Schiltigheim, cité brassicole, ne veut pas laisser partir Heineken

L'annonce par le brasseur néerlandais Heineken de la fermeture prochaine de son site de production à Schiltigheim (Bas-Rhin) se heurte à une forte opposition locale. Mais les moyens pour le contrer sont limités.
Le brasseur néerlandais est présent à Schiltigheim depuis 1972.
Le brasseur néerlandais est présent à Schiltigheim depuis 1972. (Crédits : Reuters)

La nouvelle a eu l'effet d'une bombe et dix jours après, son effet n'est pas retombé. Depuis l'annonce le 14 novembre de la fermeture de la brasserie de l'Espérance, propriété du néerlandais Heineken, ses 220 salariés font état de leur « incompréhension » et de leur « sidération ». Après 24 heures de débrayage, ils ont repris le travail dès le 16 novembre. Sans grande motivation, selon les syndicats.

Pour justifier cette décision stratégique, la direction française du groupe a évoqué « un enclavement en plein centre-ville qui empêche tout agrandissement, une localisation trop éloignée des nouveaux viviers de consommateurs dans le sud et l'ouest de la France, des coûts de production trop importants du fait de certains équipements vétustes et d'une stratégie de diversification industrielle qui n'a pas porté ses fruits et une faible performance environnementale ».

Le 23 novembre, Jean Rottner, président du conseil régional du Grand-Est, a interpellé Pascal Gilet, président d'Heineken, pour « débattre des critères qui ont influencé sa décision ». L'élu qualifie  de « surprenante » l'annonce d'Heineken réalisée « sans concertation »« Si elle devait se confirmer, elle serait pour moi inacceptable, niant les formes habituelles de dialogue entre entreprises, collectivités et salariés », a-t-il estimé. Les collectivités territoriales ont annoncé la création d'une « Task Force » pour tenter de retenir le brasseur néerlandais.

« Fossoyeur du savoir-faire local »

Présente à Schiltigheim depuis 1972, la marque apparaît depuis dix jours comme « le fossoyeur d'un savoir-faire séculaire » en Alsace. « Heineken a racheté Adelshoffen et fermé le site dans notre commune il y a vingt ans », rappelle Danielle Dambach, maire écologiste de cette ville de 33.000 habitants située en banlieue nord de Strasbourg. « Ils ont aussi repris Fischer pour laisser une friche de 4,5 hectares en 2009. Maintenant, ils veulent tuer l'Espérance, qui n'était pas déficitaire. Qu'ils ne comptent pas sur moi pour les aider à reconvertir ces 12 hectares en projet immobilier ! J'y ferai barrage aussi longtemps que je serai maire. Ce site doit conserver sa vocation économique », prévient Danielle Dambach.

Heineken, pour l'instant, n'a pas prétendu le contraire. Le brasseur promet de mener « une recherche de repreneur » et d'identifier « d'éventuels acteurs porteurs d'un projet solide et pérenne ». « Mais ce site souffre de nombreuses contraintes du fait de sa localisation qui n'est plus stratégique et de ses coûts de production qui sont trop élevés », reconnaît déjà Pascal Gilet, président d'Heineken France, réduisant d'emblée les espoirs d'une poursuite d'activité à Schiltigheim.

Maintenir la marque locale Fischer en micro-brasserie

Heineken entend maintenir ses niveaux de production en France (autour de 6 millions d'hectolitres) en transférant ses volumes de Schiltigheim vers les deux autres brasseries qu'il exploite à Mons-en-Barœul (Nord) et à Marseille (Bouches-du-Rhône). La marque locale Fischer continuerait à être produite en Alsace, avec un projet de création d'une micro-brasserie. Un projet que les syndicats FO et CGT ont déjà qualifié de « peu crédible ».

Dans un communiqué, la direction française du brasseur néerlandais rappelle que son projet de réorganisation s'inscrit dans un contexte de « baisse des parts de marché d'Heineken en France » et de « concentration des outils de production au travers de méga-brasseries par les principaux acteurs du secteur ». Kronenbourg, propriété du brasseur danois Carlsberg, a notamment entrepris un investissement industriel de 100 millions d'euros sur son site industriel d'Obernai, à 30 kilomètres de Schiltigheim.

« Nous sommes victimes d'une fermeture business », déplore Didier Deregnaucourt, délégué syndical CGT à la brasserie de l'Espérance. Soulignant la démotivation de ses équipiers, il demandera « une prime de présence d'une trentaine d'euros par jour » qui s'additionnera au salaire pour récompenser ceux qui travailleront encore à Schiltigheim pendant trois ans. Les négociations en vue du plan social devraient débuter au cours de la deuxième semaine de décembre, pour s'achever mi-février.

« Fermer Schiltigheim pour tout concentrer dans le Nord et à Marseille, c'est un non-sens écologique », juge Vania Brouillard, délégué central FO chez Heineken France. « La stratégie à trois sites était la bonne parce qu'elle permettait de partager les prélèvements d'eau dans les nappes phréatiques. L'eau est une ressource essentielle dans la brasserie et quand elle le deviendra encore davantage, Heineken regrettera sa décision », prévient le syndicaliste.

Des friches brassicoles à requalifier

A Schiltigheim, l'ancienne malterie Fischer a été maintenue comme un symbole dans le nouveau quartier résidentiel qui a vu le jour à la place de la brasserie fermée il y a treize ans. Abandonnée après sa faillite en 2006, la brasserie familiale Schutzenberger a laissé en héritage une autre friche sur trois hectares à l'entrée de la commune. La mairie n'a pas encore trouvé de solution définitive pour sa requalification. L'ancienne usine Adelshoffen est devenue un quartier résidentiel, où la mémoire du lieu est cultivée par un micro-brasseur artisanal.

« L'immobilier en centre-ville, c'est une manne potentielle pour Heineken. Je m'y opposerai en tant que vice-présidente de l'Eurométropole de Strasbourg en charge du plan local d'urbanisme », insiste Danielle Dambach. Au risque de faire de l'Espérance une friche de plus sur le territoire de sa commune ? « Je suis écologiste et je défends l'emploi. Ceux qui ont piétiné notre héritage devront payer les conséquences sur le long terme », répond Danielle Dambach. La fermeture d'Heineken n'annonce pas pour autant la fin de la bière d'Alsace. Sur dix millions d'hectolitres brassés chaque année dans la région, six millions le sont déjà sur le site K2, chez Kronenbourg à Obernai.

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Commentaires 2
à écrit le 26/11/2022 à 21:51
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C'est la dernière des 4 brasseries présente dans les années 80 qui ferme. Pourquoi 4 Brasserie à Schiltigheim ? à l'époque l'eau était pure .... Maintenant les brasseries disparues ont été remplacées du foncier... Un projet de TRAMWAY qui va ...

à écrit le 25/11/2022 à 18:54
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Une véritable "entreprise" s'adapte et se replie devant les problèmes ; mais une entreprise financière ne peut que se saborder !

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