Urbanisme tactique : réinventer la ville autrement

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Acupuncture urbaine en banlieue parisienne
"Acupuncture urbaine" en banlieue parisienne (Crédits : Carlos Moreno)
Alors que nombre de villes doivent affronter d’importantes restrictions budgétaires, on voit émerger un peu partout dans le monde des initiatives locales, communautaires et ciblées, visant à dynamiser les espaces publics en se les réappropriant. L’urbanisme tactique, ou acupuncture urbaine, est l’un des visages de la transformation de la ville en ce début de XXIème siècle. Le point sur un phénomène emblématique.

Comprendre l'urbanisme tactique

Contrainte de faire face à des enjeux multiples et complexes, la ville se transforme un peu partout dans le monde. À côté des réflexions menées par les acteurs et les spécialistes de l'urbain, se développent au niveau local des expérimentations passionnantes, portées par les habitants avec l'accord des élus. Ces projets variés sont autant de signes que le renouveau urbain est en train de s'inventer sous nos yeux et qu'il a pour noms : innovation sociale, nouvelles technologies et partage.

Les spécialistes regroupent aujourd'hui ces initiatives sous le qualificatif d' « urbanisme tactique ». Créé en 2005 à San Francisco par le Collectif Rebar, l'urbanisme tactique a ensuite été théorisé par l'urbaniste américain Mike Lydon. Il repose sur trois principes : l'intervention à petite échelle, le court terme et le low-cost. À rebours des grands projets d'aménagement urbain, portés par les collectivités et souvent déconnectés des communautés concernées, ces projets permettent aux habitants et usagers d'un quartier d'être force de proposition, de s'investir pour leur lieu de vie, bref de s'approprier l'espace public. Ils accélèrent les processus de transformation de la ville car ils permettent de multiplier les expérimentations, de disposer rapidement de retours d'expérience tout en maintenant la mobilisation.

Démarche à l'origine majoritairement anglo-saxonne, l'urbanisme tactique est aussi fréquemment associé à la notion d' « acupuncture urbaine ». Les deux notions viennent s'inscrire dans la perspective d'une ville « agile », « ingénieuse » « futée » ou encore « frugale », capable d'évoluer et de s'adapter en fonction des besoins, à rebours du concept technocratique de la smart city centralisatrisé et globalisante.

Ce concept promu au niveau international dans une approche de ville vivante  humaine, adaptative et sensible, constitue un exemple majeur de smart city humaine pour tous.

Zoom sur l'acupuncture urbaine

L'acupuncture urbaine présente des similitudes avec le concept urbanistique d'urbanisme tactique. Assimilant la ville a un organisme vivant, il s'agit de combiner une action de transformation urbanistique à petite échelle avec une démarche frugale par rapport à la mobilisation des moyens tout en cherchant des axes forts qui puissent être mobilisateurs à l'échelle de la ville par la suite. L'architecte et sociologue finlandais Marco Casagrande a porté cette approche en vue de privilégier des projets urbanistiques à taille humaine par rapport aux grands programmes.

Cette démarche vise également à développer un urbanisme local, d'où souvent considéré comme « tactique », et qui en même temps cherche à se rendre fluide et adaptatif par rapport à l'environnement qui l'entoure. Le développement de cette approche vise à créer un écosystème créatif pour mobiliser des synergies.

L'action de l'ancien Maire de Curitiba au Brésil, Jaime Lerne, qui a exploré cette voie comme une réponse possible aux enjeux urbains contemporains, fait ainsi référence au niveau international :

« Je crois que la « magie » de la médecine peut et devrait être appliquée aux villes, comme beaucoup sont malades et quelques-unes en phase terminale. Comme la médecine nécessite l'interaction entre le médecin et son patient, dans la planification urbaine, il est aussi nécessaire de faire réagir la ville ; en donnant un coup de pouce à certaines zones pour aider la guérison, améliorer et créer une réaction en chaine. Il est indispensable d'initier des interventions revitalisantes pour faire fonctionner l'organisme de manière différente »

La microarchitecture, engendrée par « l'acupuncture urbaine », passe aussi par  l'intervention de citoyens activistes, une composante essentielle de cette démarche. Au Mexique, au Chili, en Colombie et au Pérou, avec des initatives comme « Un Toit Pour Mon Pays » dans plus de 18 pays, une mobilisation massive a permis de mettre en place des programmes très importants, qui ont rendu possible la transformation des bidonvilles en véritables maisons. Grâce à cet activisme et hacktivisme de nouvelle génération, les bidonvilles sont transformés  par le brassage et le mélange des habitants et hacktivistes, qui travaillent ensemble pour une transformation concrète des conditions de vie.

