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Un simple passage à vide pour la relation franco-allemande ?

Jérôme Vaillant

Publié le 09 décembre 2022 à 06:32

Macron et scholz disent vouloir renforcer l'union europeenne

Macron et Scholz disent vouloir renforcer l'Union européenne.

SARAH MEYSSONNIER

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OPINION. Les récentes passes d’armes entre Paris et Berlin révèlent-elles une crise profonde, ou ne faut-il y voir qu’une brouille passagère ? Par Jérôme Vaillant, Université de Lille

Pendant plusieurs semaines, les relations entre la France et l'Allemagne ont subi une véritable tempête médiatique au cours de laquelle il a été affirmé que le « couple franco-allemand » avait volé en éclats, voire qu'il n'avait jamais existé. Puis on a assisté à plusieurs tentatives d'apaisement de la part des gouvernements des deux pays, qui étaient pourtant eux-mêmes à l'origine de ces remous.

Que s'est-il passé au juste, et à quel point la crise est-elle profonde ?

Griefs français et gestes diplomatiques

Que reproche la France à l'Allemagne ? Pêle-mêle, sa politique énergétique telle qu'elle est défendue au niveau européen, qui mise essentiellement sur les énergies renouvelables quand la France s'en remet à nouveau au nucléaire ; sa politique de soutien aux ménages et aux entreprises, le gouvernement allemand ayant négligé d'avertir la France de la mise en place d'un fonds d'investissement de 200 milliards d'euros susceptible de provoquer des distorsions de compétitivité entre les pays membres de l'Union - alors que la France elle-même a prévu un programme de 120 milliards avec les mêmes objectifs, cumulant les multiples aides d'État pour lutter contre l'inflation et la crise énergétique ; l'absence de référence à la coopération franco-allemande dans le discours sur l'Europe prononcé à l'Université Charles de Prague par le chancelier Scholz, qui a donné à Paris le sentiment que Berlin cherchait à marginaliser la France dans les programmes d'équipements militaires européens, en particulier là où celle-ci en a la maîtrise d'œuvre, comme dans la réalisation du char de combat du futur, etc.

En outre, la France n'a pas apprécié que l'Allemagne rallie quatorze pays de l'OTAN à l'achat d'un bouclier antimissile alors qu'elle-même développe avec l'Italie son propre système de défense anti-aérien « Mamba ». Les désaccords portaient également sur la question sensible de la coopération sur « l'avion du futur » - nous y reviendrons.

Dans ce contexte tendu, les ministres allemands de l'Économie Robert Habeck, des Affaires étrangères Annalena Baerbock (tous deux du parti Les Verts) et des Finances Christian Lindner (FDP) ont été reçus fin novembre à l'Élysée, mais la tentative la plus médiatisée de réparer le mal fait a été assurément la visite de la première ministre Élisabeth Borne à Berlin, le 25 novembre, à l'occasion de laquelle une « déclaration commune sur la solidarité énergétique » a été publiée.

L'accent était mis sur la solidarité - cette solidarité dont la France avait reproché à l'Allemagne de ne pas faire suffisamment preuve à Bruxelles, précisément dans le domaine énergétique. Selon Paris, Berlin s'opposait à la mise en place d'un bouclier tarifaire sur le gaz alors qu'au même moment le gouvernement allemand n'excluait pas de mettre un « couvercle » sur les prix du gaz... tout en redoutant qu'un dirigisme des prix puisse être contre-productif. Rappelons que depuis la mi-octobre, la France livre du gaz à l'Allemagne, en contrepartie de quoi celle-ci s'engage à livrer de l'électricité à la France pendant l'hiver dans le cas où la défaillance des centrales nucléaires venait à provoquer des black-outs dans le pays.

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Le dossier de l'avion du futur, nouvel épisode d'un débat ancien

C'est à la mi-octobre 2022 que le report à janvier 2023 des consultations franco-allemandes sur la question de l'avion de combat du futur en raison d'« un besoin supplémentaire de coordination » avait manifesté au grand jour les divergences entre les deux gouvernements, alors qu'ils étaient pourtant sur le point d'aboutir à un accord.

