"Réapprendre à oser le risque" (Nicolas Baverez)

Tout changer ! Oui, mais quoi ? Par qui ? Comment ? Et surtout : pour quoi ? C'est à y répondre que s'emploieront, le 9 novembre, les prestigieux débatteurs du Forum Cnam-La Tribune. A cette occasion, La Tribune questionne quatorze personnalités qui changent le monde tous les jours. Aujourd'hui, entretien avec Nicolas Baverez, essayiste.
(Crédits : DR)

LA TRIBUNE - Est-ce particulièrement d'avoir déconsidéré, voire maltraité, le risque qui vulnérabilise la France entrepreneuriale ?

NICOLAS BAVEREZ - En France, l'aversion au risque est maximale. Car la société s'est placée sous la coupe de trois formes de tyrannies : la protection, la précaution et la réparation. Nous institutionnalisons progressivement une société du soupçon et de la peur, dans laquelle le risque, l'innovation, la modernité et le progrès scientifique sont exclus. Ce qui correspond d'ailleurs aux aspirations de cette société de « vieux » façonnée par l'évolution démographique. Résultat, nous libérons toutes sortes de passions antilibérales, antiscientifiques et antirationnelles.Des raisonnements très dangereux, qui préparent une société bloquée, fermée, alors même que les autres nations se livrent à une course de vitesse pour s'adapter à la nouvelle donne du xxie siècle. Rappelons qu'un nombre considérable de jeunes Français travaille désormais à l'étranger, notamment parce que la prise de risque y est encouragée et récompensée. En se coupant du meilleur de sa jeunesse, la France tire un trait sur son avenir.

À quelles conditions le « droit au risque » doit-il être réhabilité ?

Le risque est au coeur de la mécanique de création de richesses, caractéristique du développement capitaliste, de la croissance des entreprises, mais aussi du dynamisme et de la mobilité d'une société. On ne peut pas l'exercer sans responsabilité.

Le travail de réhabilitation du risque et de l'innovation doit être engagé sur un mode raisonnable et non pas passionnel ou frénétique, en fonction d'une vision de long terme et non pas de profits de circonstances. La question cardinale consiste à se demander si cette révolution culturelle peut être conduite par une société bloquée, dans une économie sans croissance qui produit depuis trente ans un chômage de masse et sous la houlette d'un État surendetté.

La vitalité et la stabilité d'une société libre sont fondées sur la capacité à équilibrer des principes et des forces antagonistes. Une société où tout le monde est en risque sur tout n'est autre qu'une jungle, un état de nature qui se réduit à une guerre de « tous contre tous ». Le marché et la démocratie supposent la sécurité sans laquelle il n'y a pas de liberté. Et la première sécurité, c'est celle des personnes.

La société française est moins caractérisée par la précarité que par la répartition très inégale du risque. Elle assure une protection maximale et en constante augmentation à un « petit noyau dur » de la population active, dont le niveau et la qualité de la vie sont totalement garantis. Cette hyperprotection est payée du report massif des risques et des handicaps sur le plus grand nombre, sur les travailleurs des secteurs exposés, sur les chômeurs et les exclus. Ce qui assure un système aussi inefficace économiquement qu'inéquitable socialement.

Le principe de précaution aujourd'hui constitutionnalisé affecte-t-il l'exercice de la responsabilité ? Condamne-t-il toute réforme du « droit au risque » ?

Cette constitutionnalisation du principe de précaution est porteuse de multiples dérives. Et tout d'abord sur le plan juridique. Les démocraties doivent concilier en permanence, établir une balance entre des principes contradictoires. Ériger le principe de précaution au-dessus de toutes les autres valeurs et au sommet de la hiérarchie des normes juridiques aboutit à évincer ou à limiter de nombreux autres droits fondamentaux : la responsabilité, la liberté d'entreprendre, de créer, de rechercher. Le principe de précaution peut certes constituer un acte de responsabilité en riposte aux agissements irresponsables, mais il s'exerce d'une manière démesurée et inappropriée. Le Code civil stipule expressément qu'il n'y a pas de démocratie et de marché sans principe de responsabilité. Et à l'origine, ce principe de responsabilité était conditionné à l'existence d'une faute. Or, le principe de précaution établit une responsabilité illimitée, même en l'absence de faute, même dans l'inconnu des connaissances scientifiques. À force d'étendre à l'infini le périmètre de la responsabilité, on la vide de son contenu et de son sens. Et en la concentrant sur une catégorie d'acteurs de l'économie, on la rend inefficace et inéquitable.

