« En France, plus d'un tiers de nos financements soutiennent l'objectif climatique »

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(Crédits : BEI)
A l'occasion du Forum Smart City du Grand Paris, organisé par La Tribune les 26, 27 et 28 novembre prochains à l'hôtel de ville de Paris, experts, politiques et entrepreneurs ont pris la parole dans un numéro spécial consacré à la ville intelligente. Bras financier de l'UE, la BEI est l'un des premiers financeurs mondiaux de projets urbains durables. Ambroise Fayolle, son vice-président, commente cette action pour La Tribune.

La Tribune : Pourquoi cette priorité de la BEI accordée à la ville, et en particulier à la ville intelligente ?

Ambroise Fayolle : En Europe, les villes rassemblent quelque 75 % de la population et génèrent 85 % du PIB ; elles sont le lieu de toutes les opportunités, mais aussi tous les déséquilibres de notre économie mondialisée. Par exemple, nos villes génèrent 75 % des émissions de CO2 et représentent 80 % de la demande en énergie. Ainsi, tant pour assurer la qualité de vie de ses citoyens que pour atteindre ses objectifs de préservation du climat, l'Union européenne n'a pas d'autre choix que d'investir massivement dans l'innovation et l'intelligence technologique de ses villes. C'est pourquoi nous avons consacré plus de 56 milliards d'euros à quelque 240 projets urbains depuis cinq ans. Tous ces investissements font largement appel aux technologies numériques qui nécessitent des investissements lourds, risqués et rapides : leur financement est donc un métier « pointu », et notre présence sur ces projets est très appréciée du secteur bancaire et des autres investisseurs, à la fois pour la qualité technique de notre évaluation, mais aussi pour le volume et les prises de risques que nous sommes à même d'apporter au plan de financement.

Vous évoquez les prises de risques... le Plan d'investissement pour l'Europe, dit aussi « Plan Juncker », est-il un instrument adapté à ce type de projets ?

Le plan cible des investissements d'avenir pouvant être mis en place rapidement, présentant un degré de risque plus élevé que normal, et ayant un impact économique et social significatif. Le développement urbain durable est donc au coeur de ces objectifs, puisque c'est un domaine qui se traduit par des infrastructures de l'économie numérique et des transports propres, de l'efficacité énergétique et de la gestion durable des ressources. Les projets peuvent intéresser les grandes villes européennes, mais aussi de petite taille, d'où la recherche d'acteurs agissant en tant qu'« intégrateurs de petits projets » comme la Caisse des dépôts, dont l'ancrage territorial lui permet une connaissance approfondie des projets, ou des fonds d'investissement d'infrastructures, comme tout récemment pour la valorisation des déchets en Nord-Pas-de-Calais.

Concrètement, comment fonctionne le mécanisme ?

La BEI, qui est l'opérateur du plan, s'appuie sur un fonds de garantie de 21 milliards d'euros, constitué de 16 milliards du budget européen et de 5 milliards apportés par la Banque. Ce fonds nous permettra d'accorder quelque

61 milliards d'euros de financements à risques qui, nous l'espérons, auront un impact positif sur la confiance des autres investisseurs et catalyseront des financements complémentaires à hauteur de 315 milliards d'euros. Ainsi, nous souhaitons orienter l'épargne sur l'investissement de long terme et accélérer la réalisation d'investissements prioritaires en Europe.

Comment articulez-vous développement urbain et prévention du changement climatique ?

Depuis 2009, date à laquelle elle a intégré le changement climatique comme critère transversal d'appréciation des projets qu'elle finance, la BEI inclut les dimensions d'efficacité et de sécurité énergétiques, de préservation des ressources ainsi que d'équilibre social dans l'évaluation de tous les projets. Si besoin est, la Banque apporte aux promoteurs des outils de conseil et d'assistance.

La BEI présente donc un modèle original, à la fois banque, acteur de développement économique et centre d'expertise technique et financière au service de l'intérêt général. Ce savoir-faire BEI conjugué avec un dialogue constructif avec nos clients nous permet de maximiser les composantes participant à la réalisation des objectifs européens : ainsi en France, ce sont 35 % de nos financements qui soutiennent l'objectif climatique, bien au-delà de l'engagement de 25 % pris par notre conseil d'administration.

Quels sont les principaux défis à relever, selon vous ?

