPINION. L'informatique quantique n'est pas une simple application supplémentaire mais un réel changement de paradigme, qui sera garant de l'autonomie technologique européenne. Les décideurs politiques sont en retard et doivent bâtir d'urgence un véritable un plan quantique européen. (*) Par Nicolas Brien, directeur général de France Digitale, et Gérôme Billois, partner chez Wavestone.

La physique quantique déroute, tant sa logique entre en conflit avec le monde tel qu'on le perçoit. Ses enseignements sont pourtant déjà appliqués au quotidien, de l'énergie nucléaire au téléphone portable en passant par le transistor et le laser. Les domaines bouleversés seront vastes : les communications, la navigation Internet, les mécanismes de signature électronique des contrats, des actes notariés, le numérique militaire sans oublier les transactions sur la Blockchain. L'informatique quantique n'est pas une simple application supplémentaire mais un réel changement de paradigme. Et pourtant, peu de décideurs se sont penchés sur les enjeux de souveraineté posés par l'informatique quantique.

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Le quantique, un défi majeur pour la protection des données des citoyens

A commencer par la cybersécurité. Pour échanger de façon sûre sur un canal non sécurisé comme Internet, nos communications utilisent la cryptographie. Des technologies d'échange qui reposent majoritairement sur une clé publique, pouvant être partagée, et une clé privée, que seul le propriétaire possède. Un labyrinthe et un plan en somme. Ce plan, aujourd'hui très complexe et long à décrypter, sera facilement devinable par les nouveaux algorithmes amenés par l'ordinateur quantique. Un plan qu'un ordinateur quantique de 20 millions de qubits pourra demain (potentiellement entre 2025 et 2040), mettre à mal en moins de 8 heures.

Le quantique deviendra ainsi un défi majeur pour la souveraineté d'un État et pour la protection des données des citoyens. Les décideurs ont le devoir de se projeter dès à présent, et de protéger les données que nous échangeons à l'aide d'algorithmes de chiffrement post-quantiques, de nouvelles manières d'écrire le "plan du labyrinthe". Les investissements seront lourds pour permettre les migrations techniques nécessaires. En termes directs : nous devrons changer les logiciels de tous nos ordinateurs et téléphones mobiles.

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Le quantique, une opportunité pour sécuriser et pacifier le cyberespace

Le quantique peut aussi devenir une opportunité de premier plan pour sécuriser et pacifier le cyberespace, avec la création de réseaux d'échanges théoriquement inviolables. Ces opportunités, même lointaines et encore à l'état de travaux de recherche, peuvent changer la donne en matière de confiance numérique.

Une course technologique internationale s'est enclenchée, d'où les Européens sont aujourd'hui absents. Les Américains ont mobilisé aussi bien l'Etat que les Big Tech. Le quantique s'est invité dans la campagne présidentielle américaine, les deux candidats s'engageant à lancer une véritable "Guerre des Étoiles" dans le domaine de l'informatique quantique. La rivalité sino-américaine s'est même portée sur la conception d'un ordinateur quantique, avec le géant du numérique Alibaba.

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L'Europe en retard par rapport aux Etats-Unis et à la Chine

La réponse européenne reste lacunaire. Quand la Chine investit 10 milliards de dollars à Hefei dans un centre de recherche de 37 hectares, quand les Etats-Unis lancent en 2018 le National Quantum Initiative Act prévoyant deux milliards de dollars d'investissement sur cinq ans, que fait l'Union européenne ? Notre "quantum flagship", créé en 2018 avec un budget global théorique d'un milliard d'euros sur dix ans, vise à financer des projets de recherche internationaux sur les technologies quantiques... et aucun plan stratégique européen n'est encore mis en œuvre.

Un manque de coordination entre les pays et surtout un manque d'investissements ne permettent aujourd'hui pas de rivaliser. Il est temps que l'Europe s'invite dans cette compétition, en s'appuyant sur ses forces. Le continent héberge une recherche fondamentale d'élite et la création de plus de 80 startups quantiques.

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Le quantique, une clé pour la souveraineté européenne

Pour que les défis de souveraineté soient relevés, ce sont ceux plus larges du quantique qu'il faut adresser. C'est la raison pour laquelle nous demandons aux décideurs politiques de bâtir un véritable un plan quantique européen, basé sur trois piliers :

  • La collaboration entre Etats membres - notamment grâce à la création d'une organisation européenne de recherche quantique.
  • La collaboration entre chercheurs, startups et industries européennes - portée notamment par la commande publique européenne.
  • La transdisciplinarité des projets quantiques, incluant la cybersécurité mais également tous les autres usages.

C'est aussi un appel aux grandes entreprises privées de prendre part à la recherche et développement en collaboration avec des laboratoires de recherche et des startups, et de participer au financement de ces dernières.

La France a un rôle moteur à jouer et plus particulièrement maintenant que le Royaume-Uni s'apprête à quitter l'Union européenne. L'Hexagone accueille en Europe le plus de startups spécialisées en informatique quantique derrière le Royaume-Uni. Leader en recherche fondamentale, la France peut renforcer son jeu. Nous appelons de nos vœux une véritable prise de conscience, et à penser ce virage technologique que la France ne peut pas rater.

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