Aux plans politique, sociétal et même moral, le principe de précaution devient la pierre angulaire d'une nation vieillissante et d'une société malthusienne qui pénalise le risque et l'innovation, murée dans la peur du changement et du progrès scientifique, au risque d'accélérer l'exil des talents et des cerveaux, notamment dans les biotechnologies.

Propos recueillis par Denis Lafay

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Liste des entretiens TOUT CHANGER !

  • DARWIN, PÈRE DE L'INNOVATION par Pascal Picq
  • RÉENCHANTER LA DÉMOCRATIE par Alain Touraine
  • RÉAPPRENDRE A OSER LE RISQUE par Nicolas Baverez
  • REPENSER L'ÉTAT par Michel Wieviorka
  • L'HEURE DE CHANGER DE CIVILISATION par Edgar Morin
  • L'ENTREPRISE LE PRISME PHILOSOPHIQUE par  Roger-Pol Droit
  • DU BONHEUR À L'ÉCOLE ! par Olivier Faron
  • LA LAÏCITÉ SANS CONDITIONS MÊME DANS L'ENTREPRISE par Abdénour Aïn-Saba
  • LA SOCIÉTÉ AU RÉVÉLATEUR DE LA JUSTICE par Eric Dupond-Moretti
  • PLAIDOYER POUR UNE NOUVELLE EUROPE par Jean+Maris Cavada
  • LES MÉDIAS, SYMPTÔMES DE LEUR ÉPOQUE par Dominique Wolton
  • LE PROGRÈS SCIENTIFIQUE, JUSQU'OÙ ? par Serge Guérin
  • LES VOIES VERS L'ACCOMPLISSEMENT DE SOI par Cynthia Fleury
  • AUX RACINES DE L'ACTE CRÉATEUR par Cédric Villani

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Commentaires 9
à écrit le 07/11/2016 à 8:27
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Une application de la notion de risque peut concerner le risque nucléaire; on ne construit pas la centrale par peur du risque de l'incident, alors on est certain de mourir de froid. Comment réagissez vous? Vous roulez en voiture même avec un risque d...

à écrit le 02/11/2016 à 19:49
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" Elle assure une protection maximale et en constante augmentation à un « petit noyau dur » de la population active, dont le niveau et la qualité de la vie sont totalement garantis. Cette hyperprotection est payée du report massif des risques et des ...

à écrit le 02/11/2016 à 17:48
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Cher monsieur Baverez, vous connaissez l'alpha de la pédagogie ? C'est de montrer l'exemple. Je vous propose donc, vous qui êtes bien abrité derrière vos réseaux et votre position d'énarque (fonctionnaire richement payé par les français) de : 1) qui...

à écrit le 02/11/2016 à 16:52
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" ce qui correspond aux aspirations" je ne partage pas le point de vue de l'auteur , pour moi le blocage de notre société n'est pas une question de génération mais d'un système où une minorité d'individus bloque toute évolution . Exemple : je vis da...

à écrit le 02/11/2016 à 16:29
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Protection maximale "petit noyau dur" moi cela me fait penser aux membres des grands corps d'état !!! c'est à dire des individus ( jeunes diplômés de l'X ou de l'ENS entre autres) qui auraient les capacités d'évaluer et de prendre des risques mais ...

à écrit le 02/11/2016 à 15:43
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Nécessité fait loi, le risque ne peut s'appliquer que dans ce contexte et non pas pour le plaisir au dépend de la sécurité des autres!

à écrit le 02/11/2016 à 15:39
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A part son éternelle diatribe envers le modèle social français, je ne vois pas en quoi Baverez aurait "changé le monde".

à écrit le 02/11/2016 à 14:11
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Pas faux, la france est une societe de vieux qui sacrifie ses jeunes. par contre l auteur sombre sur les classiques de la droite conservatrice. par exemple, l accent est mit sur les gens proteges du changement (aka en CDI ou fonctionnaire) alors que ...

le 02/11/2016 à 16:35
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Ceux qui sont le mieux armés pour prendre des risques , les jeunes diplômés de nos formations d'excellence choisissent plus souvent la fonction publique que les entreprises privées , la création d'entreprise ou l'expatriation . Exemple : les meilleu...

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