Les Chinois au capital de l'aéroport de Toulouse, ça passe mal...

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À aucun moment, Manuel Valls juge inquiétante la disparition de Mike Poon pour l'avenir de l'aéroport de Toulouse-Blagnac.
"À aucun moment", Manuel Valls juge inquiétante la disparition de Mike Poon pour l'avenir de l'aéroport de Toulouse-Blagnac. (Crédits : © Benoit Tessier / Reuters)
Pour la première fois, le 15 avril, des entreprises chinoises sont entrées au capital d'une infrastructure de transport française, l'aéroport de Toulouse. Malgré le montant des investissements prévus (850 millions d'euros d'ici à 2046), l'opération suscite toujours de nombreuses oppositions.

La scène a eu lieu mercredi 17 juin dernier : devant quelques photographes, une plaque funéraire est déposée devant l'aéroport Toulouse-Blagnac à 9 h 30 du matin. On peut y lire :

« En souvenir de l'abandon à nos concurrents chinois d'une infrastructure essentielle pour l'avenir d'Airbus et de l'industrie aéronautique française. »

L'homme politique à l'origine de ce coup d'éclat est un habitué de ce type de communication : Nicolas Dupont-Aignan, président du parti Debout La République. Si ce geste arrive un peu tard et essentiellement pour des raisons politiques (l'élu prépare les régionales), il résume pourtant bien les arguments mis en avant par les opposants à la « privatisation » depuis l'annonce de l'opération, le 11 juillet 2014.

« Maintenir un contrôle public »

Comme s'est évertué à le répéter le ministre de l'Économie Emmanuel Macron, il ne s'agit d'ailleurs pas d'une véritable « privatisation ». En effet, l'État, qui détenait 60 % de la société de gestion de l'aéroport (ATB), a cédé à l'actionnaire chinois (Casil Europe) 49,9% du capital pour la somme de 30 millions d'euros (l'offre la mieux disante). Il détient donc encore 10,1%, qu'il a (finalement) promis de ne pas vendre. Les 40% de capital restants sont entre les mains des collectivités locales (CCI 25%, Département 5%, Région 5%, Métropole 5%). Une assurance qui ne satisfait pas tout le monde. Le nouveau président PS du Conseil départemental de Haute-Garonne, Georges Méric, a proposé cette semaine aux autres collectivités de se rassembler pour racheter les 10 % restants, le tout en partenariat avec la plateforme de financement participatif Wiseed, pour y associer les citoyens.

Objectif :

« Maintenir un contrôle public et garantir un développement équilibré de l'aéroport. »

Le développement de l'aéroport est justement le point qui préoccupe les opposants à ce changement d'actionnariat, réunis au sein du « Collectif contre la privatisation de la gestion de l'aéroport ». Le mot qui fait peur ? « Hub », c'est-à-dire plateforme (de correspondance). Les nouveaux actionnaires chinois annoncent une augmentation du trafic de 8 à 18 millions de passagers d'ici à 2046 et des ouvertures de lignes vers l'international, et notamment la Chine, l'Amérique et le Proche-Orient. Dans un premier temps, l'aéroport misera sur des lignes « entrantes » avec une clientèle « tourisme » (autrement dit, faire venir les étrangers à Toulouse, particulièrement les Chinois). Le deuxième axe stratégique se situe au niveau de l'accueil et de l'offre de services (parkings, commerce, restauration). Le programme d'investissements est chiffré à 850 millions d'euros.

« Un hub serait complètement délirant  »

« Un hub serait complètement délirant pour un aéroport situé aussi proche du centre-ville [15 km, ndlr] », martèle le président du Département Georges Méric. « Il n'est pas question de mettre l'aéroport de Toulouse au niveau de celui d'Orly », prévient Chantal Beer-Demander, présidente du collectif des riverains de l'aéroport, qui a déposé un recours auprès du Conseil d'État.

Des craintes balayées d'un revers de main par Anne-Marie Idrac. Élue présidente du Conseil de surveillance d'ATB le 5 mai dernier, l'ancienne ministre des Transports et ex-patronne de la SNCF est catégorique :

« Un hub n'est pas d'actualité. Casil Europe propose un développement raisonné de l'aéroport. Si cela n'avait pas été le cas, je n'aurais pas accepté le poste. »

L'actualité récente vient apporter de l'eau au moulin des opposants, dont certains dénoncent depuis le début l'opacité de la procédure.

D'après une dépêche Reuters, la société de crédit-bail Calc, établie à Hong Kong, a annoncé vendredi 19 juin que « [son] directeur général Poon Ho Man [connu sous le nom de Mike Poon, ndlr] [avait] démissionné le 17 juin sans explication et avec effet immédiat, alors qu'il était en congé ».

Or, Mike Poon est précisément le président de Casil Europe, nouvel actionnaire de l'aéroport. Son nom serait cité dans une enquête pour corruption. Pour Anne-Marie Idrac, il n'y a pas lieu de s'inquiéter.

La société Friedmann Pacific Asset Management (actionnaire de Casil Europe) précise d'ailleurs que « Mike Poon garde la présidence de Casil. Il n'y a aucun effet ni sur les activités, ni sur la gouvernance, ni sur l'actionnariat de cette dernière. »

En revanche, pour Chantal Beer Demander, « la démission du PDG de ce groupe ne fait que renforcer les doutes sur la probité des intervenants de cette opération ».