Rappelons qu'on ne cessait en France, depuis des mois, de reprocher à l'Allemagne d'acheter des avions américains F-35 pour remplacer les Tornados vieillissants de l'Armée de l'air allemande, jugeant que c'eût été un geste de solidarité européenne que de commander des Rafales français.

C'était cependant oublier que les Tornados participaient au « partage nucléaire » dans le cadre de l'OTAN, ce pour quoi les Rafales ne sont pas équipés. C'était oublier, aussi, que l'on voyait mal la France permettre à l'Allemagne de partager un quelconque accès à la force de frappe française « sous double clé », comme elle le fait avec les États-Unis dans le cadre de l'OTAN. On est là au cœur des divergences franco-allemandes depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

En 1963, de Gaulle avait cherché, en vain, à soustraire la RFA à l'influence américaine. L'Allemagne avait alors, sans équivoque possible, affirmé qu'il revenait à l'OTAN, dans le cadre de sa doctrine de dissuasion nucléaire, de garantir sa sécurité, et que la France, qui était en train de construire sa propre force de frappe nucléaire ; n'y suffirait pas. Pour compenser l'échec de la création d'une « force multilatérale » (MLF) au sein de l'OTAN - projet perçu en France, non sans raisons, comme la tentative de mettre la future force française de dissuasion sous tutelle américaine -, proposition avait été faite à l'Allemagne, qui avait accepté, de participer à la politique de dissuasion nucléaire de l'OTAN en armant des bombardiers allemands de l'arme nucléaire sous contrôle américain.

Depuis, et même si pendant la présidence de Donald Trump, l'Allemagne a pu être tentée de commencer à se dégager de l'emprise américaine, rien n'a foncièrement changé. Certes, Berlin met davantage en avant la nécessité d'affirmer la « souveraineté européenne », reprenant en cela le vocabulaire du président français ; mais, en réalité, ce qui est mis en avant, c'est la nécessité pour l'Europe de prendre davantage de responsabilités au sein de l'OTAN, reprenant l'idée déjà ancienne, d'un pilier européen au sein de celle-ci.

C'est ce qu'a réaffirmé le chancelier allemand dans son discours de Prague du 29 août, puis dans le discours qu'il a tenu à Berlin le 16 septembre 2022 devant la Conférence de la Bundeswehr. Olaf Scholz y tire, sans fard, les leçons du « changement d'époque » provoqué par l'agression russe de l'Ukraine. Il insiste sur la nécessité, au-delà du fonds structurel de 100 milliards d'euros pour l'équipement de la Bundeswehr, de porter le budget militaire de l'Allemagne à 2 % du PIB du pays. Il explicite également que l'objectif fondamental de la Bundeswehr est la défense du pays et de l'Alliance atlantique, et que l'Europe doit disposer d'un quartier général qui coordonne les opérations militaires décidées en commun. En matière d'équipement, il répète clairement que seule une plus grande coopération permettra de surmonter les concurrences entre entreprises de l'armement et les systèmes d'armement, et dit sa conviction qu'« une politique européenne commune d'équipement en matière d'armement » est possible. Il est plus que probable qu'il pensait ici à la réalisation du SCAF.

Le SCAF enfin sur les rails ?

Ce projet franco-allemand - auquel l'Espagne s'est depuis associée - remonte à un accord passé entre Emmanuel Macron et Angela Merkel en 2017. Il ne s'agit pas seulement de construire l'« avion du futur » destiné à remplacer à l'horizon 2040 le Rafale et l'Eurofighter, mais à constituer un ensemble associant à celui-ci des drones et à assurer la communication par l'intermédiaire d'un « cloud » numérique. Pendant des années, le projet a traîné, donnant le sentiment à Paris que Berlin n'en voulait pas et que la chancelière, comme dans les autres domaines de la relation franco-allemande, faisait attendre la France : elle louait les initiatives françaises, mais aux belles paroles ne succédaient pas les actes.