Née au Chili en 1997, cette organisation latino-américaine a pris 2012 une portée mondiale avec des activistes volontaires qui se sont mobilisés, à ce jour plus de 700 000, pour travailler autour de programmes concrets d'« acupuncture urbaine ». Leur rayon d'action est principalement dans les bidonvilles avec une grande originalité dans la forme de l'engagement, la promotion par les réseaux sociaux et l'utilisation des médias sociaux comme levier pour promouvoir  l'identité territoriale et la qualité citoyenne. Aujourd'hui de multiples initiatives fleurissent dans le monde avec un mélange d'activisme et de structure para-institutionnelle.

Quelques projets

Afin de limiter l'empreinte de la voiture sur les espaces publics, le collectif Rebar a lancé en 2005 à San Francisco le concept du « Parklet », un aménagement temporaire d'une place de parking. Designé de manière à être le plus accueillant possible (en associant par exemple bois, végétaux et bancs pour accueillir les passants), le parklet a donné naissance au mouvement Parking Day, qui invite tous les citoyens du monde à se réapproprier des places de stationnement extérieur durant une ou deux journées. En 2010, prenant conscience de l'intérêt de la démarche, la mairie de San Francisco a par ailleurs instauré le programme « From Pavements to Parks » qui a déjà permis de réinvestir une cinquantaine d'espaces. Mobiles ou fixes, permanents ou saisonniers, sur le domaine public ou privé, la principale caractéristique de ces espaces reste leur modularité.

À New-York, le « DoTank », un collectif urbain implanté à Brooklyn qui a mené des actions entre 2009 et 2011, a lancé le concept du Chair Bombing. L'idée : inviter les habitants d'un quartier à fabriquer des chaises à partir de matériaux de récupération afin de les placer dans l'espace public pour améliorer le confort, susciter des rencontres et renforcer le sentiment d'appartenance. Les chaises ont été placées dans des lieux en déficit de mobilier urbain : trottoirs devant les cafés, arrêts de transport sans sièges... Une démarche qui peut être dupliquée lors des premières phases d'aménagement d'espaces publics : le public déplace les chaises à sa guise ce qui permet de repérer les lieux qui vont faire l'objet d'une appropriation par les habitants. Dans un second temps, le maître d'œuvre peut ainsi faire installer du mobilier pérenne.

Le programme « Transforme ta ville » du Centre d'Écologie Urbaine de Montréal (CEUM) invite quant à lui les habitants de la ville à prendre en charge l'aménagement d'une petite portion d'espace public : ruelle, trottoir, etc... Les habitants font part de leur projet au CEUM qui les accompagne ensuite dans les diverses étapes de réalisation, une fois la validation technique et juridique du projet obtenue auprès des services concernés. Une subvention de 500 dollars est attribuée par projet, le reste étant à la charge du porteur de projet. Potager urbain, aire de jeux, art public... la diversité des initiatives est encourageante et révèle le potentiel de la démarche pour toutes les villes du monde.

Les vertus d'une approche bottom-up

On le voit, le potentiel de cette approche est énorme, à la hauteur des attentes des citoyens qui revendiquent aujourd'hui de participer à l'élaboration des programmes urbains et à l'amélioration de leur cadre de vie en s'appuyant sur la puissance ubiquitaire des outils numériques. Cette tendance incarne un mouvement de fond et il faut s'attendre à la voir fleurir et prospérer dans les années à venir.

Ces initiatives sont portées par des communautés sociales, très souvent marginales, qui  rencontrent des activistes  disposant d'un capital social et culturel, avec comme point commun des liens de confiance réciproques pour contribuer à l'amélioration de leur cadre de vie. Intéressants dans leurs résultats, mais il ne faut pas oublier que ces projets sont des pratiques mobilisatrices qui doivent aussi trouver des échos atentifs et créatifs dans les pouvoirs publics au sein des ville en les prolongeant et les complétant.

Ils ne sauraient donc se substituer à ceux-ci, bien qu'ils représentent un gisement significatif dans la prise de conscience et l'exemplarité concernant les enjeux économiques, sociaux, culturels, environnementaux et de résilience que doivent affronter aujourd'hui les villes.

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