Le premier défi est celui de la définition de politiques et de fonctionnalités urbaines à l'échelle non pas d'un quartier, mais de la cité. La France est particulièrement à la pointe de cette politique en matière de mobilité durable avec 29 réseaux urbains, 14 TER et des systèmes d'autopartage financés par la BEI.

La mobilité durable implique une politique globale de refonte des schémas de transport intéressant la requalification de voiries - comme à Lyon avec l'aménagement de 65 km pour les modes doux et la piétonisation partielle du tunnel de la CroixRousse -, et l'organisation de l'intermodalité - comme à Marseille avec la future gare « Capitaine Guèze » dans le quartier d'Arenc. Nantes, Lille, Toulouse, Strasbourg, mais aussi Metz, Reims, Rouen, Montpellier, Nice et Marseille ont été accompagnées par la Banque sur le long terme, tenant également compte des revitalisations de quartiers desservis par ces TCSP [Transports collectifs en site propre, ndlr]. En région parisienne, nos opérations avec le Stif et la RATP ont soutenu cinq dessertes tramway et la rénovation du matériel roulant du Transilien.

Le second défi est celui du développement économique et de l'innovation, donc l'appui à des politiques de création d'entreprises et de répartition des chaînes de valeurs. La BEI s'est investie dans de nombreux projets de requalification de friches industrielles ou de développement autour de grandes infrastructures éducatives ou de santé. Par exemple, à Glasgow avec la rénovation du campus de l'université, couplée à la création d'un technopôle centré sur les TIC : 850 chercheurs et 70 entreprises y réalisent 1200 projets innovants.

Êtes-vous engagé pour la transition énergétique des villes ?

Notre engagement s'exprime par des investissements portant sur la gestion de la consommation des ressources : encadrement du trafic, réseaux et compteurs électriques intelligents, rénovation énergétique des bâtiments, utilisation collective de la chaleur, valorisation des déchets, etc.

Ainsi, à Londres, nous avons aidé au montage de deux fonds de développement social urbain, l'un pour la chaîne de valorisation des déchets, 2,8 millions t/an, l'autre pour l'efficacité énergétique urbaine - gestion du trafic, réhabilitation de l'habitat social. Résultat, 600 emplois créés, 168000 t/an de gain sur les émissions de gaz à effet de serre. Le dispositif Elena, d'aide à la conception de programmes d'efficacité énergétique de la ville, a été utilisé par Paris pour ses programmes de rénovation des bâtiments scolaires de la petite enfance, par Barcelone pour la génération électrique et la gestion des trafics automobiles, par Amsterdam, Bristol et Milan.

Enfin, dans le cadre du Plan Juncker, nous apportons 400 millions d'euros de financements à risques pour la rénovation énergétique du bâti privé dans plusieurs régions françaises, dont l'Île-de-France. En matière de gestion des eaux, citons deux projets emblématiques : celui de Lisbonne, intéressant 2,9 millions d'utilisateurs, et celui de l'usine Seine-Aval, près de Paris, traitant 50 % des effluents liquides de la région parisienne, soit 3 millions de m3/jour.

Que représentent vos investissements à impact social ?

La mise en oeuvre de politiques de mixité sociale et d'éradication de la pauvreté est le principal objectif de nos financements urbains en dehors de l'Union, dans les pays qui ont à faire face à l'éradication des bidonvilles. Par exemple, nous avons financé le programme de 17000 logements sociaux sudafricains et accompagné l'entreprenariat par la microfinance. De même en Tunisie, pour

119 quartiers sociaux, et à Casablanca, pour la construction du nouveau quartier de Zenata, destiné à reloger 42 000 habitants pauvres. Dans l'Union, nous nous sommes attaqués dès cet été, en coopération avec la Banque du Conseil de l'Europe, au financement du logement social destiné à l'accueil des migrants en Allemagne et en France.

Parallèlement et en partenariat avec la Caisse des dépôts, nous avons apporté 500 millions d'euros à la SNI [filiale immobilière de la Caisse des dépôts] pour le financement de 12000 logements intermédiaires à haute performance énergétique en zones tendues. Mais nous investissons également dans la revitalisation de quartiers défavorisés, comme dans le cadre de notre partenariat avec l'Anru [Agence nationale pour la rénovation urbaine] qui a couvert plus de 80 quartiers, et le développement de l'entreprenariat à travers des programmes de microfinance, comme en Seine-Saint-Denis et en Paca.

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