Pourtant, le 18 novembre 2022, la France et l'Allemagne ont fait état d'un accord gouvernemental sur le SCAF, un « grand pas » selon la présidence française : débloqué, le programme passera de la phase 1a à la phase 1b prévoyant la mise au point d'un prototype pour 2028.

L'accord prévoit une répartition des tâches entre Dassault, qui construirait l'essentiel du nouvel avion de combat, et Airbus, qui se chargerait prioritairement de la construction des drones et du « cloud ». On n'insiste pas trop, du côté français, sur le fait que les retards pris par le projet venaient largement de la réticence de Dassault Aviation à coopérer avec Airbus, société européenne certes issue de la coopération entre la France et l'Allemagne mais dont la culture d'entreprise fondée sur l'international s'accordait mal avec la gestion du fournisseur privilégié de l'armée française. Dassault renâcle aujourd'hui encore à des transferts de technologie vers son concurrent européen. Dassault Aviation a malgré tout confirmé le 1er décembre qu'il était disposé à signer un accord avec Airbus Defence and Space au prix d'un délai supplémentaire d'un an pour la sortie du prototype et la garantie que soit garantie la protection de ses secrets industriels.

Le retour de la question de la centralité de l'Allemagne

Une autre source de divergence franco-allemande porte sur l'élargissement de l'UE. L'Allemagne souhaite l'étendre assez rapidement aux Balkans occidentaux, comme l'a montré le voyage du chancelier dans cinq pays des Balkans les 10 et 11 juin derniers : le Kosovo, la Serbie, la Bosnie-Herzégovine, le Monténégro et l'Albanie, les quatre derniers États ayant déjà le statut de candidat à l'entrée dans l'Union.

Pour Olaf Scholz, l'entrée de ces États doit avoir la priorité sur celle de l'Ukraine dont la préparation à l'intégration européenne durera, selon lui, plus longtemps. La guerre en Ukraine contribuerait par ailleurs à déstabiliser le couple franco-allemand par l'ouverture inévitablement plus grande de l'UE et de l'OTAN vers la Pologne et les Pays baltes. L'élargissement de l'UE et la guerre en Ukraine font ainsi naître la crainte d'une « nouvelle centralité » de l'Allemagne, la France se retrouvant sur le flanc occidental de l'UE, et l'Allemagne en son centre, avec un rôle pivot.

Géographiquement, la centralité de l'Allemagne ne peut être niée, mais est-ce bien nouveau ? Déjà dans l'Europe des Six (1957-1973), l'Allemagne était au centre de l'Europe : elle était plus sensible aux évolutions en Europe de l'Est quand la France restait davantage orientée vers la Méditerranée et l'Afrique. Mais, à l'époque, les défenseurs de l'intégration européenne faisaient valoir, en France comme en Allemagne, qu'en créant de nouveaux équilibres cette construction permettait de dépasser la question des positionnements géographiques des États membres, puisque ceux-ci avaient, au sein de la Communauté européenne, les mêmes droits et les mêmes intérêts. Cet argument ne semble plus faire recette aujourd'hui, confirmant le repli des États nationaux sur eux-mêmes. La France redoute que l'élargissement de l'Union démultiplie les possibilités d'alliances entre États membres, ce que l'Allemagne semble davantage mettre à profit.

Ce devrait être une raison de plus pour les deux États - qui disposent d'instruments de coopération politique incomparable - d'intensifier leur dialogue et de mieux coordonner leur action en politique étrangère pour aboutir dans ce domaine, conformément à la formulation choisie en son temps dans le Traité de l'Élysée, à des positions communes. Aujourd'hui, le moteur franco-allemand reste indispensable à la construction européenne mais avec l'élargissement de l'Union, si la coopération franco-allemande reste nécessaire, elle n'est plus, selon une formule devenue consacrée, suffisante. Il appartient aux deux pays de concilier autant que faire se peut leurs positions et de gagner à leur vision des choses autant de partenaires européens que possible...

Par Jérôme Vaillant, Professeur émérite de civilisation allemande, Université de Lille.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Jérôme Vaillant

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