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« LA POLÉMIQUE SUR LE PACTE D'ACTIONNAIRES EST STÉRILE »

Entretien Anne-Marie Idrac, Présidente du conseil de surveillance de l'aéroport de Toulouse

Propos recueillis par Sophie Aruturian

L'ancienne ministre des Transports, ex-patronne de la SNCF et spécialiste des relations internationales a été élue le 5 mai 2015 à la tête du Conseil de surveillance de l'aéroport de Toulouse, sur proposition de l'actionnaire chinois. Pour la première fois, elle s'exprime sur sa stratégie pour développer l'aéroport et sur son rôle de « facilitatrice » entre les Toulousains et les Chinois.

LA TRIBUNE - Depuis le 5 mai, vous avez rencontré de nombreux élus locaux à Toulouse. Qu'en retenez-vous ?

Un point m'a frappée particulièrement : même dans les milieux bien informés, certains croient encore que l'État a vendu les terrains de l'aéroport, ce qui n'est absolument pas le cas. Il ne s'agit pas d'une « privatisation » car les terrains (pistes, tour de contrôles, infrastructures), qui représentent quand même l'essentiel de l'aéroport, appartiennent à l'État. Ce dernier a vendu 49,9 % du capital de la société exploitante. Ce n'est pas pareil.

L'État a vendu ses 49,9 % pour 308 millions d'euros, c'est une bonne nouvelle ?

L'État a réalisé une belle opération donc oui, c'est une bonne nouvelle.

Comment définissez-vous votre rôle ?

Je n'ai pas de fonction opérationnelle. Mon travail est en quelque sorte celui d'un animateur, d'un traducteur, entre le public et le privé, entre les Chinois et les Toulousains. J'aime bien faire travailler les gens ensemble et tirer tout le monde vers le haut. Par ailleurs, je passe beaucoup de temps à rencontrer les collaborateurs de l'aéroport, dont on a peu parlé, et qui eux aussi se posent des questions.

Avez-vous été choisie pour apaiser les tensions ?

Je n'ai senti aucune tension. Il y a des questions, pas des tensions.

La discrétion des actionnaires chinois à Toulouse, qui n'ont jamais pris la parole en public a alimenté les rumeurs sur l'opacité de l'opération. Pourquoi ne communiquent-ils pas ?

Les Chinois ont rencontré le personnel et les élus. Ils ne vont pas claironner sur la place du Capitole. Je n'ai pas à juger leur politique de communication, mais il y a une chose à savoir : une privatisation est une opération dans laquelle il y a une cession de capital. Cela ne se fait pas en public car il y a des concurrents, et un cahier des charges établi par l'État. Tout cela est calé, réglé, normé. Il y a de l'argent en jeu, on ne balade pas le dossier sur la place publique.

Est-ce pour la même raison que le pacte d'actionnaires est tenu secret ?

La polémique sur le pacte d'actionnaires est stérile. On dirait que lorsqu'on parle d'un pacte, on signe avec le diable ! Le pacte sert à donner une orientation, une ligne de conduite, une stabilité, dans les entreprises où il n'y a pas de majorité, ce qui est le cas d'ATB. C'est un mode d'emploi. La polémique autour du pacte d'actionnaires révèle la méconnaissance de comment les choses se passent. En même temps, c'est normal puisque c'est la première fois que cela arrive en France.

La possible rétrocession de 16 % du capital de Casil Europe est toujours d'actualité ?

C'est une promesse de Casil et ils ont l'intention d'honorer leurs promesses. Je précise qu'il s'agit bien du capital de Casil, pas du capital de l'aéroport.

L'objectif de 18 millions de passagers d'ici à 2046 est-il toujours d'actualité ?

Le trafic ne se décide pas dans un bureau. Ce sont des hypothèses. En revanche, on peut décider comment générer du trafic et où l'on place l'effort commercial. Il y a deux axes de travail. Le premier est d'accentuer la croissance du trafic international en misant sur le trafic entrant. À ce titre, je suis très « focus » sur les questions de tourisme. Pour faire venir des passagers lointains, autrement dit Chinois, il faut vraiment travailler avec des tour-opérateurs et les professionnels du tourisme. Le deuxième axe de travail est d'accentuer la croissance des recettes de commerce, sans doute en travaillant sur l'attractivité des espaces commerciaux dans l'aéroport.

Comment réagissez-vous à la « disparition » de l'actionnaire chinois Mike Poon, président de Casil Europe ?

Je ne sais pas où est Mike Poon mais, à vrai dire, cela ne m'importe pas tellement. Il est président de Calc et c'est de ce poste qu'il a démissionné. Calc est un loueur d'avions qui n'a rien à voir avec l'aéroport. Mes relations avec Mike Poon se limitent aux conseils de surveillance, et il n'y en a pas avant septembre.

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Commentaires
a écrit le 05/07/2015 à 8:49 :
vive la paella à bas la choucroute.
a écrit le 05/07/2015 à 8:48 :
on n'a jamais transformé un mulet en cheval de course.
a écrit le 05/07/2015 à 8:47 :
pourquoi valls n'a pas vendu au chinois l'aéroport de Barcelone.
a écrit le 05/07/2015 à 8:46 :
le type sur la photo veut augmenter l'épaisseur de son enveloppe
a écrit le 02/07/2015 à 11:48 :
Un bon politique est un politique qui maintient les fragiles équilibres existants pour ses administrés. Un politique qui cherche le développement à n'importe quel prix, brade son terroir, les traditions, les savoir-faire et les infrastructures est dangereux. L'abus de développement est dangereux pour le terroir.
a écrit le 02/07/2015 à 11:19 :
Au fait, on a des nouvelles du jeune milliardaire chinois Mike Poon ?

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